La première et la plus importante des accusations était celle-ci: «J'ai reçu une lettre de Jérusalem dans laquelle il est dit que les Turcs font des chemins de fer dans le Soudan pour attaquer mon royaume, de concert avec les Anglais et les Français.» La seconde accusation portait sur le même sujet; seulement, on ajoutait que M. Rassam devait avoir vu les chemins de fer et qu'il aurait dû en avertir Sa Majesté. La troisième accusation était celle-ci: «N'est-il pas vrai que les chemins de fer égyptiens sont construits par les Anglais?»
Quatrièmement: «N'avait-il pas donné une lettre au consul Cameron pour la reine d'Angleterre, et le consul n'était-il pas revenu sans réponse? M. Rosenthal n'avait-il pas dit que le gouvernement anglais s'était moqué de sa lettre?» Il y avait encore sept ou huit autres accusations, mais elles étaient insignifiantes et je ne m'en souviens pas. Peu de jours auparavant, un prêtre grec était arrivé de la côte porteur d'une lettre pour Sa Majesté: ces faits étaient-ils contenus dans cette lettre, ou bien était-ce seulement un prétexte inventé par Théodoros pour s'excuser des mauvais traitements qu'il avait l'intention d'infliger à ses hôtes innocents; c'est ce qu'il serait impossible d'affirmer. La conclusion du message accusateur était celle-ci: «Vous devez rester ici; Sa Majesté ne peut pas plus longtemps laisser vos armes entre vos mains, mais tous vos autres objets vous seront rendus.»
M. Rosenthal obtînt la permission de retourner à Gaffat pour voir sa femme, je fus autorisé à le suivre, à cause de l'état critique dans lequel se trouvait Madame Waldemeier. M. Rassam et les autres Européens demeurèrent dans la tente. M. Waldemeier, à cause de la maladie de sa femme, était resté à Gaffat; il fut effrayé lorsqu'il apprit nos contrariétés, craignant que cela ne privât sa femme des secours médicaux dont elle avait tant besoin dans l'état désespéré où elle se trouvait. Il me pria de retourner auprès d'elle, ne serait-ce qu'une heure, tandis qu'il courait à Debra-Tabor pour supplier Théodoros de me laisser avec lui jusqu'à ce que sa femme fût hors de danger. Madame Waldemeier était une fille de ce M. Bell que Théodoros aimait tant. Non-seulement il consentit à la demande de M. Waldemeier, mais il ajouta que si M. Bassani n'y voyait aucun inconvénient, il me permettrait de rester à Gaffat, les malades y étant nombreux, tandis qu'il exécuterait l'expédition qu'il avait projetée. Comme j'étais affaibli par une grande irritation d'entrailles et par une forte surexcitation, je fus enchanté de ce projet de me laisser rester Gaffat tout le temps de la saison des pluies. M. Bassani lui-même, le jour suivant, demandait à Théodoros que cette autorisation fût accordée, non-seulement à moi, mais aussi à quelques autres de nos compagnons. A cause de ma santé et de la position de M. Rosenthal, la permission nous fut accordée à tous les deux, mais elle fut refusée aux autres.
Nous nous attendions chaque jour à entendre dire que le camp avait été levé, mais Sa Majesté n'en faisait rien. Chaque jour Théodoros envoyait prendre des nouvelles de Madame Waldemeier et me faisait saluer. Il visita Gaffat deux fois pendant le peu de jours que je l'habitai, et dans plusieurs occasions m'envoya ses compliments et reçut mes salutations. M. Rassam et les autres Européens furent autorisés à venir nous voir à Gaffat; et quoique de temps en temps le nom de Magdala fût prononcé, cependant il nous semblait que l'orage s'était dissipé et nous espérions avant peu être tous réunis à Gaffat, et y passer en paix la saison des pluies.
