Le 23 juillet 1866, M. Prideaux et moi, nous prîmes possession de notre nouvelle demeure. Sans exagération, si à Londres un chien était enfermé dans une semblable loge, je puis affirmer que son propriétaire serait poursuivi par la Société protectrice des animaux. Telle qu'elle était nous fûmes très-heureux de la posséder, et nous nous mîmes à l'ouvrage, non pour la rendre plus confortable, il ne pouvait en être question, mais pour nous préserver de la pluie.

XII

Description de Magdala.—Climat et provision d'eau.—Les maisons de l'empereur.—Son harem et ses magasins.—L'église.—La prison.—Gardes et geôliers.—Discipline.—Visite préalable de Théodoros à Magdala.—Massacre des Gallas.—Caractère et antécédents de Samuel.—Nos amis Zénab l'astronome et Meshisba le joueur de luth.—Gardes de jour.—Nous bâtissons de nouvelles huttes.—Les serviteurs portugais et les serviteurs abyssiniens.—Notre enceinte est agrandie.

L'Amba[22] de Magdala, situé à environ 320 milles de Zulla, et environ 180 milles de Gondar,[23] s'élève dans la province de Worihaimanoo, sur la frontière de la province de Wallo-Galla. Il est d'un accès difficile à cause des vallées profondes et des ravins étroits et perpendiculaires qui le séparent des rivières de Bechelo, de Jiddah et de la plaine de Wallo. Il est isolé an milieu des gigantesques masses qui l'environnent, et vu du côté ouest il ressemble à un croissant. A l'extrême gauche de cette courbe apparaît le petit plateau des Fahla, qui rejoint par une petite langue de terre, un pic plus élevé que l'Amba et appelé Selassié (Trinité) à cause de l'église qui y a été érigée et qui porte ce nom. De Selassié à l'Amba de Magdala se trouve la grande plaine d'Islamgee; à plusieurs centaines de pieds au-dessous des pics qu'elle sépare, plusieurs villages ont été bâtis par les paysans qui cultivent le terrain pour l'empereur, les chefs et les soldats de l'Amba. Les domestiques des prisonniers ont aussi là quelques portions de terre qui leur ont été données et où ils peuvent élever des huttes pour eux et pour leur bétail. Le samedi un marché hebdomadaire, autrefois bien approvisionné, y est tenu au pied même du Selassié. De nombreux puits y ont été creusés pendant la sécheresse près des sources d'Islamgee, lesquels fournissent une petite provision d'eau qui ne tarit jamais. D'Islamgee jusqu'à Magdala la route est très-escarpée et très-pénible. A partir de la première barrière, elle suit le flanc de la montagne parfois très-abrupte. Du côté droit, les parois de l'Amba s'élèvent comme une gigantesque muraille surplombant sur un abîme. De la première à la seconde porte la route est excessivement étroite et escarpée, coupant à angle droit la première partie. De petites défenses de terre ont été élevées sur les flancs de la route près des portes pour protéger tous les points faibles. Le sommet de la hauteur est fortement défendu et entouré de meurtrières. Deux autres portes conduisent à l'Amba du pied de la montagne; l'une d'elles a été condamnée il y a quelque temps, mais l'autre appelée Kafir Ber, est ouverte du côté du pays de Galla. L'Amba est fortifié par la nature elle-même, et Théodoros a ajouté à la nature par des travaux considérables.

