Menilek, petit-fils de Sehala Selassié, avait été amené auprès de l'empereur pendant sa jeunesse; il fut élevé par son ordre en liberté, et afin de donner plus de force à ses conquêtes, il lui donna sa fille en mariage. Au milieu de ses rêves Théodoros apprit tout à coup que Menilek avait pris la fuite avec ses compagnons, et qu'il était déjà sur le point d'atteindre l'héritage de ses pères. Je ne saurais vous peindre la colère, la rage de l'empereur à cette nouvelle. Au moyen d'un télescope il put voir Menilek dans la plaine éloignée de Wallo, reçu avec honneur par la reine de Galla, Workite. Aveuglé par la rage il ne pensa qu'à se venger. Il n'osa pas s'aventurer à poursuivre Menilek et s'attaqua à ses alliés; il avait sous la main ses victimes: le prince de Galla et ses chefs. Théodoros, monté sur son cheval, fit venir ses gardes du corps, envoya chercher ces hommes qui languissaient depuis longtemps dans la prison, parce qu'ils avaient eu foi en sa parole, et alors se passa une scène horrible, dont je ne pourrais écrire les détails. Tous furent tués, ils étaient au nombre d'environ trente-deux, je crois; ces malheureux se virent lancés vivants dans le précipice. Théodoros regretta plus tard ce moment de rage. Avec Menilek il avait perdu Shoa; par le meurtre du prince de Galla il fit de ces tribus ses plus mortels ennemis. Il envoya dire à l'évêque: «Pourquoi, si vous croyiez que j'avais tort, n'êtes-vous pas venu avec le Fitta Negust (Code abyssinien) dans vos mains, et pourquoi ne m'avez-vous pas dit que j'avais tort?» La réponse de l'évêque fut simple et juste: «Parce que je voyais le sang écrit sur votre visage.» Toutefois Théodoros fut bien vite consolé. La pluie s'était fait attendre, l'eau devenait rare dans l'Amba; mais le jour suivant il plut. Théodoros, tout souriant, s'adressa à ses soldats en leur disant: «Voyez la pluie; Dieu est avec moi, parce que j'ai fait mourir les infidèles.»
Telle est Magdala, cette roche nue et brûlée par le soleil, cette terre aride et déserte où nous avons passé près de deux ans captifs et enchaînés.
Nous montâmes notre maison à peu de frais: deux peaux de vaches tannées furent tout ce que nous demandâmes. Celles-ci ajoutées à deux vieux tapis que Théodoros nous avait offerts à Zagé, étaient à peu près toute notre richesse. J'avais une petite table pliante et un lit de camp. Quelques-unes de nos connaissances étant arrivées peu de jours auparavant, notre cahute fut insuffisante pour eux et pour nous. La saison des pluies avait été abondante, et le toit de notre godjo pliant sous le poids du chaume mouillé avait permis à l'eau de s'ouvrir un chemin dans notre hutte; nous remédiâmes à cela aussi bien que nous pûmes au moyen d'un long bâton, mais c'était encore bien branlant et la gouttière coulait toujours plus fort. La terre détrempée ressemblait tout à fait à un marais irlandais, et si la paille que nous mettions sous les peaux afin de rendre notre lit un peu plus moelleux, n'avait pas été remuée tous les jours, l'humidité aurait pénétré même à travers le vieux tapis qui ornait notre demeure. Je ne pus rester plus longtemps ainsi; je craignais de tomber malade. Je trouvais qu'avec mes chaînes et ma cahute j'en avais assez, sans que la maladie par-dessus le marché vînt me jeter dans le désespoir. J'envoyai mes serviteurs abyssiniens couper du bois et je fis un petit plancher élevé, irrégulier et dur; mais préférable pour y dormir à la terre toujours mouillée.
Je me souviendrai toujours de cette longue et ennuyeuse saison des pluies, et avec quelle impatience nous attendions la fête de la Croix, le 25 septembre; car les indigènes nous avaient dit que cette saison prenait fin vers cette époque. J'avais apporté avec moi de Gaffat une grammaire amharie. Faute de mieux, je m'efforçais de l'étudier, mais mon esprit ne pouvait se fixer à un tel travail; et le livre dans les mains j'étais, par la pensée, à mille lieues de là, revoyant le home, ou rêvant éveillé des chers amis absents, ou bien encore d'indépendance et de liberté. Vers la fin du mois d'août, bientôt après le retour de notre malheureux messager, nous écrivîmes encore et nous envoyâmes un autre homme; nous eûmes alors d'abondantes preuves, que Samuel, d'abord notre interprète et maintenant notre geôlier, prenait tout à fait nos intérêts. Par ses bons arrangements le messager partit sans que personne en eût connaissance et il le fit arriver à Massowah avec ses lettres.
J'ai parlé souvent de Samuel et son nom reviendra bien des fois dans ce récit. Il fut, dès le commencement, mêlé aux affaires des Européens et à cette époque il se montra plutôt leur ennemi que leur ami, mais depuis notre arrivée et pendant notre séjour il fut extrêmement bon à notre égard. C'était un homme fin et rusé, qui s'aperçut un des premiers que la puissance de Théodoros allait en décroissant. Il l'appelait déjà familièrement par son nom, et avait sa confiance; mais il nous servit toujours et nous facilita les communications avec les rebelles et avec la côte.