Le 3 juillet un officier de Sa Majesté m'apporta les salutations de l'empereur, ajoutant que Sa Majesté devait venir inspecter les travaux et qu'il fallait que j'allasse au-devant de lui. Je me rendis à la fonderie et sur la route je rencontrai deux ouvriers de Gaffat qui s'y rendaient aussi. Un petit incident eut lieu, qui amena plus tard de terribles conséquences. Nous rencontrâmes l'empereur près de la fonderie marchant à la tête de son escorte: il nous demanda comment nous allions, et nous le saluâmes en ôtant nos chapeaux. Comme il repassait, les deux Européens avec lesquels j'avais fait la route, se couvrirent; sans songer combien Sa Majesté était susceptible pour tout ce qui concernait l'étiquette; je restai la tête découverte, quoique le soleil fût chaud et dangereux. Arrivé à la fonderie, l'empereur me salua encore cordialement; il examina pendant quelques minutes l'ébauche d'un fusil que ses ouvriers se proposaient de lui donner, et ensuite nous quitta. Dans la cour il passa près de M. Rosenthal, qui ne s'inclina pas, Théodoros ne s'informant pas de lui.
Comme l'empereur sortait de l'enceinte de la fonderie, un pauvre vieux mendiant lui demanda l'aumône en disant: «Mes seigneurs (gaitotsh) les Européens out toujours été bons pour moi. O mon roi, ne voulez-vous pas aussi soulager ma misère!» En entendant l'expression de seigneur, appliquée aux ouvriers, Théodoros entra dans une terrible colère: «Comment osez-vous appeler seigneur tout autre que moi? Frappez-le, frappez-le, par ma mort!» Deux individus de sa suite se précipitèrent sur le mendiant et se murent à le frapper de leurs bâtons; Théodoros criait toujours: «Frappez-le, frappez-le, par ma mort!» Le pauvre vieux impotent demandait grâce, avec une expression à fendre le coeur; mais sa voix allait s'affaiblissant toujours et au bout de quelques minutes nous n'eûmes devant nous qu'un cadavre étendu qui ne pouvait plus remuer ni prier. La byène rugissante cette nuit-là put se repaître, sans être troublée, de ses restes abandonnés.
Toutefois la rage de Théodoros ne fut point encore calmée; il s'avança de quelques pas, pais s'arrêtant il se retourna la lance en arrêt, les regards errants autour de lui; il était la personnification de la rage indomptable. Ses yeux rencontrèrent M. Rosenthal: «Saisissez-le!» s'écria-il. Immédiatement plusieurs soldats se ruèrent sur lui pour obéir an commandement impérial. «Saisissez l'homme qu'ils appellent le hakeem (médecin).» Aussitôt une douzaine de scélérats tombèrent sur moi et m'empoignèrent par les bras, l'habit, le pantalon, par tous les endroits qui offraient une prise. Théodoros s'adressa ensuite à M. Rosenthal en disant: «Ane que vous êtes, pourquoi m'appelez-vous le fils d'une pauvre femme? Pourquoi m'insultez-vous?» M. Rosenthal répondit: «Si je vous ai offensé, j'en demande pardon à Votre Majesté.» Pendant ce temps l'empereur brandissait sa lance d'une façon inquiétante, et je croyais à chaque instant qu'il allait nous transpercer. Je craignais que, aveuglé par la colère, il ne fut plus maître de lui-même, et je comprenais que si une fois il se laissait dominer par ses passions, c'en était fait de nous.
Heureusement pour nous Théodoros se tourna vers les ouvriers européens, les insultant dans des termes grossiers; «Vils esclaves! ne vous ai-je pas envoyé de l'argent? Qui êtes-vous que vous vous donniez le titre de seigneurs? Prenez garde!» Puis, s'adressant aux deux ouvriers que j'avais rencontrés sur la route de la fonderie, il leur dit: «Vous êtes fiers! qui êtes-vous? Des esclaves! des l'eûmes! des ânes galeux! vous vous couvrez la tête en ma présence! est-ce que vous ne me voyez pas! Le hakeem n'est-il pas resté la tête découverte? Pauvres créatures que j'ai enrichies!» Se tournant alors de mon côté et voyant qu'une douzaine de soldats m'avaient saisi, il leur cria: «Laissez-le aller; amenez-le-moi.» Tous me lâchèrent hormis un seul, qui me conduisit devant l'empereur. Il me demanda alors: «Connaissez-vous l'arabe?» Quoique je comprisse un peu cette langue, je pensai qu'il était plus prudent, vu les circonstances, de répondre négativement. Alors il commanda à M. Schimper de traduire ce qu'il allait dire: «Vous, hakeem, vous êtes mon ami. Je n'ai rien a dire contre vous; mais les autres m'ont insulté et vous allez venir avec moi pour assister a leur jugement.» Il commanda ensuite à Cantiba Hailo de me donner sa mule, il monta à cheval, moi et M. Rosenthal allant à sa suite; ce dernier à pied, traîné sur toute la route par les soldats qui l'avaient saisi.
