Lorsque nos geôliers furent, sortis, nous nous regardâmes les uns les autres, et nous nous trouvâmes si drôles, que, malgré notre chagrin, nous ne pûmes nous empêcher d'éclater de rire. Les chaînes consistaient en deux lourds anneaux, joints ensemble par trois autres plus petits, ayant juste une main ouverte d'un anneau à l'autre; nous les portâmes bien près de vingt-deux mois! D'abord, nous ne pûmes pas marcher; nos jambes étaient brisées et meurtries par suite du ferrement, et le fer, portant sur les chevilles, nous causait une telle douleur, que nous fûmes obligés d'introduire pendant le jour des bandages sous les chaînes. La nuit, je les enlevais, à cause de la constante pression qu'ils produisaient sur la circulation, et qui faisait enfler nos pieds; nous sentions encore plus le poids la nuit que le jour. Il nous semblait que nos jambes ne pourraient jamais être soulagées; nous ne pouvions les remuer et lorsque, en dormant, nous nous retournions d'un côté ou de l'antre, les chaînons, en heurtant l'os de la jambe, nous causaient une douleur si vive que nous nous éveillions subitement. Bien qu'au bout d'un certain temps nous nous y fussions accoutumés et que nous pussions nous promener autour de notre enceinte plus commodément, cependant encore, de temps en temps, nous étions obligés de prendre du repos des journées entières, sans quoi, nos jambes s'enflaient et de petites plaies se formaient sur la partie de l'os la plus exposée an frottement des fers. Plusieurs mois même après que les fers m'eurent été ôtés, mes jambes étaient plus faibles qu'auparavant, mes chevilles plus amincies et mes pieds enflés.

Le soir où nous fûmes chargés de chaînes, nous dûmes couper nos pantalons sur le côté, afin de pouvoir les ôter. Pendant leur première captivité à Magdala, MM. Cameron, Stern et les autres prisonniers portaient des jupons ou des caleçons, à la façon indigène, qu'on leur avait enseigné à passer entre les jambes et les chaînes. Mais nous n'avions pas des vêtements semblables sous la main pour faire comme eux, et même, vu l'état de souffrance de nos jambes, il n'aurait pu être question de passer sous les anneaux la plus fine batiste. La nécessité, dit-on, est la mère de l'industrie: dans cette occasion, j'inventai les pantalons à la Magdala. En ôtant les miens ce même jour, je les ouvris tout le long de la couture extérieure, et ramassant tous les boutons que je pus trouver, je les cousis d'un côté, tandis que je faisais de l'autre des boutonnières aussi rapprochées que mes ressources me le permettaient. Peu de semaines après, j'étais capable, aidé d'un indigène, de passer sous les anneaux des caleçons de calicot, et comme mes jambes se désenflaient, je pus mettre par-dessus mes pantalons en drap fin d'Abyssinie. Telle est la force de l'habitude, qu'à la fin, je quittais et mettais mes pantalons aussi facilement que si mes jambes eussent été libres.

Ne sachant que faire, nous allions habituellement nous coucher de bonne heure. Nous entendîmes le soir de l'opération une discussion an dehors de notre hutte entre Samuel et le chef, de garde cette nuit, nommé Mara, descendant d'un Arménien et grand admirateur de Théodoros. Samuel entra enfin, et nous dit qu'il s'était efforcé de persuader l'officier de ne point nous déranger, mais qu'il insistait pour examiner nos chaînes et se convaincre qu'elles étaient comme elles devaient. Nous refusâmes d'abord de subir cette inspection; nous ne consentîmes qu'afin de nous débarrasser de cet homme, et nous nous mîmes à secouer nos chaînes sous le shama qui nous servait de couverture, à mesure qu'il passait devant nous.

Nous nous attendions à demeurer an moins six mois à Magdala; il fallait donner le temps aux nouvelles d'arriver eu Angleterre, et aussi le temps de venir aux troupes qu'on expédierait pour nous mettre en liberté et punir le despote. M. Rassam fit tout ce qu'il put, par l'entre-mise de Samuel, pour obtenir quelques huttes de plus, si nécessaires à notre commodité. Samuel parla an ras et aux autres chefs, qui consentirent à nous donner une petite hutte et deux godjos lorsqu'ils auraient assez rassemblé de bois pour construire une nouvelle enceinte. Le godjo est une espèce de petite cabane, dont le toit est fait de bouts de tiges liées ensemble à leur extrémité, et tout entières recouvertes de paille. En attendant, on persuada à deux d'entre nos compagnons, Piétro et M. Ecrans, d'aller s'établir à la cuisine, où ils auraient plusieurs chambres et nous laisseraient ainsi plus d'espace.

