Un peu plus tard, nous fûmes troublés par un message de l'empereur, nous faisant savoir qu'il ne pouvait être indifférent au bien-être de ses amis et qu'il viendrait nous voir. Quoi que nous fissions pour le dissuader d'une telle démarche, il arriva bientôt accompagné par quelques esclaves, portant de l'arrack et du tej. Il nous dit: «Ce soir, ma femme me disait de ne pas sortir, mais je ne voulais pas que vous fussiez fâchas, et je suis venu boire avec vous.» A ces mots, il nous présenta de l'arrack et du tej, et nous donna lui-même l'exemple.

Il fut calme et très-sérieux, bien qu'il voulût paraître gai. Il resta environ une heure causant de choses insignifiantes: le pape de Rome fit le principal sujet de la conversation. Entre autres choses, il nous dit: «Mon père était fou, et quoique mon peuple ait dit quelquefois que j'étais fou moi-même, je ne l'ai jamais cru; mais maintenant je crois que je le suis.» M. Rassam répliqua: «Je vous en prie, ne dites pas de semblables choses.» Sa Majesté reprit: «Oui, oui, je suis fou.» Un instant après, il nous dit en nous quittant: «Ne vous arrêtez pas à la forme, et ne tenez pas compte de ce que je vous dis devant mon peuple, mais regardez à mou coeur. J'ai un motif pour cela.» En partant, il donna l'ordre aux gardes de s'établir dehors et de ne point nous déranger. Bien que depuis nous l'ayons vu une ou deux fois à une certaine distance, cependant ce fut la dernière conversation que nous eûmes avec lui.

Les deux jours que nous passâmes dans la caverne noire à Debra-Tabor, tous réunis, obligés d'avoir des chandelles allumées nuit et jour, dans l'angoisse de l'incertitude de notre avenir, furent certainement des jours de torture morale et physique. Nous reçûmes avec joie l'annonce que nous allions être changés; toute alternative était préférable à notre position actuelle; que nous fussions enfermés dans une vieille tente, laissant couler la pluie, ou bien que nous fussions enchaînés dans un amba, tout valait mieux que ce sombre emprisonnement, privé de tout comfort, même de la chère clarté du jour.

A midi, le 5 juillet, nous fûmes informés que Sa Majesté était déjà partie, et que notre escorte attendait l'ordre du départ. Nous étions tous réjouis à la pensée de respirer l'air frais, et d'admirer les champs couverts de verdure et illuminés par un brillant soleil. Nous ne nous fîmes pas répéter deux fois l'ordre de partir, nous ne donnâmes pas même une pensée aux inconvénients du voyage, tels que la pluie, la boue, etc., etc. Le premier jour, nous ne fournîmes qu'une petite course, et nous campâmes sur un plateau appelé Janmeda, à quelques milles an sud de Gaffat. Le lendemain matin, de bonne heure, l'armée se mit en marche, mais nous attendîmes à l'arrière-garde trois heures avant de recevoir l'ordre de marcher. Théodoros, assis sur un rocher, avait commandé à toutes ses forces, y compris sa suite, de prendre les devants, et comme nous, exposé à la pluie qui tombait et paraissant plongé dans des pensées profondes, il contemplait les différents corps de son armée à mesure qu'ils passaient devant lui. Nous étions sévèrement surveillés; plusieurs chefs, et les hommes qu'ils commandaient, nous gardaient jour et nuit, un détachement marchait en tête, un autre suivait et un grand nombre de soldats ne nous perdaient jamais de vue.

Nous fîmes halte, cette après-midi, dans une grande plaine, près d'une éminence appelée Kulgualiko, sur laquelle s'élevaient les tentes impériales. Le lendemain, on adopta le même mode de départ et après avoir voyagé toute la nuit, nous nous reposâmes à Aïbankab, an pied du mont Guna, le pic le plus élevé du Begember, très-souvent couvert de neige dans la saison pluvieuse.

Nous passâmes la journée du 8 à Aïbankab. Dans l'après-midi, Sa Majesté nous fit inviter à gravir la colline où il était établi, afin de contempler le sommet couvert de neige du Guma, ne pouvant, de notre position basse, jouir d'une belle vue. Quelques messages polis furent échangés, mais nous ne vîmes pas l'empereur.

Le 9, de bonne heure, Samuel, notre balderaba, nous fut envoyé. Il s'arrêta longtemps, et, à son départ, il nous avertit que nous marcherions en tête et que nos effets embarrassants nous seraient envoyés plus tard, que nous ne prendrions avec nous que quelques articles indispensables, que les soldats de notre escorte et nos mules nous porteraient. Plusieurs officiers de la maison de l'empereur, pour lesquels nous avions eu quelques politesses, vinrent nous souhaiter le bonjour, nous regardant avec tristesse, l'un d'eux même avec des larmes dans les yeux. Quoique nous ne connussions point notre destination, nous soupçonnions tous que Magdala et les chaînes seraient notre lot.

Bitwaddad-Tadla et les hommes qu'il commandait furent dès lors chargés de nous garder. Nous nous aperçûmes bientôt que nous étions traités plus sévèrement; un ou deux soldats à cheval avaient la garde spéciale de chacun de nous, fouettant les mules lorsqu'elles n'allaient pas assez vite, ou courant, en tête de l'escorte, pour attendre l'arrivée de ceux qui étaient moins bien montés. Nous fîmes une très-longue étape ce jour-là, de neuf heures après-midi à quatre heures avant midi, sans une seule halte. Les soldats qui portaient une partie de nos effets arrivèrent bientôt après nous, mais les mules chargées des bagages n'arrivèrent qu'au coucher du soleil et mortes de fatigue. N'ayant rien à manger, nous tuâmes un mouton et le fîmes griller devant le feu, à la façon abyssinienne; affamés et fatigués comme nous l'étions, il nous parut que c'était le repas le plus exquis que nous eussions jamais fait.

Au lever du soleil, le lendemain matin, nos gardes nous avertirent de nous tenir prêts, et quelques instants plus tard nous étions en selle.

Notre route se dirigeait vers l'est-sud-est. Quelles qu'eussent été nos espérances jusqu'alors sur notre destinée, elles étaient évanouies; les premiers prisonniers connaissaient trop bien le chemin de Magdala pour avoir aucun doute là-dessus. Le commencement de la journée ne fut qu'une facile ascension dans un pays populeux et bien cultivé; mais le 10, le pays prit un aspect sauvage, envoyait ça et là quelques villages; de sombres touffes de cèdres embellissaient les sommets des collines éloignées, et annonçaient la présence de quelque église. Le paysage était beau et certainement plein d'attrait pour un artiste, mais pour des Européens, traînés comme du bétail par des barbares, les montées abruptes et les profondes vallées n'avaient aucun charme. Après quelques heures de marche, nous arrivâmes en face d'un précipice à pic (plus de 1,500 pieds de hauteur et pas plus d'un quart de mille de largeur), que nous devions descendre et remonter, afin d'atteindre le plateau voisin. Nous marchâmes encore environ deux heures et nous atteignîmes les portes de Begember. En face de nous s'élevait le plateau du Dahonte, à environ deux milles de distance, mais nous avions à monter une côte plus rapide encore que celle que nous laissions derrière nous, et un abîme plus profond aussi à passer pour atteindre cette colline. La vallée du Jiddah, affluent du Nil, était entre nous et notre lieu de halte. C'était comme un mince fil d'argent, que nous voyions courir au-dessous de nous dans un espace étroit entre les colonnes basaltiques du Begember oriental, dont le sommet s'élève à trois mille pieds. Nous achevâmes notre course, fatigués et n'en pouvant plus.