Nous avions bien quelque argent, mais nous ne savions comment nous procurer quoi que ce fût. On nous annonça que des provisions avaient été envoyées des greniers impériaux; les premiers captifs anglais souriaient à ces paroles, sachant par une amère expérience que les prisonniers de l'Amba de Magdala étaient regardés comme devant donner et ne jamais recevoir. L'avenir prouva que leurs prévisions étaient justes: nous ne reçûmes rien qu'une jarre de tej du gouverneur qui, en toute occasion, se proclamait hautement notre ami; je crois qu'il s'imagina même que ce tej était pour lui, car à chaque instant il en buvait avec ses camarades. Nous reçûmes aussi, un jour de fête, deux vaches maigres à l'air affamé, et desquelles, je puis le dire, je refusai le moindre morceau.
Pour un Européen accoutumé à trouver sous la main tous les objets nécessaires à la vie, il peut paraître invraisemblable que dans toute l'Abyssinie il ne se trouve pas une seule boutique pour acheter quoi que ce soit; et c'est un fait vrai cependant. Nous avions pour nous un boucher et un boulanger, et pour ce qui est des provisions d'épiceries, nous nous adressions à eux. Notre nourriture était abominablement mauvaise; les moutons que nous achetions étaient un peu meilleurs que les chats de Londres, et comme on ne trouve pas, dans tout le pays, d'autre moulin à farine que ceux des boulangers, nous fûmes obligés d'acheter du grain, de le battre pour en chasser la balle, et de l'écraser entre deux pierres, non pas avec les grosses meules plates de l'Inde ou de l'Egypte, mais sur de petits fragments de rochers creusés, où le grain est réduit en farine, au moyen d'une espèce de caillou grand et lourd que l'on tient dans la main. C'était bien le pain amer de la vengeance! Etant dans la montagne, nous pouvions acheter des oeufs et de la volaille; mais comme les premiers étaient toujours gâtés lorsqu'on nous les livrait, nous en fûmes bientôt dégoûtés, et quoique nous eussions aimé à varier notre nourriture au moyen de volailles, leur maigreur les aurait fait rejeter de tout le monde. A cause de la saison des pluies, nous ne pouvions qu'à grand'peine nous procurer un peu de miel. Nous pouvions bien nous fournir de café en tout temps, mais nous n'avions pas de sucre; et pris sans lait ou avec du lait fumé, c'était une boisson si amère et si répugnante, que, au bout d'un certain temps, nous préférâmes nous en passer. Voici les détails du luxe de table que nous eûmes pendant toute notre captivité: un pain grossier, fort mal préparé, que l'on eût dit fait avec du verre pilé, et des plats qui revenaient toujours les mêmes: du mouton coriace, quelques vieux coqs, du beurre rance et du café amer. Le thé, le sucre, le vin, le poisson, les légumes, etc., etc., c'étaient choses impossibles à trouver même avec de l'argent. La mauvaise qualité et l'uniformité de notre nourriture n'étaient rien encore devant la perspective que nous avions de mourir de faim. Quelque grossières et insuffisantes que fussent ces choses, elles devaient nous manquer, dès que nous n'aurions plus d'argent.
J'étais très-mal vêtu. Avant de quitter Debra-Tabor, j'avais eu la pensée de laisser mes effets aux soins des gens de Gaffat, et je n'avais pris avec moi que ce qui était indispensable pour la route. Mon unique paire de souliers, portée à la pluie, au soleil, dans la boue, était littéralement percée à jour; ils étaient tellement roidis, qu'ils me firent aux pieds une blessure qui mit plus d'un mois à guérir; aussi jusqu'à l'arrivée de l'un de mes serviteurs, plusieurs mois plus tard, je marchai, ou plutôt je me traînai les pieds nus.