Dans sa jeunesse il avait eu la jambe gauche cassée et mal arrangée; aussi, bien que Théodoros l'aimât beaucoup, il ne lui avait jamais confié aucune affaire militaire, mais il l'employait toujours pour le civil. Samuel n'aimait pas à parler de l'accident qui avait été cause de son infirmité, et répondait toujours d'une façon évasive aux questions qui lui étaient faites à ce sujet. Piétro, un Italien, grand blagueur, dont toutes les histoires n'étaient pas dignes de foi, nous racontait que Samuel avait eu la jambe cassée à son arrivée à Shoa, par un Anglais, qui lui ayant donné un coup de pied l'avait envoyé rouler dans un fossé au fond duquel en tombant il s'était cassé la jambe. C'était à cause de ce coup de pied, ajoutait Piétro, que Samuel haïssait tant les Anglais et qu'il s'était tourné si fortement contre eux; tout d'abord cela dut être ainsi; mais je crois que ce sentiment ne dura pas.
Samuel se figurait qu'il était un homme important dans sa patrie. Son père avait été un petit cheik; et Théodoros, après la révolte des concitoyens de Samuel, avait nommé celui-ci gouverneur de son pays. Avec toute l'apparence d'une grande humilité, Samuel était très-fier, et en le traitant comme si réellement il eût été un grand personnage, on lui faisait faire tout ce qu'on voulait aussi aisément qu'à un enfant. Il avait souffert d'une forte attaque de dyssenterie pendant notre séjour à Kourata. Je le visitai soigneusement, et il conserva depuis une profonde reconnaissance pour toutes nos attentions à son égard. Lorsque chacun de nous vécut dans une hutte séparée, il ne permit jamais que les gardes dormissent dans l'intérieur de nos huttes. Il est vrai que la chose eût été difficile. Mais les Abyssiniens ne s'embarrassent pas pour si peu; ils dorment n'importe où; sur le lit de leurs prisonniers, s'il n'y a pas d'autre place, et se servent de ces derniers comme de coussins. Quant à M. Rassam il n'avait point de gardes dans sa chambre, c'était l'homme important, le dispensateur des faveurs. Mais MM. Stern, Cameron et Rosenthal, n'étant ni riches, ni en faveur, avaient l'avantage de posséder la compagnie de deux ou trois de ces scélérats; ceux qui se trouvaient dans la cuisine n'étaient pas mieux partagés, parce que la nuit on leur envoyait toujours quelques soldats, non pas pour surveiller MM. Kérans et Piétro, mais la propriété du roi (c'est ainsi qu'ils désignaient nos amis).
Samuel se fit bientôt des amis de quelques chefs. Au bout d'un certain temps deux d'entre eux furent toujours dans notre enceinte, et sous prétexte de venir voir Samuel ils passaient des heures avec nous. M. Kérans, un bon savant Amharie, fut notre interprète dans ces occasions; l'un d'eux, Deftera Zenob, premier notaire du roi (maintenant le tuteur d'Alamayou), était un homme intelligent et honnête, mais enragé d'astronomie et passant des heures à s'informer de tout ce qui concerne le système solaire. Malheureusement, ou les explications n'étaient pas justes, ou il comprenait difficilement, car chaque fois qu'il venait nous voir il avait besoin de recommencer l'explication, jusqu'à ce qu'à la fin notre patience fut poussée à bout et que nous l'envoyâmes promener. L'autre était un jeune homme d'un bon naturel, appelé Afa-Négus-Meshisha, fils du précédent gouverneur de l'Amba; Théodoros à la mort du père de ce dernier, avait donné le titre à Meshisha, mais rien de plus. Sa passion était de jouer du luth ou d'un instrument qui lui ressemblait beaucoup. Samuel pouvait l'écouter pendant des heures, mais deux minutes suffisaient pour nous faire fuir. Il nous était pourtant utile, car il nous donnait de bons renseignements sur ce qui se passait au camp de Théodoros, favorisé qu'il était par sa position de membre du conseil.
Telle était notre seule société, à part nos propres personnes. Il est vrai que le ras et les hommes importants faisaient appeler plus souvent M. Rassam depuis qu'il leur donnait du tej et de l'arrack, au lieu du café qu'il leur offrait primitivement; mais à moins que l'un d'eux eût besoin d'un remède, il était très-rare qu'ils nous honorassent d'une visite; ils pensaient qu'ils avaient assez fait pour nous (grand honneur en effet et pour lequel nous leur devions une profonde reconnaissance!) lorsque passant près de nos huttes, ils nous gratifiaient d'un aimable: «Puisse Dieu te délivrer!»
Notre plus grand ennemi était un garde de jour, nommé Abu-Falek, vieux scélérat qui n'était heureux que lorsqu'il pouvait faire du mal à quelqu'un; il était haï de tout le monde sur la montagne, et à cause de cela on le respectait. Le jour où il était de garde, il nous était très-difficile d'écrire, parce qu'il mettait constamment sa vilaine tête grise entre la porte entrebâillée pour voir ce que nous faisions. Il fit tout ce qu'il put pour nous ennuyer, mais il n'atteignit que nos domestiques; nos écus nous préservèrent de sa méchanceté.