Théodoros avait toujours la pensée de se fabriquer des bateaux; voyant que tous répugnaient à lui faire ce plaisir, il voulut se mettre à l'ouvrage lui-même; il fit construire un immense bateau de jonc à fond plat, d'une grande épaisseur et capable de supporter deux grandes roues mues par les mains. Dans le fait, il avait inventé le bateau à aubes, seulement l'agent moteur faisait défaut. Nous le vîmes plusieurs fois sur l'eau: les roues en étaient si grandes qu'elles réclamaient la force de cent hommes pour les mettre en mouvement. Il est curieux de voir que ce souverain passât son temps dans ces frivolités, tandis qu'il ne s'enquérait nullement de l'ennemi redoutable qui s'était avancé jusqu'à quatre milles à peine de son camp.

Le choléra faisait des ravages dans le Tigré; et nous ne fûmes nullement surpris, lorsque nous apprîmes qu'il décimait d'autres provinces et que plusieurs cas s'étaient déclarés à Kourata. Le camp impérial était établi dans un lieu très-malsain, dans un terrain has et marécageux; les fièvres, la diarrhée et la dyssenterie y sévissaient avec force. Ayant appris l'approche du fléau, Sa Majesté ordonna très-sagement que son camp fût transféré sur les hauteurs de Begember. Madame Rosenthal était en ce moment très-malade, et ne pouvait supporter sans danger un voyage sur la terre ferme. Elle fut autorisée à aller à Kourata par la voie du lac, accompagnée de son mari, du capitaine Cameron, dont la santé était délicate, et du docteur Blanc. Nous partîmes dans la soirée du 31 mai, et nous arrivâmes à Kourata de bonne heure le lendemain matin. Le vent soufflait en ce moment et nous obligeait à de fréquentes stations sur les pointes de terre situées sous le vent, car la mer en courroux menaçait parfois d'engloutir notre faible esquif. Cette dernière traversée fut, dans toute l'acception du mot, le nec plus ultra du discomfort.

X

Seconde résidence à Kourata.—Le choléra et le typhus éclatent dans le camp.—L'empereur se décide à aller à Debra-Tabor.—Arrivée à Gaffat.—La fonderie transformée eu palais.—Jugement public à Debra-Tabor.—La tente noire.—Le docteur Blanc et M. Rosenthal saisis à Gaffat.—Une autre accusation publique.—La caverne noire.—Voyage avec l'empereur à Aïbankal.—Nous sommes envoyés à Magdala: arrivée à l'Amba.

A Kourata, quelques maisons inoccupées furent mises à notre disposition, et nous nous mimes en devoir de rendre habitables les sales demeures indigènes. Le bruit courait que Théodoros avait l'intention de passer la saison des pluies dans le voisinage, et le 4, il nous fit une visite inattendue, accompagné seulement de quelques-uns de ses chefs. Il vint par la voie du lac et s'en retourna de même. Ras-Engeddah était arrivé environ une heure avant lui. Je fus averti d'aller au-devant de lui sur le rivage. J'accompagnai ainsi les gens de Gaffat, qui allèrent lui présenter leurs hommages. Sa Majesté, en me voyant, me demanda des nouvelles de ma santé et comment je trouvais le pays, etc., etc. Ou n'a jamais su pourquoi il était venu. Je crois que c'était afin de juger par lui-même des ravages du choléra, car il fit bien des questions à ce sujet.

Le 6 juin, Théodoros quitta Zagé avec son armée; M. Rassam et les autres prisonniers l'accompagnèrent; tous les lourds bagages avaient été envoyés par le bateau à Kourata. Le 9, Sa Majesté campa sur un promontoire, au sud de Kourata. Le choléra venait d'éclater dans le camp et journellement, on comptait près de cent morts. Dans l'espoir d'améliorer l'état sanitaire de l'armée, l'empereur transporta son camp sur un terrain situé à quelques milles au nord au-dessus de la ville; mais l'épidémie continua ses ravages avec une grande violence, et dans le camp et dans la ville. L'église était tellement pleine de cadavres qu'on n'en pouvait plus faire entrer, et les rues adjacentes offraient le triste spectacle de morts innombrables entourés de leurs familles désolées, attendant des jours et des nuits que les tombeaux eussent été bénis dans le nouveau cimetière encombré par la foule. La petite vérole et la fièvre typhoïde firent aussi leur apparition, et frappèrent plusieurs de ceux qui avaient échappé au choléra.

