Cette nuit-là, nous stationnâmes à Magot, sur la première terrasse du plateau du Dahonte, environ à 500 pieds du sommet de la montagne. Notre tente fut là en même temps que nous, nos serviteurs apportaient quelques provisions, et nous nous arrangeâmes pour faire un frugal repas; mais nos bagages arrivèrent trop tard, et nous nous vîmes obligés de coucher sur la terre nue ou sur des peaux. Ce fut cinq jours après notre arrivée à Magdala que l'autre partie de nos bagages nous atteignit. Jusque-là nous ne pûmes changer d'habits, et nous n'eûmes rien pour nous défendre contre le froid des nuits de la saison des pluies. Dans la matinée du 11, de bonne heure, nous continuâmes notre ascension, et nous arrivâmes enfin sur le magnifique plateau du Dahonte. Cette petite province n'est qu'une plaine d'environ douze milles de diamètre, couverte, à l'époque de notre voyage, de produits différents et de magnifiques prairies, où paissaient des milliers de têtes de bétail et où les mules, les chevaux et d'innombrables troupeaux se montraient à chaque pas. De tous côtés, à l'horizon de cette plaine, s'élèvent de petites collines qui sont garnies de leur pied à leur sommet, de nombreux villages charmants et bien bâtis. Le Dahonte est certainement la province la plus fertile et la plus pittoresque que j'aie rencontrée en Abyssinie.

Vers midi, nous arrivions à l'extrémité est du plateau, et là devant nous, apparut un de ces abîmes imposants, comme nous en avions déjà rencontré deux fois depuis notre départ de Debra-Tabor. Nous n'étions pas du tout réjouis à la pensée d'avoir à le descendre, pour passer à gué le large et rapide Bechelo, et de grimper encore le précipice opposé, véritable muraille, pour compléter notre étape de la journée. Heureusement nos mules étaient si fatiguées que le chef de notre garde décida de s'arrêter pour la nuit à mi-côte, dans un des villages qui sont perchés sur les différentes terrasses du ces montagnes basaltiques. Le 12, nous continuâmes notre descente, nous traversâmes le Bechelo et fîmes l'ascension du plateau opposé, le Watat, où nous arrivâmes à onze heures du soir. Là, nous fîmes une bonne halte et nous partageâmes un frugal déjeuner envoyé par le chef de Magdala à Bitwaddad-Tadla, qui gracieusement nous en fit part.

De Watat à Magdala la route est une plaine inclinée, descendant constamment et graduellement à travers les plateaux élevés de la province de Wallo. Ce fut la fin de notre voyage, Magdala étant sur les limites de cette province. L'Amba, avec ses quelques montagnes isolées, perpendiculaires et coupées à pic comme des murailles de basalte, semble une miniature des provinces du Dahonte et du Wallo, ou quelque portion détachée de la gigantesque masse voisine.

La route, en approchant de Magdala devient abrupte, il faut traverser encore une on deux collines en forme de cônes pour y arriver. Magdala est bâtie sur deux hauteurs, séparées par le petit plateau d'Islamgie, les deux cônes sont distants seulement d'une centaine de pieds. La pointe nord est la plus élevée, mais à cause de l'absence d'eau et du peu d'espace, elle n'est pas habitée. C'est à Magdala que se trouve la plus importante forteresse de Théodoros, qui renferme ses trésors et sa prison.

A Islamgee, l'ascension devint plus pénible; cependant, nous pûmes arriver à la seconde porte en demeurant sur selle. Comme nous n'avions plus du tout à descendre, mais que nous étions obligés, à cause de l'ascension, de quitter nos mules, nous les abandonnâmes et allâmes à pied tous les quatre, laissant les bêtes trouver leur chemin comme elles pouvaient; nous n'avions pu faire cela à la montée du Bechelo et du Jiddah. Le trajet de Watat à Magdala se fait généralement en cinq heures, mais nous en mimes près de sept, parce que nous faisions de fréquentes haltes, des messagers allant et venant de notre escorte à l'Araba. Plusieurs des chefs de la montagne vinrent à la rencontre de Bitwaddad-Tadla. C'était sans doute afin d'examiner notre lettre de cachet. Enfin, un à un, comptés comme des moutons, nous franchîmes la porte, et nous fûmes conduits dans an espace ouvert en face de l'habitation impériale. Là, nous rencontrâmes le ras (la tête de la montagne) et les six chefs supérieurs, qui président toujours avec lui le conseil dans les affaires de haute importance.