Notre première pensée, en arrivant à Magdala, avait été de communiquer la nouvelle à nos amis et au gouvernement; une fois que nous eûmes été enchaînés, nous comprîmes que chaque heure perdue était une journée ajoutée à notre misère et à notre discomfort, et que nous ne devions perdre aucun temps pour envoyer un fidèle messager à Massowah. Il nous était très-difficile d'écrire, mais surtout dans le commencement, où nous redoutions Samuel. Plus tard, nous fûmes plus habitués à tout ce qui concernait nos envoyés. Toute la contrée jusqu'au Lasta était soumise encore à Théodoros, et nous étions obligés d'être très-circonspects dans nos expressions, dans le cas où la dépêche tomberait entre les mains d'un chef ou lui serait envoyée. Le 18, notre paquet était prêt; mais, chose étonnante, ce fut la seule fois que la manière d'envoyer notre lettre nous inquiéta. Nous ne pouvions nous confier qu'à un homme qui eût demeuré quelque temps avec nous. A la fin, nous nous souvînmes d'un vieux serviteur de M. Cameron, qui avait été autrefois, en plusieurs circonstances, employé comme délégué, et nous fixâmes notre choix sur lui. C'était un bon homme, un marcheur de première force, mais très-querelleur, et capable de tout pour contrarier son adversaire. Pour le guider, à travers le pays rebelle, nous obtînmes le serviteur d'un prisonnier politique, Dejutch Maret; ils devaient partir ensemble et revenir avec une réponse de M. Munzinger. Bientôt après avoir quitté Magdala, nos deux envoyés commencèrent à se quereller, et en arrivant aux avant-postes des rebelles, une question de préséance entre eux fit découvrir la missive; nos deux messagers furent saisis, liés de chaînes pendant quelques jours, et lorsqu'ils furent relâchés, on nous renvoya notre serviteur elles lettres furent brûlées. Plus tard, nous prîmes plus de précautions; les envoyés portèrent, dans leur ceinturon, les lettres dont la connaissance pouvait être dangereuse; d'autres fois, nous les cousîmes dans le cuir, sous forme d'amulettes et de charmes, comme en portent les indigènes; ou bien encore, nous les piquâmes dans la partie de leurs vieux pantalons, près des coutures. Ceux qui nous répondaient de la côte usaient des mêmes précautions; et quoique nous ayons envoyé, pendant notre captivité, au moins quarante messagers, porteurs de lettres, sans compter ceux qu'on nous renvoyait, nous n'avons eu qu'un message, celui dont nous venons de parler, qui ne soit pas arrivé à destination.

Bientôt se posa la question si importante pour nous de savoir comment nous procurer de l'argent. Il fut fort heureux que Théodoros, à cette époque donnât un millier de dollars à chacun de ses ouvriers. Plusieurs d'entre eux connaissant l'état politique de la contrée, et comprenant que le pouvoir de l'empereur touchait à sa fin, voulurent envoyer leur argent hors du pays et comme nous étions fort embarrassés pour nous en procurer, la chose fut bientôt arrangée à notre satisfaction mutuelle. Nous envoyâmes des gens à Debra-Tabor et comme la route était sûre, et que par des présents agréables nous nous étions faits des amis des chefs de districts traversés par la route de nos délégués, ceux-ci ne furent ni inquiétés ni volés. Ils portèrent les dollars dans des valises sur des mules chargées du grain ou de la fleur de farine que les gens de Gaffat nous envoyaient de temps à autre, ou bien serrés dans les longues écharpes de coton que les Abyssiniens portent en forme de ceinture. Des instructions furent aussi données à M. Munzinger pour qu'il envoyât de l'argent à Metemma, où nous pouvions le faire prendre en envoyant des serviteurs. Ce ne fut que la seconde année de notre captivité que nous rencontrâmes de sérieuses difficultés de ce côté. La puissance de l'empereur diminuait de jour en jour; les rebelles et les voleurs infestaient les routes; le chemin de Metemma à Magdala fut interdit; les gens de Gaffât n'étaient pas épargnés; un moment il parut impossible de nous faire parvenir aucun message. Aussi pendant plusieurs mois eûmes-nous beaucoup de peine à nous procurer une somme quelconque, ayant employé pour cela les serviteurs des prisonniers parents et amis des rebelles; mais ensuite ayant eu recours à l'influence de l'Evêque et à la protection de Wagshum Gobazé, l'argent reprit facilement le chemin de Magdala et nous délivra de nos craintes. Théodoros savait indirectement que nous envoyions des serviteurs à la côte, mais comme c'était l'usage de permettre aux serviteurs des prisonniers d'aller auprès des familles de leurs maîtres pour tacher d'en obtenir quelques secours, il ne pouvait pas trop nous le défendre, surtout ne nous ayant jamais rien fourni. Si nos messagers étaient tombés entre ses mains, il leur eût probablement volé leur argent mais il ne les aurait point insultés. Quant aux lettres c'est une autre affaire: si celles que nous avons écrites étaient arrivées à sa connaissance, les envoyés eussent eu bien vite leur compte, et quant à nous notre sort eût été bien vite décidé aussi.

