Quoique tout parût marcher à souhait, cependant il n'y avait aucun doute qu'un orage était imminent; et bien que tout eût l'air de marcher encore sur un pied d'amitié pendant quelque temps, nous reconnûmes que nous n'eussions pas été si confiants, si nous avions eu une plus grande connaissance du caractère de Théodoros.

Pendant notre voyage à Kourata, les serviteurs de Sa Majesté nous avaient demandé si nous avions quelques connaissances concernant la construction des navires. Nous répondîmes que nous n'en avions aucune. J'avais appris que quelqu'un de l'escorte avait dit que le capitaine Cameron serait employé à Kourata à la construction des navires. Il n'y avait alors aucun doute sur l'intention de Sa Majesté d'avoir une petite flotte, et le vrai motif pour lequel nous fûmes envoyés à Kourata, et les gens de Gaffat expédiés pour nous y tenir compagnie, était évident: Théodoros s'imaginait que nous avions plus de connaissances sur la construction des bateaux que nous ne voulions l'avouer, et espérait nous persuader d'entreprendre ce travail. Les gens de Gaffat reçurent l'ordre alors de construire des bateaux; ils répondirent qu'ils n'y entendaient rien, mais qu'ils étaient prêts à travailler sous la direction de quelqu'un qui s'y entendrait; en même temps, ils engageaient Sa Majesté à profiter de son amitié avec M. Rassam, pour prier ce dernier d'écrire qu'on lui envoyât des hommes propres à ce travail; ils ajoutaient qu'ils ne doutaient nullement que la demande étant faite par M. Rassam, Sa Majesté n'obtînt ce qu'elle désirait.

Peu de jours après, en effet, Théodoros écrivait à M. Rassam pour le charger de demander des ouvriers, impatient de les voir arriver. Jusque-là tout semblait marcher à souhait; mais je compris, an reçu de cette lettre, qu'un nuage se formait sur la tête de M. Rassam. Deux voies lui étaient ouvertes: refuser dans des termes polis, et en se plaçant sur ce terrain, que les instructions qu'il avait reçues de son gouvernement ne lui permettaient pas de s'occuper d'une telle requête; ou bien accepter, à la condition que les premiers prisonniers seraient autorisés à partir, tandis qu'il attendrait, avec l'un de ses compagnons, l'arrivée des constructeurs de navires. Au lieu de cela, M. Rassam prit un terme moyen. Il dit à Théodoros que, dans l'intérêt même de cette expédition d'ouvriers, il vaudrait mieux que Sa Majesté lui permît de partir, et qu'alors une fois chez lui, il pourrait beaucoup mieux appuyer les désirs de l'empereur; que toutefois, s'il le voulait absolument, il écrirait.

Théodoros fut si peu convaincu qu'en envoyant M. Rassam il pourrait obtenir des ouvriers, que la seule chose qui le fit hésiter quelques jours, ce fut la question de savoir si, pour obtenir ce qu'il désirait, il userait de flatteries ou de menaces. Il se mit immédiatement à l'oeuvre, et crut qu'il valait mieux commencer par les mesures polies. A cet effet, il nous envoya une invitation, nous priant d'aller passer un jour avec lui à Zagé; il ordonna en même temps à ses ouvriers de nous accompagner. Le 25 mars, nous partîmes par le bateau indigène et nous atteignîmes Zagé après une douche de quatre heures; arrivés à une petite distance de notre destination, nous nous revêtîmes de nos uniformes. Nous fûmes reçus, à notre arrivée, par Ras-Engeddah (commandant en chef), par l'intendant des écuries et plusieurs autres officiers supérieurs de la maison de l'empereur. Sa Majesté nous avait envoyé des salutations on ne peut plus aimables par le ras, et montés sur les magnifiques mules prises dans les écuries impériales, nous partîmes pour le lieu de résidence de l'empereur. Nous fûmes d'abord conduits sous une tente de soie, qui avait été dressée à très-peu de distance pour nous servir de salle de festin, et où nous devions attendre, tout en dégustant une collation que la reine nous avait fait préparer. Dans l'après-midi, l'empereur nous fit dire qu'il viendrait nous voir.

