Théodoros, après avoir pille la Metcha, fertile province située à l'extrémité sud du lac de Tana, détruisit la grande et populeuse ville de Zagé, et établit son camp sur une petite langue de terre joignant le promontoire de Zagé à la terre ferme. L'empereur était alors plein d'attentions; il nous envoya 5,000 dollars, des vivres en abondance, mit trente vaches à lait à notre disposition, nous fit parvenir de jeunes lions, des singes, etc., et chaque deux jours il écrivait une lettre pleine de courtoisie à M. Rassam. Tous nos interprètes, tous nos messagers, y compris le valet de M. Rassam, allèrent l'un après l'autre à Zagé, pour être investis de l'ordre de la Chemise. Au messager qui nous avait apporté la fausse nouvelle de l'élargissement du capitaine Cameron, il fit présent d'un marguf ou shama brodé de soie, d'un titre, et du gouvernement d'une province; et réclama l'amitié de M. Rassam, le priant de le rendre aussi l'ami de sa reine. Son premier stratagème avait parfaitement réussi puisqu'il nous avait fait venir jusqu'à lui. Lorsqu'un de nos interprètes, Omer-Ali, naturel de Massowah, alla à son tour pour être décoré, il trouva Sa Majesté assise près du rivage et faisant des cartouches. L'empereur lui dit: «Vous voyez mon occupation; et je n'en ai pas honte. Je ne puis accoutumer mon esprit au départ de M. Stern et de M. Cameron; mais par égard pour M. Rassam et son ami, j'y consentirai. J'aime vos maîtres parce qu'ils se sont toujours bien comportés, inclinant leurs têtes dans leurs mains aussitôt qu'ils s'approchaient de ma personne, pleins de respect pour moi en ma présence, tandis que M. Cameron avait l'habitude de se tirer les poils de la barbe à chaque instant.»
Si je mentionne ces faits insignifiants, c'est pour montrer l'hésitation qui existait dans l'esprit de Théodoros au sujet des captifs. S'il eût été moins hésitant, ses bonnes qualités auraient pu prévaloir chez lui et il n'aurait pas donné le temps à des événements insignifiants de réveiller sa nature soupçonneuse.
Théodoros, toujours préoccupé de passer pour un homme juste devant son peuple, témoigna le désir que les premiers captifs assistassent à une assemblée publique où nous nous rendrions ainsi que lui et ses soldats. Là ils reconnaîtraient qu'ils avaient eu tort, et ils imploreraient le pardon de Sa Majesté. On aurait ainsi une réconciliation publique et, après l'offre de quelques présents, il serait permis aux prisonniers de partir.
Mais M. Rassam croyait au contraire qu'il serait plus convenable de ne pas mettre en présence les prisonniers et Sa Majesté, de peur que la vue de ces derniers n'excitât de nouveau la colère du souverain. Tout paraissant marcher d'une façon tout à fait favorable, il crut prudent de faire son possible pour empêcher une rencontre entre les deux parties.
Peu de temps après l'arrivée des prisonniers de Magdala, qui avaient été rejoints à Debra-Tabor par ceux qui étaient retenus là sur parole, Sa Majesté, à l'instigation de M. Bassam, au lieu de les faire paraître en sa présence comme elle en avait primitivement l'intention, fit appeler plusieurs de ses officiers, son secrétaire, etc., etc., à Kourata. Théodoros nous donna l'ordre également de nous rendre auprès de lui, afin d'avoir une séance publique où seraient lues certaines accusations contre les captifs, qui alors déclareraient s'ils étaient coupables ou si c'était l'empereur.
Tous les captifs, les gens de Gaffat et les officiers abyssiniens étant assemblés dans la tente de M. Rassam, l'officier impérial lut l'acte d'accusation. La première accusation était portée contre le capitaine Cameron. L'acte commençait par établir que M. Cameron s'étant présenté comme envoyé de la reine d'Angleterre, avait été reçu avec tout l'honneur et le respect dus à son rang, et que le meilleur accueil possible lui avait été fait. L'empereur avait accepté avec humilité les présents envoyés par la reine et d'après l'avis du docteur Cameron, qu'un échange de consuls entre les deux nations serait très-avantageux pour l'Abyssinie, Théodoros avait répondu ces propres paroles: «Je suis enchanté de vous entendre parler ainsi; c'est très-bien.» Théodoros continuait en rapportant qu'il avait informé le consul que les Turcs étant ses ennemis, il le priait de protéger le message et les présents qu'il avait l'intention de faire parvenir à la reine d'Angleterre, à laquelle il avait envoyé une lettre d'amitié; mais le capitaine Cameron, au lieu de remettre à son adresse la lettre, l'avait envoyée aux Turcs qui haïssaient l'empereur, et devant lesquels il l'avait dénigré et insulté. De plus, au retour de M. Cameron, il lui avait demandé: «Où est la réponse à la lettre d'amitié que je vous ai remise? qu'en avez-vous fait?» et celui-ci avait répondu: «Je ne sais pas!» Alors je lui dis, ajoutait Théodoros: «Vous n'êtes pas le serviteur de mon amie la reine d'Angleterre, ainsi que vous prétendiez l'être, et par la puissance de mon Créateur, je le fis jeter en prison. Demandez-lui s'il peut nier ces choses!»
La seconde accusation était à l'adresse de M. Bardel; mais évidemment Théodoros était fatigué de son réquisitoire; car les accusations contre MM. Stern, Rosenthal, etc., ne furent pas spécifiées, quoique dans toute occasion il en ait référé plus tard à ses griefs contre eux. Ils furent englobés dans une même inculpation comme ayant agi en commun.
«Les autres prisonniers m'ont trompé, poursuivait l'acte d'accusation; je les aimais et les honorais pourtant. Un ami doit être un bouclier pour son ami, et ils ne m'ont pas défendu. Pourquoi ne m'ont-ils pas défendu? A cause de cela je leur ai ôté mon amitié.
«Maintenant, par la puissance de Dieu, à cause de la reine, et du peuple britannique, et à cause de vous-mêmes, je leur rendrai mon amitié. Je désire que vous puissiez opérer entre nous une véritable réconciliation de coeur. Si j'ai eu tort, dites-le-moi et je ferai mes excuses; mais si vous trouvez au contraire que j'ai été trompé, je désire que vous obteniez des prisonniers qu'ils s'en humilient devant moi.»
Après la lecture de cet acte, on interrogea les captifs pour savoir s'ils reconnaissaient leurs torts, oui ou non. Il eût été absurde de leur part de ne pas reconnaître leurs erreurs et de ne pas demander pardon. Nous savions bien qu'ils étaient innocents, qu'on les calomniait, et que les quelques erreurs de jugement qu'ils avaient commises n'étaient pas à comparer aux souffrances qu'ils avaient eu à supporter. Mais en reconnaissant qu'ils étaient dans leur tort, ils agissaient sagement: et c'est ce que nous leur conseillâmes. L'officier public termina sa lecture par la traduction en langue amharic de la lettre de la reine d'Angleterre, et par la communication de la réponse que Théodoros devait, disait-il, envoyer par notre intermédiaire.