Le 17, nous reçûmes l'ordre de Sa Majesté de nous rendre auprès de lui, désireux qu'il était de juger en notre présence ceux des Européens qui, disait-il, l'avaient insulté. Théodoros aimait beaucoup à poser, et, dans cette occasion plus que jamais, il désirait faire sensation sur les Européens aussi bien que sur les indigènes, et leur donner une haute idée de sa puissance et de sa grandeur. Il s'assit sur un alga, en plein air, à l'entrée de la salle d'audience. Tous les grands officiers de son royaume se tenaient à sa gauche; à sa droite étaient les Européens; tout autour, les personnages les plus importants: puis venait un cercle formé par les soldats et les chefs inférieurs.

Aussitôt que nous approchâmes, Sa Majesté se leva, nous salua et nous assura, en peu de mots, que nous étions toujours ses hôtes honorables, et non les envoyés d'une grande puissance qui l'avait si grossièrement insulté. On nous ordonna bientôt de nous asseoir; et au bout de quelques minutes de silence, nous vîmes arriver par la porte extérieure nos pauvres compatriotes, escortés comme des criminels et enchaînés deux à deux. On les fit mettre en face de Sa Majesté, qui, après les avoir regardés quelques secondes, s'enquit avec douceur de leur santé, et comment ils avaient passé leur temps. Les prisonniers témoignèrent leur reconnaissance de ces compliments en baisant plusieurs fois le sol devant cette incarnation du mal, qui tout le temps grimaça de plaisir à la vue des souffrances et de l'humiliation de ses victimes. On enleva les fers du capitaine Cameron et de M. Bardel et on leur commanda d'aller s'asseoir auprès de nous. Tous les autres prisonniers furent laissés debout an soleil et furent chargés de répondre aux questions de l'empereur. Il fut recueilli et calme; une seule fois, en s'adressant à nous, il parut un peu agité.

Il demanda aux prisonniers: «Pourquoi voulez-vous quitter mon royaume avant de prendre congé de moi?» Ils répondirent qu'ils avaient agi ainsi d'après les ordres de M. Rassam, duquel ils dépendaient. Il ajouta alors: «Pourquoi n'avez-vous pas demandé à M. Rassam de vous conduire auprès de moi, afin de nous réconcilier?» Se tournant alors vers M. Bassam, il lui dit: «C'est votre faute. Je vous avais bien dit de nous réconcilier? Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?» M. Rassam répondit qu'il avait cru que l'acte écrit de réconciliation qui avait suivi l'assemblée publique des accusations contre les prisonniers, était suffisant.

L'empereur répondit à M. Rassam: «Ne vous ai-je pas dit que je voulais leur donner des mules et de l'argent, et vous me répondîtes que vous aviez amené des mules pour eux et que vous aviez assez d'argent pour leur retour dans leur pays? Maintenant, à cause de vous, les voilà dans les chaînes. Du jour où vous m'avez dit que vous désiriez les faire partir par une autre route que celle que je vous désignais, j'ai commencé à soupçonner que vous agissiez ainsi dans le but de pouvoir dire dans votre pays, qu'ils avaient été mis en liberté par votre habileté et votre puissance.»

Les crimes supposés des premiers prisonniers étant bien connus et cette assemblée n'ayant été qu'une reproduction de celle de Gondar, ce serait du temps perdu que de la rapporter ici; il suffit de dire que ces malheureux faussement accusés répondirent avec douceur et humilité, s'efforçant ainsi de détourner la colère du misérable au pouvoir duquel ils étaient tombés.

La généalogie de l'empereur fut ensuite lue: d'Adam à David, cela marcha assez bien; de Menilek, fils supposé de Salomon, à Socinius, on donna peu de noms, peut-être ceux qui vécurent dans ces temps-là étaient-ils des patriarches à leur manière; mais quand on en vint aux aïeux de Théodoros même, les difficultés devinrent toujours plus grandes; en vérité, la chose était difficile, plusieurs témoignages furent produits pour attester la descendance royale et l'on alla même jusqu'à invoquer l'opinion de Jean, l'empereur-comédien, pour attester le droit légal de Théodoros au trône de ces ancêtres.