Peu d'instants après nous allions à sa rencontre, lorsque, à notre grande surprise, nous le vîmes venir à nous, drapé dans ses vêtements et le bras droit découvert; signe d'infériorité et de profond respect, et honneur que Théodoros n'a jamais rendu à personne. Il fut souriant, plein d'amabilité, s'assit quelques instants sur le lit de M. Rassam, et lorsqu'il nous quitta, il toucha la main de M. Rassam de la façon la plus affectueuse. Un instant après, nous lui rendîmes sa politesse. Nous le trouvâmes dans la salle d'audience, assis sur un tapis; il nous salua gracieusement et nous fit asseoir à son côté. A sa gauche se tenaient son fils aîné, le prince Meshisha et Ras-Engeddah. Ses ouvriers étaient aussi présents, placés au centre de la salle en face de lui. Il avait devant lui tout un arsenal de fusils et de pistolets; il nous parla de ceux que nous avions apportés avec nous et nous les lui montrâmes, puis des fusils qui avaient été fabriqués sur son ordre, par un ouvrier qu'il avait à son service et frère d'un armurier résidant à Saint-Etienne, près de Lyon. Il causa sur plusieurs sujets variés, sur les différents grades de son armée, nous présenta son fils, et lui ordonna à la fin de l'audience d'aller, avec les gens de Gaffat, nous escorter jusqu'à notre tente.

Le jour suivant, Théodoros nous envoya de nouveau ses salutations amicales; mais nous ne le vîmes pas lui-même. Dans la matinée, il fit venir tous ses chefs pour les consulter sur la question de savoir s'il devait nous laisser partir où nous garder. Tous s'écrièrent: «Laissez-les partir.» Un seul fit remarquer qu'une fois partis, nous pourrions revenir pour les combattre: «Qu'ils reviennent, nous aurons alors Dieu pour nous!» s'écria l'empereur. Aussitôt qu'il eut renvoyé ses chefs, Théodoros fit venir les gens de Gaffat et leur demanda ce qu'ils feraient à sa place. Ils nous ont dit depuis qu'ils l'avaient fortement engagé à nous laisser partir. Mais il nous a été rapporté qu'en s'en retournant chez lui son domestique lui avait dit: «Tout le monde vous dit de les laisser partir; or, vous savez qu'ils sont vos ennemis et vous les tenez dans vos mains.» Sur le soir, l'empereur fut très-agité; il fit appeler les gens de Gaffat, et s'appuyant sur la grossière colonne de sa hutte, il leur dit: «Est-ce là une demeure digne d'un roi?» Quant à la conversation qui suivit, je ne pourrais en rien dire; sinon que quelques jours plus tard, l'un des assistants me dit que Sa Majesté était bien décidée à nous renvoyer, mais que M. Rassam n'ayant pas du tout parlé de ce que l'empereur avait tant à coeur: les ouvriers et les instruments pour construire les navires, il craignait que Sa Majesté ne vît de très-mauvais oeil notre retour à Kourata, que l'autorisation du départ ne nous fût refusée, et que nous ne fussions retenus par la force.

A notre retour à Kourata, la correspondance entre Théodoros et M. Rassam recommença. Les lettres habituellement ne contenaient rien d'important; mais les nouvelles qui arrivaient de divers côtés avaient une haute importance, et concernaient surtout les premiers prisonniers, avec lesquels Théodoros désirait se réconcilier avant leur départ. Craignant que Théodoros ne se laissât aller à sa colère à la vue des captifs, M. Rassam s'efforçait, par toute espèce de moyens, d'empêcher l'entrevue qu'il redoutait tant; et même Sa Majesté parut s'être laissé convaincre par tous les raisonnements de ses amis et consentir à leurs desseins. Cependant quelques-uns des prisonniers étaient inquiets et auraient préféré avoir à supporter quelque rude parole de l'empereur que d'exciter son caractère irritable. Mais il était alors trop tard. Théodoros avait déjà arrêté la résolution de retenir par la force ces mêmes prisonniers qu'il consentait à ne pas voir, et il faisait déjà élever une forteresse pour les y enfermer.

Afin de détourner l'esprit de Théodoros de toutes ces préoccupations, M. Rassam l'engagea à fonder un ordre qui porterait le nom de: «L'ordre de la Croix de Christ et le Sceau de Salomon.» Les lois et les règlements de cet ordre furent promulgués, un ouvrier fit un modèle de médaille, sous la direction de M. Rassam, et qui fut approuvée par Sa Majesté, et il y eut neuf ordres différents: trois du premier rang, trois du second et trois du troisième. M. Rassam, Ras-Engeddah et le prince Meshisha furent créés chevaliers du premier ordre; les officiers anglais de l'ambassade furent créés chevaliers du second ordre; quant au troisième, je n'ai jamais su à qui il était destiné, à moins qu'il n'ait servi à décorer Beppo, sommelier de l'empereur.

Malgré tout ce qui se passait autour de nous, nous nous figurâmes que nous n'avions plus rien à craindre, et que toutes choses avaient été parfaitement arrangées; nous bâtissions déjà des châteaux en Espagne, revoyant en imagination les chers objets de notre affection et le home bien-aimé; nous souriions aussi à la pensée d'aller griller nos têtes dans les chaudes montagnes du Soudan: lorsque tout d'un coup nos plans, nos espérances et nos belles visions reçurent la déception la plus cruelle.

IX