Aussitôt qu'ils eurent salué le Bitwaddad, ils se retirèrent un peu à l'écart, ainsi que Samuel, afin de se consulter. Au bout de quelques minutes, Samuel nous appela, et accompagnés par les chefs, escortés de leurs inférieurs, nous fûmes conduits dans une maison située près de l'enceinte impériale. Un feu y était allumé. Fatigués et abattus, la perspective d'un abri, après plusieurs jours passés à la pluie, nous réjouit, malgré nos malheurs, et lorsque les chefs se furent retirés, laissant des gardes à la porte, nous nous mîmes à causer, à fumer et à dormir près du feu, oubliant entièrement que nous étions les victimes innocentes d'une infâme trahison. Deux maisons furent mises à notre disposition. L'une d'elles nous fut désignée pour y coucher et nous servir particulièrement d'habitation, et l'autre fut destinée aux domestiques et regardée comme notre cuisine.

XI

Notre première maison à Magdala.—Le chef a une petite affaire avec nous.—Impressions d'un Européen chargé de chaînes.—L'opération décrite.—La toilette du prisonnier.—Comment nous vivions.—Défection de notre premier messager.—Comment nous obtînmes de l'argent et des lettres.—Un journal à Magdala.—Une saison des pluies dans le Gedjo.

Il faisait complètement nuit à notre arrivée, la veille au soir. Notre première affaire, le lendemain matin, fut d'examiner notre demeure. Elle consistait en deux buttes circulaires, entourées d'une forte haie épineuse attenante à l'enceinte impériale. La plus grande était dans un mauvais état, et comme le toit, au lieu d'être appuyé sur un pilier central, était supporté par une douzaine de colonnes latérales, formant ainsi plusieurs petites cases, nous la destinâmes à nos serviteurs et à notre balderaba Samuel. Celle que nous gardâmes pour nous avait été bâtie par Ras-Hailo, lorsqu'il était le favori de Théodoros, mais qui depuis était tombé en disgrâce. Ras-Hailo ne fut pas mis dans les fers pendant qu'il habitait cette maison, et même, au bout de peu de temps, il avait été pardonné par son maître et élu chef de la Montagne; mais Théodoros, quelque temps après, lui retira encore son commandement, le priva de sa confiance et l'envoya à la prison commune, enchaîné comme tous les autres prisonniers. Pour une maison abyssinienne, cette hutte n'était pas mal bâtie; le toit était le mieux construit que j'aie vu dans tout le pays; il était fait de bambous tressés, arrangés et assujettis par des cercles de la même matière. Lorsque Ras-Hailo eut été envoyé en prison, sa maison fut offerte au favori du jour, Ras-Engeddah; mais, selon la coutume, Théodoros s'en servit pour loger ses hôtes anglais.

Pour nous tous, elle était petite; nous étions huit, et cette demeure ne pouvait contenir commodément que quatre personnes. Les soirées et les nuits étaient cruellement froides, et le feu occupant le centre de la chambre, quelques-uns d'entre nous étaient couchés la moitié du corps dans la chambre, et l'autre moitié dans un enfoncement humide. Tout d'abord nous sentîmes amèrement notre triste position. La saison des pluies était arrivée, et chaque jour la voix de l'orage se faisait entendre. Plusieurs d'entre nous (M. Prideaux entre autres et moi-même) ne pouvions même pas changer de vêtements, et, couchés, nous n'avions rien pour nous couvrir et nous garantir du froid si aigu pendant la nuit. Je me souviendrai toujours de la conduite charitable de Samuel qui, imitant le bon Samaritain, vint me couvrir de l'un de ses shamas.