Aussitôt après notre arrivée à Debra-Tabor, l'empereur envoya l'ordre à M. Rassam, de venir avec les autres Européens; il avait quelque chose à leur dire. Théodoros s'assit sur un rocher à environ trente pas en face de nous; entre lui et nous se tenaient quelques officiers supérieurs et derrière nous une ligne pressée de soldats. Il était toujours en colère, faisant sauter des pointes de rocher avec l'extrémité de sa lance, et crachant constamment entre chaque parole. Il s'adressa une fois à M. Stern et lui demanda: «Est-ce d'un chrétien, d'un païen ou d'un juif, quand vous m'insultez? Quand vous avez écrit votre livre, par quelle autorité l'avez-vous fait? Ceux qui m'ont insulté en votre présence, étaient-ils mes ennemis ou les vôtres? Pourquoi ont-ils dit du mal de moi devant vous?» etc. Puis il dit à M. Rassam: «Vous aussi vous m'avez manqué de respect. «Moi?» répondit M. Rassam. «Oui! quatre fois. Premièrement, vous avez lu le livre de M. Stern, dans lequel je suis insulté; secondement vous ne m'avez pas réconcilié avec les prisonniers, lorsque vous avez voulu les faire partir du pays; troisièmement: votre gouvernement permet aux Turcs de garder Jérusalem, qui est mon héritage. La quatrième accusation je l'ai oubliée.» Il demanda ensuite à M. Rassam s'il savait que Jérusalem lui appartenait, et que les couvents abyssiniens avaient été pris par les Turcs. En vertu de sa descendance de Constantin et d'Alexandre le Grand, l'Inde et l'Arabie lui appartenaient. Il fit encore plusieurs autres folles questions. Enfin il dit à Samuel qui était l'interprète «Que diriez-vous si je chargeais de chaînes vos amis?» «Rien,» répondit Samuel; «n'êtes-vous pas le maître?» Des chaînes avaient été apportées, mais cette réponse l'avait calmé. Il s'adressa alors à l'un des chefs et lui dit: «Pouvez-vous surveiller ces gens dans la tente?» L'autre, qui savait ce qu'il fallait répondre, lui dit: «Majesté, la maison vaudrait mieux.» Il donna alors des ordres pour que nos effets nous fussent envoyés de la tente noire à la maison attenant à la sienne, et nous reçûmes l'ordre de nous y transporter.
La maison qui nous était destinée, servait primitivement de pied-à-terre: elle était bâtie en pierre, entourée d'une grande verandah, et fermée seulement par une petite porte sans fenêtre ni aucune autre ouverture. Ce ne fut que lorsqu'on eut allumé plusieurs bougies que nous pûmes nous reconnaître an milieu des profondes ténèbres qui régnaient en ce lieu, ce qui rappela, à mon souvenir, plusieurs scènes du drame terrible de Calcutta: La Caverne noire. Quelques soldats apportèrent nos couches, et une douzaine de gardiens s'assirent près de nous, tenant dans leurs mains des chandelles allumées. L'empereur nous envoya plusieurs messages. M. Rassam en prit occasion pour se plaindre amèrement des mauvais traitements qu'il nous infligeait. Il dit: «Dites à Sa Majesté que j'ai fait tout mon possible pour établir de bons rapports entre ma patrie et lui; mais lorsque les événements d'aujourd'hui seront connus, quelles qu'en soient les conséquences, le blâme n'en retombera pas sur moi.» Théodoros nous renvoya ces paroles: «Que je vous traite bien ou que je vous traite mal, cela revient au même; mes ennemis diront toujours que je vous ai maltraités; ainsi cela ne fait rien.»