Le 22 juin, nous reçûmes l'ordre d'aller rejoindre le camp, Théodoros ayant l'intention de partir le jour suivant pour se rendre dans la province plus saine et plus élevée de Begember. Le 13, de grand matin, le camp fut levé et nous campâmes, le soir même, sur le rivage du Gumaré tributaire du Nil. Le lendemain, le trajet à parcourir touchait à sa fin. Nous avions constamment monté depuis notre départ de Kourata, et Outoo (magnifique plateau et le lieu de notre halte du 14) était déjà élevé de plusieurs milliers de pieds au-dessus du lac; malgré cela le choléra, la petite vérole et la fièvre typhoïde continuaient leur oeuvre terrible. Sa Majesté s'informa de quels moyens on se servait dans nos pays, dans des circonstances semblables. Nous lui conseillâmes de partir immédiatement pour les plateaux plus élevés de Begember, de laisser ses malades à quelque distance de Debra-Tabor, de disperser son armée, aussi loin que possible, sur toutes ses provinces, choisissant les localités les plus saines et les plus isolées pour y envoyer les cas nouveaux qui se déclareraient. Il agit selon nos conseils et avant peu, nous eûmes la satisfaction de voir les épidémies perdre de leur violence, et an bout de quelques semaines disparaître entièrement.

Le 16, nous fournîmes une très-longue marche. Nous partîmes environ à six heures de l'après-midi et nous ne fîmes aucune halte jusqu'à Debra-Tabor, où nous arrivâmes environ deux heures avant midi. Aussitôt que nous touchâmes le pied de la colline sur laquelle s'élevait la demeure impériale, nous reçûmes l'ordre de l'empereur de descendre de nos montures, et immédiatement, nous le vîmes venir à nous accompagné de quelques-uns de ses gardes du corps. Nous nous rendîmes tous à Gaffat, station européenne située à trois milles à l'est de Debra-Tabor. En route, nous fûmes surpris par le plus terrible orage de grêle que j'aie jamais vu; telle en était la violence, que Théodoros fut obligé plusieurs fois de s'arrêter. La grêle tombait en masse si compacte, et les grêlons étaient d'une telle dimension, qu'il était presque impossible de les supporter. Enfin, nous arrivâmes à Gaffat gelés et trempés jusqu'aux os; mais l'empereur paraissait n'avoir souffert en aucune façon de cette douche, il nous servait de cicérone, nous montrant le lieu où nous étions, et nous donnant des explications sur les ateliers, les roues à eau, etc., etc. Quelques planches furent transformées en sièges, un feu fut allumé par ses ordres, et nous demeurâmes seuls avec lui pendant plus de trois heures, discutant sur les lois et les coutumes anglaises. Les tapis et les coussins avaient été oubliés à Debra-Tabor, et il renvoya Ras-Engeddah pour les faire apporter. Aussitôt que ce dernier revint avec les porteurs, Théodoros montra la route de la colline de Gaffat, et de ses propres mains étendit les tapis, et plaça le trône dans la maison choisie pour M. Rassam. D'autres maisons furent assignées aux autres Européens, après quoi Théodoros nous quitta.

Le 17 juin, les ouvriers européens qui étaient restés à Kourata, arrivèrent à Debra-Tabor. Nous ne primes pas garde qu'ils s'étaient plaints de ce que nous occupions leurs maisons; mais l'empereur reconnut, d'après leur conduite, qu'ils étaient mécontents; cependant il les accompagna à Gaffat, et, en quelques heures, au moyen des shamas, des gabis, des tapis, la fonderie fut transformée en une demeure convenable. Le trône y fut aussi placé, et lorsque tout fut arrangé, on nous fit appeler. Théodoros s'excusa de ce qu'il était obligé de nous donner pour quelques jours une maison ainsi organisée, ajoutant qu'il retournait à Debra-Tabor, mais que le lendemain, il tâcherait de se procurer une demeure plus convenable pour ses hôtes. Conformément à cette promesse, le lendemain matin, il vint pour nous offrir plusieurs maisons situées sur une hauteur, en face de Gaffat, et qui avaient été préparées pour nous recevoir. Comme la maison de M. Rassam était plus petite, il profita de cela pour demander que l'empereur retirât le trône de sa chambre. Sa Majesté y consentit, bien qu'il eût garni la chambre de tapis, et recouvert les murs et le plafond de drap blanc. A cause de tous ces changements, nous nous figurâmes que nous étions là établis pour toute la saison des pluies. Le choléra et la fièvre typhoïde venaient de se manifester a Gaffat, et du matin an soir, j'étais constamment réclamé par des malades. L'un d'eux, la femme d'un Européen, me prit beaucoup de temps; elle eut d'abord une attaque de choléra, suivie de la fièvre typhoïde qui la mit aux portes du tombeau.

Dans la matinée du 25 juin, nous reçûmes l'ordre de l'empereur, M. Rassam, ses compagnons, les prêtres et quelques autres, de nous rendre à Debra-Tabor pour assister à une accusation politique. Les ouvriers européens, Cantiba Hailo et Samuel nous accompagnèrent. Arrivés à Debra-Tabor, nous fûmes surpris de n'être pas reçus avec la politesse habituelle, et d'être immédiatement conduits en présence de l'empereur; nous fûmes introduits dans une tente noire établie dans l'enceinte impériale. Nous pensâmes que cette accusation politique nous concernait, et nous étions assis depuis quelques minutes seulement, lorsque les ouvriers européens furent appelés par Sa Majesté. Ils revinrent bientôt après, suivis de Cantiba Hailo, de Samuel et d'un Aia-Négus (bouche du roi), porteurs du message impérial.