Cela peut paraître invraisemblable, mais les Abyssiniens qui sont une race de voleurs, se sont montrés parfaitement honnêtes dans ces circonstances, et ne se sont jamais enfuis avec les centaines de dollars qui leur avaient été confiés: c'était pourtant une fortune pour de pauvres domestiques. Je ne voudrais pas être ingrat vis-à-vis de ces hommes qui s'exposant à de grands dangers, la plupart du temps, faisaient leur trajet de Massowah à Magdala, pendant la nuit, et, par ce service rendu, nous empêchaient de mourir de faim: mais cependant je crois qu'ils agissaient d'après le vieil adage: que l'honnêteté est plutôt une bonne politique qu'une vertu innée. D'abord ils étaient largement rétribués, bien traités, et ils s'attendaient à une récompense ultérieure (qu'ils ont fidèlement reçue) dans le cas où la fortune nous sourirait encore. Puis, tous les grands chefs des rebelles se disaient nos amis, et nous n'aurions eu qu'à les avertir, ou bien encore qu'à le faire savoir à l'Evêque pour qu'on eût arrêté les délinquants, qu'on leur eût enlevé le bien mal acquis, et qu'on les eût encore punis sévèrement. Tout cela leur était parfaitement connu.

En considérant le passé je ne puis comprendre comment j'ai pu passer ces longs jours d'oisiveté si ennuyeux, toujours les mêmes pendant vingt-deux mois. Les chaînes n'étaient rien comparées au manque d'occupation. Supposez que nous eussions tenu un journal de notre vie journalière, le contenu eût été invariablement celui-ci: «Pris un bain (opération douloureuse à cause des chaînes qui n'étant plus entourées de bandages, nous blessaient horriblement) un petit garçon tenait mes pantalons pour les passer entre les chaînes. Aujourd'hui le temps étant sec, nous avons fait nos cinquante pas de promenade. Nous avons déjeuné de meilleur appétit après cette tâche remplie. Des malades viennent voir le médecin. Comme je suis médecin et apothicaire, je prescris les médecines et les ordonnances moi-même. Samuel ou tel autre ami indigène qui sait que mon tej est prêt, vient m'en demander un verre ou deux. Je suis allé fumer une pipe avec M. Cameron. Je me suis couché et j'ai lu le Dictionnaire commercial de Mac-Culloch, livre très-intéressant, mais fait exprès pour m'endormir. Cette après-midi je me suis couché, j'ai lu encore le Dictionnaire commercial. Nous avons dîné. (Je voudrais bien savoir quel était l'âge du coq que nous avons mangé?) Nous nous sommes traînés une heure entre les huttes; je me suis couché; j'ai pris l'Appendix de Gadby; mais comme je le sais par coeur, ses plus curieuses descriptions même n'ont plus d'attrait pour moi. Un petit garçon a allumé le feu, le bois était vert et tout s'est rempli de fumée. J'ai joué une partie de whist avec M. Rassam et M. Prideaux. Je ne crois pas qu'ils jouassent avec des cartes aussi sales dans une salle des gardes. Perdu vingt points. Un petit garçon m'a tenu mes pantalons. Les gardes nous out injuriés parce qu'ils avaient couché dehors et qu'il a plu. Bravo Samuel, vous êtes un fidèle ami.»

Cette page imaginée aurait pu se représenter ad infinitum. Pour faire diversion, quelquefois nous écrivions à nos amis, ou bien nous recevions des lettres ou quelques fragments de journaux. Jours délicieux, mais trop rares. Le dimanche nous avions le service religieux: M. Stern quoique malade et faible faisait régulièrement le culte afin de nous fortifier et de nous encourager. Telle était invariablement notre vie journalière. Il faut dire qu'à la fin nous en étions excédés. Nous eûmes aussi de temps en temps d'autres occupations, comme de bâtir une hutte, de créer un jardin, d'exciter sans le vouloir une querelle entre nos serviteurs; détails qui trouveront leur place dans ce récit.

Je rappellerai que les chefs nous avaient promis d'agrandir notre résidence: ils tinrent leur parole. Quatre ou cinq jours après que l'on nous eut mis dans les fers, ils nous firent une visite, se consultèrent, discutèrent pendant longtemps et enfin se décidèrent à ouvrir une brèche dans l'enceinte afin de faire place aux trois huttes qu'ils nous avaient promises. Samuel, qui était chargé de la distribution des nouvelles demeures, donna la petite maison à M. Rassam, prit un des godjos pour lui-même, et donna la troisième à M. Prideaux et à moi. Kerans et Piétro restèrent dans la cuisine, et notre première habitation fut laissée à MM. Cameron, Stern et Rosenthal.