Le plateau de Magdala est plus long que large, quelque peu irrégulier, d'environ un mille et demi de longueur, et, dans sa partie la plus large, d'un mille de largueur. C'était une des plus puissantes forteresses de l'Abyssinie, et, par sa position entre les plus riches plateaux du Dahonte, du Dalanta et du Worihaimanoo, très-facile à approvisionner. Magdala est à plus de 9,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, elle jouit d'un magnifique climat. Tous les soirs pendant toute l'année sans exception, il faut allumer du feu, et quoique pendant les quelques mois qui précèdent la saison des pluies la température s'élève beaucoup, cependant dans nos huttes nous n'avons jamais été incommodés par la chaleur. Les terres élevées qui entourent l'Amba à une certaine distance sont froides et stériles, ce qui est dû à l'altitude de ces parages; même plusieurs des pics du district de Galla sont pendant quelques mois, couverts de neiges et de frimas. Pendant les pluies et aussi pendant les mois qui suivent les pluies, l'eau y est abondante, mais de mars aux premières semaines de juillet elle devient de plus en plus rare, jusqu'à ce qu'on ne l'obtient qu'avec beaucoup de difficulté. Pour remédier à cet inconvénient, Théodoros, avec sa prévoyance habituelle, a fait construire plusieurs citernes sur la montagne, et creuser des puits dans les endroits favorables. Ses efforts ont été couronnés de succès; les puits ne donnent, il est vrai, qu'une petite provision d'eau, mais cette provision est constante et ne diminue pas de toute l'année. L'eau recueillie dans les citernes est de peu de ressource; ces réservoirs n'étant pas recouverts après les pluies, et l'eau entraînant toute espèce de détritus, devient bientôt tout à fait impotable. Les sources principales sont à Islamgee, il y en a bien quelques-unes à l'Amba lui-même; mais elles sont peu de chose quant à l'importance et au nombre de celles qui sortent sur les flancs de la montagne depuis son sommet jusqu'à sa base. Magdala n'était pas seulement une forteresse pour Théodoros, c'était aussi une prison, un arsenal, un grenier et un lieu de protection pour ses femmes et sa famille. L'habitation du roi et le grenier étaient au centre de l'Amba; en face, vers l'ouest, un grand espace bien éclairé avait été laissé ouvert; derrière se trouvaient les maisons des officiers et de la suite de l'empereur; à gauche, les huttes des chefs et des soldats; à droite, sur une petite éminence les pied-à-terre et les magasins, le quartier des soldats, l'église, la prison; et par derrière encore un autre grand espace ouvert, regardant le plateau du Galla, le Tanta.

Les habitations de Théodoros n'avaient rien de royal autour d'elles, elles étaient bâties sur le même modèle que les huttes ordinaires, seulement dans de plus grandes proportions. Du reste, je crois qu'il y tenait très-peu; il préférait sa tente plantée à Islamgee ou sur quelque sommet voisin, à la demeure la plus vaste et la plus commode de l'Amba. A sa répugnance pour toute espèce de maison, en général s'est ajouté depuis un motif particulier contre l'Amba. La plus grande partie de ses maisons était occupée par ses femmes, ses concubines, ses eunuques et ses servantes. Les huttes pour le tef et pour le grain étaient dans la même enceinte, mais séparées des appartements de ses femmes par une forte défense. Les greniers consistent en une demi-douzaine de huttes très-élevées, et protégées de la pluie par un double toit. Ils contiennent de l'orge, du tef, des haricots, des pois, et quelque peu de froment. Tous les grains sont conservés dans des sacs de cuir empilés les uns sur les autres jusqu'aux toits. On dit que lors de la prise de Magdala par nos troupes, le grain y avait été amassé en quantité suffisante pour alimenter toute la garnison et tous les habitants de l'Amba au moins pendant six mois. Les demeures des chefs et des soldats étaient bâties sur le modèle des maisons circulaires de l'Amhara avec un toit de forme aiguë. Les huttes des soldats de la classe inférieure étaient bâties sans ordre dans un espace étroit afin que si un incendie venait à éclater, ces huttes toujours au nombre de vingt ou trente et bâties sous le vent, une fois brûlées jusqu'au sol, devinssent ainsi un obstacle au fléau. Les chefs principaux avaient plusieurs maisons pour leur usage, toutes situées dans une même enceinte, entourées et séparées de celles des soldats par une forte haie. Environ un an avant sa mort, Théodoros avait amassé à Magdala tous les débris de ses premières richesses. Quelques hangars renfermaient des mousquets, des pistolets, etc., etc.; d'autres des livres, des papiers, etc., etc.; d'autres des tapis, des shamas, de la soie, de la poudre, du plomb, des flèches, des chapeaux, et aussi le peu d'argent qu'il possédait et dont il s'était emparé à Gondar; les biens mêmes de ses ouvriers furent aussi envoyés à Magdala pour y être gardés. Tous les magasins d'approvisionnement furent couverts d'une espèce de drap noir, appelé mâk, et fabriqué dans le pays. Une ou deux fois par semaine les chefs se donnaient rendez-vous dans une petite maison bâtie à cet effet dans l'enceinte des magasins pour discuter, soi-disant, les affaires publiques, mais je crois que c'était plutôt pour s'assurer personnellement que les trésors confiés à leurs soins étaient en parfait état et bien gardés.