La vie en commun avec des hommes d'habitudes et de goûts différents est vraiment pénible. Nous étions huit Européens, grouillant tous dans un petit espace qui nous servait à la fois d'antichambre, de salle à manger et de dortoir; la plupart étrangers les uns aux autres, et unis seulement par une commune infortune. L'adversité est peu propre à améliorer les caractères; au contraire, elle nuit aux rapports sociaux; c'est tout an plus si l'éducation et la naissance vous apprennent à supporter et à accepter les plus grandes difficultés. Nous redoutions sur toutes choses cette familiarité qui se glisse si naturellement entre des hommes d'une position sociale tout à fait différente et vous expose à entendre des expressions grossières et avilissantes. Nous devions vivre sur un pied d'égalité avec l'un des premiers serviteurs du capitaine Cameron. Nous eussions été tranquilles, si une partie de la nuit n'eût été employée à parler, et si chacun de nous eût voulu pardonner silencieusement les défauts de ses camarades, sachant bien qu'il pouvait avoir besoin de la même indulgence.
Une compagnie de soldats d'environ quinze à vingt hommes arrivaient chaque soir, un peu avant le crépuscule, et plantaient une petite tente noire de l'autre côté de notre porte. Comme il pleuvait souvent la nuit, la plus grande partie des soldats demeuraient dans la tente; deux ou trois seulement, qui étaient censés veiller, sortaient pour dormir sons la partie du toit formant auvent. Ils ne nous dérangeaient jamais, et si nous sortions dans la nuit, ils surveillaient seulement où nous allions, mais ne nous suivaient jamais. A cette époque, nous avions quatre gardes, dont deux remplissaient leur office en se promenant devant la porte de notre enceinte. Ces hommes ne furent jamais changés pendant notre séjour; nous n'eûmes pas lieu d'être satisfaits de leur façon d'agir; il n'y eut qu'une exception. Nos gardiens de jour n'étaient que des scélérats poltrons et des espions dangereux.
Nous avions déjà passé trois jours à Magdala, et nous commencions à espérer que notre disgrâce se bornerait à un simple emprisonnement, lorsque environ vers midi, le 16, nous aperçûmes le chef, accompagné d'une nombreuse escorte, se dirigeant vers notre prison. Samuel fut appelé, et une longue conversation eut lieu entre lui et le chef de l'autre côté de la porte. Nous ignorions encore ce qui se passait, et nous commencions à être inquiets, lorsque Samuel revint vers nous avec une physionomie sérieuse, et nous dit que nous devions rentrer dans la chambre, que l'officier avait à faire quelque petite chose avec nous. Nous obéîmes et, au bout de quelques instants, le ras (le chef de la montagne), cinq membres du conseil et huit ou dix autres personnes entrèrent aussi. Le ras et les chefs principaux, tous armés jusqu'aux dents, s'établirent dans la chambre; les autres demeurèrent dehors. La conversation abyssinienne ordinairement consiste en grands témoignages de religion et force expressions dévotes; à chaque minute, les noms de Dieu et du Seigneur sont répétés et pris en vain. J'étais assis près de la porte, et la conversation m'intéressant peu, je regardais la foule mêlée du dehors, lorsque tout d'un coup j'aperçus deux ou trois hommes portant d'énormes chaînes. Je les montrai à M. Bassam et lui demandai s'il croyait qu'elles nous fussent destinées; il s'adressa en arabe, à ce sujet, à Samuel, et sur la réponse affirmative de ce dernier, nous comprîmes quel avait été le sujet de la longue consultation entre le chef et Samuel.
Le ras alors mit fin à la conversation insignifiante qu'il avait tenue depuis son arrivée, et nous informa, dans des termes mesurés et polis, que c'était l'usage d'enchaîner tous les prisonniers envoyés dans ce lieu; il n'avait reçu aucune instruction de l'empereur; mais il en verrait un messager à Théodoros pour l'informer qu'il nous avait mis dans les fers, et il ne doutait nullement que son maître n'expédiât aussitôt l'ordre de nous les enlever; en attendant nous devions nous soumettre aux lois de l'Amba; il regrettait bien, ajouta-t-il, d'être obligé de nous enchaîner. Le pauvre homme nous voulait réellement du bien; il avait une voix douce, et, pour un Abyssinien, des manières comme il faut; il croyait que Théodoros regrettait déjà l'ordre inutile et cruel qu'il avait donné, et que peut-être, il saisirait l'occasion qu'il lui offrait et donnerait contre-ordre. Je dois ajouter ici que, quelques mois plus tard, le pauvre ras fut accusé d'avoir une correspondance avec le roi de Shoa, qu'il fut mis dans les fers an camp, où il mourut bientôt après des tortures qui lui furent infligées.