Nous fûmes encore appelés et la séance du 18 nous fut fatale. Après qu'on nous eut invités à nous asseoir, Théodoros fit venir devant lui ses gens et leur demanda s'il devait exiger un «kassa» (c'est-à-dire une réparation pour ce qu'il avait eu à souffrir de la part des Européens). Plusieurs d'entre eux ne répondirent pas très-distinctement; d'autres déclarèrent hautement que «le kassa était une bonne chose.» Sa Majesté conclut en disant, et en s'adressant à nous: «Seriez-vous mes maîtres? Vous resterez avec moi. Là où j'irai, vous irez; là où je m'arrêterai, vous vous arrêterez.» Aussitôt nous fûmes renvoyés à nos tentes et le capitaine Cameron fut autorisé à nous accompagner. Les autres Européens, toujours dans les chaînes, furent envoyés dans une autre partie du camp, où plusieurs semaines auparavant ou avait vu s'élever une forteresse, sans en connaître la destination.

Le lendemain, nous fûmes encore conduits en présence de l'empereur; mais c'était pour une affaire privée. Les prisonniers furent d'abord amenés sous nos tentes et leurs fers leur furent enlevés. Puis on nous conduisit en présence de Sa Majesté; les premiers prisonniers nous suivirent et les gens de Gaffat entrèrent après nous et furent invités à s'asseoir à la droite de Théodoros. Aussitôt que les prisonniers entrèrent ils inclinèrent la tête jusqu'à terre et demandèrent grâce. Sa Majesté leur commanda aussitôt de se lever, et, après leur avoir dit qu'il n'avait aucun tort à leur reprocher, il les assura qu'ils étaient ses amis; toutefois ils inclinèrent encore la tête jusqu'à terre et de nouveau demandèrent grâce. Ils demeurèrent dans cette attitude jusqu'à ce qu'il leur dit: «Par la grâce de Dieu, nous vous pardonnons!» Le capitaine Cameron lut alors à haute voix une lettre du docteur Beke et la pétition des prisonniers relâchés. La réconciliation opérée, l'empereur dicta une lettre pour notre reine et M. Flad fut chargé de la faire parvenir. Nous eûmes alors toutes nos tentes établies dans un même espace entouré de fortifications qui avaient été élevées le matin sous la surveillance de Théodoros; nous fûmes de nouveau réunis, mais nous étions tous prisonniers. M. Flad nous quitta; nous nous attendions à ce que sa mission ne réussirait pas, et que l'Angleterre, dégoûtée de toutes ces trahisons, ne consentirait pas à pousser plus loin les négociations, mais insisterait sur sa première réclamation. Le jour du départ de M. Flad, sa femme accompagna les ouvriers qui avaient reçu l'ordre de retourner à Kourata; nous eûmes beaucoup moins de rapport avec eux qu'auparavant, d'abord parce qu'ils étaient craintifs, et puis parce qu'ils ne voulaient pas se compromettre par des relations avec des amis douteux du roi.

Zagé était une des principales villes du district de Metaha, et il y avait peu de temps, très-prospère et très-populeuse, mais lorsque nous y arrivâmes, nous ne vîmes que ruines et néant; et nous n'aurions pu croire que peu de semaines auparavant cette colline était la demeure de milliers d'habitants, et que ces terrains couverts de vertes prairies et de bois, avaient abrité une population riche et industrieuse.

Quelques jours après l'assemblée de la réconciliation, Sa Majesté nous renvoya nos armes et notre argent, nous fit offrir en même temps des mules, des épées et des boucliers montés en argent, et un peu plus tard des chevaux. Nous vîmes le souverain lui-même à diverses reprises; il vint deux fois dans nos tentes; une autre fois nous allâmes avec lui examiner des fusils fabriqués par des ouvriers européens; un autre jour encore, nous allâmes ensemble à la chasse aux canards sur le lac; enfin, nous allâmes le voir jouer au divertissement national des goucks (coucou). Il s'efforçait de paraître notre ami, nous fournissait des provisions en abondance, et deux fois par jour, nous faisait saluer; il fit même tirer des salves d'artillerie et donna une grande fête le jour de naissance de la reine d'Angleterre. Malgré cela, nous étions malheureux: notre cage était gentille, mais c'était une cage, et l'expérience que nous avions acquise du caractère trompeur du roi nous mettait dans une crainte constante. Lorsque nous l'avions rencontré dans le Damot, et lorsque nous l'avions visité à Zagé, nous n'avions vu que l'acteur à la physionomie souriante; maintenant, il avait rejeté toute contrainte; des femmes étaient flagellées jusqu'à ce que mort s'ensuivît, près de nos tentes, et des soldats étaient enchaînés ou fouettés à mort pour le moindre prétexte. Le véritable caractère du tyran se montrait de jour en jour davantage, et nous commencions à craindre que notre position ne fût critique et dangereuse.