L'église de Magdala, consacrée an Sauveur du Monde (Medani Alum), n'était pas, sous plusieurs rapports, digne d'un tel lieu. Elle était de récente construction, petite, sans aucun des ornements ordinaires tels que les Saints, la Vie des Apôtres, la Trinité, Dieu le Père et le Diable. On ne voyait aucun saint Georges sur son blanc cheval de bataille, perçant le dragon de sa lance, aucun martyr ne souriait bénignement à ses hypocrites tourmenteurs. Les murs nus n'avaient jamais été blanchis et toutes les âmes pieuses priaient pour l'accomplissement des promesses de Théodoros qui devait bâtir une église digne du nom qu'elle portait. L'enceinte était aussi nue que le saint lieu lui-même; aucun gracieux genévrier, aucun sycomore à la taille gigantesque, aucun guicho au vert sombre n'embellissait le terrain qui l'entourait; pas d'arbres qui offrissent leurs frais ombrages aux centaines de prêtres, de desservants, de diacres qui journellement officiaient au service divin, et qui ne pouvaient se reposer après la fatigante cérémonie des psaumes de David, hurlés en dansant. Sur la même ligne, mais plus bas que la colline sur laquelle était bâtie l'église, l'Abouna possédait quelques maisons et un jardin; mais malheureusement pour lui, quelques années plus tard, son pied-à-terre devint sa prison.

La prison, geôle commune aux détenus politiques, aux voleurs et aux meurtriers, consistait en cinq ou six huttes défendues par une forte enceinte, et entourées des demeures privées des plus riches prisonniers et de celles des gardes. Ces habitations s'étendent du penchant est de la colline, près du précipice, jusqu'à l'espace ouvert du côté du sud. A l'époque de notre captivité, elles ne contenaient pas moins de six cent soixante prisonniers. Environ quatre-vingts moururent des fièvres, cent soixante-quinze furent relâchés par Sa Majesté, trois cent sept furent exécutés, quatre-vingt-onze durent leur liberté à l'assaut de Magdala. Les lois de la prison sous certains rapports étaient très-sévères, sous d'autres elles étaient douces et à la hauteur de notre monde civilisé. Au coucher du soleil, les prisonniers étaient conduits au centre de l'enclos. A mesure qu'ils passaient la porte on les comptait et leurs fers étaient examinés. Les femmes avaient une hutte à part, mais seulement depuis de récents changements; auparavant elles couchaient dans les mêmes huttes que les hommes. L'espace y était très-limité et les prisonniers y étaient entassés comme des harengs dans un baril. Les Abyssiniens eux-mêmes, cruels comme ils le sont, nous ont décrit des scènes nocturnes d'une façon terrible. Les huttes, emplies jusqu'à l'entassement, étaient fermées, l'atmosphère devenait fétide et les odeurs insupportables. Là étaient couchés côte à côte, et souvent assujettis par le cou à une fourche de bois, et pour des années, le pauvre vagabond affamé, et le guerrier victorieux qui avait versé son sang sur le champ de bataille; le gouverneur de province, ainsi que le fils de roi et le législateur conquérant. Au centre se tenaient les gardes, surveillant les chandelles allumées toute la nuit, riant et s'amusant à quelque jeu insignifiant et indifférents aux souffrances des malheureux qu'ils gardaient. A la naissance du jour (vers six heures avant midi dans ces régions), la porte de la prison était ouverte et ceux qui étaient assez riches pour posséder quelque chose allaient se restaurer dans des huttes élevées à cet effet dans le voisinage des dortoirs, tandis que les plus pauvres s'assemblaient en foule dans la cour de la prison attendant leur pain avec l'impatience de gens affamés que la bonté de l'empereur empêchait tout juste de mourir de faim. D'autres rôdaient par couples demandant l'aumône à leurs compagnons plus favorisés, et lorsqu'ils y étaient autorisés, allaient de maison en maison demander l'aumône au nom du Sauveur du Monde.