Les chaînes furent apportées, et la grande affaire du jour commença. Les uns après les autres, nous eûmes à subir l'opération, les premiers captifs étant les premiers servis et favorisés des chaînes les plus lourdes. A la fin mon tour arriva. L'on me fit asseoir par terre, je retroussai mes pantalons, et je plaçai ma jambe droite sur une pierre mise là à cet effet. L'un des anneaux fut alors posé sur ma jambe, à deux pouces environ de la cheville droite, et alors un grand marteau tomba sur le fer dur et froid: chaque coup vibrait dans le membre tout entier, et lorsque le marteau ne tombait pas d'aplomb, l'anneau de fer frappait contre l'os et me causait une douleur plus aiguë. Il fallut environ dix minutes pour fixer convenablement le premier anneau. Il fut travaillé jusqu'à ce qu'il n'y eût que l'épaisseur d'un doigt entre l'anneau et la jambe; alors les deux bouts se croisant l'un sur l'autre furent encore martelés jusqu'à ce qu'ils se joignirent parfaitement. L'opération fut ensuite pratiquée à la jambe gauche. Je craignais toujours que le noir forgeron, venant à manquer le fer, ne me broyât la jambe. Tout d'un coup, je sentis comme si le membre était écrasé; l'anneau s'était cassé juste quand l'opération allait finir. Pour la seconde fois, je dus subir le travail du martelage; mais cette fois, les fers furent rivés à l'entière satisfaction du forgeron et du chef.
On me dit alors que je pouvais me lever et aller m'asseoir; mais la chose n'était point facile; n'ayant jamais, pour mon compte, pratiqué ce nouveau système de locomotion, je ne pus faire seulement que trois on quatre pas. Cependant, je souffrais personnellement et je sentais profondément l'humiliation à laquelle nous étions soumis; mais je n'aurais pas voulu que les officiers de l'homme qui nous traitait de la sorte, pussent croire que nous souffrions dans notre amour-propre. Aussi, bondissant sur mes jambes, j'élevai mon bonnet et m'écriai à leur grand étonnement: «God save the queen!»(Dieu sauve la reine!) et m'en fus riant et chantant, comme si j'étais parfaitement heureux. Comme chaque détail de notre vie était rapporté à Théodoros, mon mépris pour ses chaînes devint public, et il en fut informé; mais il ne mentionna la chose que vingt et un mois plus tard, en y faisant allusion dans une conversation avec M. Waldemeier, auquel il dit que nous nous étions tous laissé enchaîner sans dire une parole; que même M. Rassam avait souri; mais que le docteur et M. Prideaux avaient subi les fers avec colère.
Après l'opération, et lorsque chaque assistant de cette scène nous eut fait la politesse d'un: «Que Dieu les ouvre!» le messager que les chefs voulaient envoyer à Théodoros (un quidam du nom de Léh, grand espion et confident de l'empereur, le même qui avait apporté nos lettres de cachet) fut introduit pour recevoir les messages que M. Rassam pourrait désirer envoyer à Sa Majesté. Celui-ci, en termes mesurés et polis, se plaignit de la trahison de l'empereur, et rejeta sur lui la responsabilité des conséquences d'un traitement si injuste qui pouvait amener de terribles représailles. Malheureusement, Samuel, toujours craintif et tremblant que des chaînes ne lui fussent aussi réservées, refusa d'interpréter ce discours, et n'envoya que les compliments ordinaires.