Les gardes de la prison étaient les plus grands scélérats que j'aie jamais connus. Pendant plusieurs années ils avaient été en contact avec la misère sous ses plus tristes formes, et la dernière étincelle du respect humain s'était éteinte dans ces coeurs de pierre. Au lieu de montrer de la pitié pour leurs prisonniers, qui étaient pour la plupart les victimes innocentes d'une indigne trahison, ils ajoutaient à la misère des captifs par la dureté et la cruauté de leur conduite envers eux. Un chef recevait-il une petite somme de son pays éloigné, aussitôt ils l'informaient qu'il devait satisfaire l'avarice de ses rapaces geôliers. Mais ce n'était rien comparé aux tortures morales qu'ils infligeaient à leurs prisonniers. Plusieurs d'entre eux étaient enfermés dans l'Amba depuis des années et y avaient amené leurs familles pour les avoir auprès d'eux. Malheur aux femmes qui résistaient aux sollicitations de ces infâmes scélérats! Menacées et même battues, il y en avait peu qui résistassent; quelques-unes allaient volontairement au-devant des avances; et lorsqu'un chef, un homme d'un rang élevé ou un riche marchand quittait sa maison de jour, il savait que sa femme recevrait immédiatement l'amant de son choix, ou chose plus horrible à dire, l'homme qu'elle détestait mais qu'elle craignait.

Telle était la vie quotidienne de ceux dont le tort avait été d'écouter les paroles mielleuses de Théodoros, erreur qui pesait plus lourdement sur eux qu'un crime. Mais lorsque Théodoros se rencontrant dans le voisinage, s'arrêtait quelques jours à Magdala, quelle anxiété, quelle angoisse, régnaient dans cette maudite place! Plus de maison de réunion, plus d'heures passées en famille ou avec les amis, plus de nourriture prise avec gaieté; les prisonniers devaient rester dans les huttes servant de dortoir, car l'empereur d'un moment à l'autre pouvait les faire appeler, soit pour leur rendre la liberté, soit pour mettre fin à leur existence. Laissez-nous prendre pour exemple la visite qu'il fit à Magdala aux premiers jours de juillet 1865, à son retour de son infructueuse campagne dans le Shoa. Il est certain qu'une longue suite de malheurs peut altérer les meilleures qualités d'un homme, et le porter à accomplir des actes dont l'idée seule le ferait rougir dans d'autres temps. Tel était le cas de Beru Goscho, autrefois gouverneur indépendant du Godjam. Depuis des années il languissait dans les chaînes. Dans l'espoir d'améliorer sa position, il eut la bassesse de rapporter à Sa Majesté que lorsque le bruit avait couru, que lui, Théodoros, avait été tué à Shoa, la plus grande partie des prisonniers s'en étaient réjouis. Sa Majesté, en apprenant cela, donna aussitôt l'ordre que tous les prisonniers politiques enchaînés par les pieds seulement le fassent aussitôt par les mains, exceptant seulement Beru Goscho. Toutefois ce chef, quelques jours plus tard, ayant envoyé l'un de ses serviteurs pour demander comme récompense qu'il lui fût permis d'avoir sa femme auprès de lui, l'empereur qui n'aimait pas la trahison,—chez les autres,—déclara qu'il était ennuyé de cette demande, et donna des ordres pour qu'on lui chargeât aussi les mains de chaînes. Mais ce n'était rien, en comparaison du massacre des Gallas qui eut lieu pendant cette même visite de Théodoros. Après avoir soumis le pays de Galla, il réclama des otages. Pour répondre à cette exigence, la reine Workite lui envoya son fils, l'héritier du trône; et plusieurs chefs confiants dans la probité de Théodoros voulurent accompagner le jeune prince. Le futur héritier fut d'abord bien traité et même nommé chef de la montagne; mais bientôt, sous un prétexte quelconque, il tomba en disgrâce; on le fit prisonnier libre au commencement, et plus tard on l'envoya à la geôle commune chargé de chaînes, où il souffrit plusieurs années.