[4] L'injerna est une espèce de gâteau fait de petites graines de teff.

[5] Brindo, boeuf cru.

II

Les Européens en Abyssinie.—M. Bell et M. Plowden.—Leur vie et leur mort.—Le consul Cameron.—M. Lejean.—M. Bardel et la réponse de Napoléon III à Théodoros.—Le peuple de Gaffat.—M. Stern et la mission de Djenda.—Etat des affaires à la fin de 1863.

L'Abyssinie semble avoir été, de tout temps, un objet de fascination pour les Européens. Les deux premiers, dont le nom est lié aux dernières affaires d'Abyssinie, sont MM. Bell et Plowden, qui entrèrent dans ce pays en 1842. M. John Bell, plus connu dans ce pays sons le nom de Johannes, fut le premier attaché à la fortune de Ras-Ali. Il prit du service sous ce prince et fut élevé au rang de basha (capitaine); mais il paraît que Ras-Ali ne lui accorda jamais une grande confiance. Il le toléra plutôt à cause de l'amitié que M. Bell avait inspirée à son ami, M. Plowden, que pour la propre personne du capitaine. Bell, peu de temps après, épousa une jeune demoiselle d'une des meilleures familles de Begemder. Il eut trois enfants de cette union; deux filles, mariées toutes les deux à des serviteurs de souverains européens, et un fils, qui quitta le pays en même temps que les captifs. Bell combattit à côté de Ras-Ali à la bataille d'Amba-Djisella, qui fut si fatale à ce prince; mais il se retira vers la fia du combat dans une église, pour y attendre, en prière, l'issue des événements. Théodoros ayant eu connaissance de sa présence dans le sanctuaire, lui lit dire de venir et lui promit solennellement et par serment qu'il serait traité en ami. Bell obéit, et désormais une étroite amitié se forma et grandit entre l'Anglais et l'empereur.

Bell, au bout de peu d'années, s'était tellement identifié aux Ethiopiens, qu'il eu avait pris tous les usages, tant pour les vêtements que pour la nourriture. C'était un homme d'un jugement sain, courageux, bien élevé, et qui appréciait tout ce qui est grand et bon. Il avait vu en Théodoros un idéal qu'il avait souvent rêvé, et il s'était attaché à lui d'une affection tout à fait désintéressée, poussée presque jusqu'à l'adoration. Théodoros l'éleva au rang de likamaquas (chambellan) et le garda toujours auprès de lui. Bell dormait à la porte de la tente de son ami, mangeait du même plat que lui, l'accompagnait dans toutes ses expéditions, et souvent, à la sollicitation de l'empereur, il passait des heures à lui raconter les merveilles de la vie civilisée, les avantages de la discipline militaire ou bien les actes d'un bon gouvernement. Théodoros plusieurs fois le pria d'essayer de discipliner une centaine de jeunes gens; mais les Abyssiniens étaient tellement revêches à la tactique européenne, que les résultats qu'il obtint furent à peu près insignifiants, et que l'empereur finit par y renoncer lui-même. Théodoros manifesta le désir à son ami de le voir marié selon le rite de l'Eglise cophte. Bell finit par y consentir; mais, lorsqu'il fut décidé, ce fut la famille de sa femme qui, à sa grande surprise, refusa son consentement. Alors l'empereur se présenta avec une esclave galla qui était mariée, et il remplit l'office de père de la fiancée.

Bell se fit aimer de tous; ceux qui le connurent, et tous les Européens qui pénétrèrent à cette époque dans le pays, étaient sûrs de trouver en lui un ami dévoué. L'amitié fraternelle qui unissait Bell et Plowden ne fit que croître avec le temps. Lorsque Bell apprit le meurtre de son ami, il fit le serment de venger sa mort. Environ sept mois plus tard, l'empereur, marchant contre Garad, se trouva inopinément près du lieu où Plowden avait été tué. Théodoros se promenait à cheval, un peu en avant de son armée, avant à ses côtés son fidèle chambellan, lorsqu'à l'entrée d'un petit bois, les deux frères Garad apparurent tout à coup au milieu du chemin, à quelques pas seulement devant eux. Voyant le danger qui menaçait son maître, Bell se précipita entre lui et l'ennemi, pour lui faire un rempart de son corps, puis visant avec assurance, il fit feu sur le meurtrier de son ami Plowden. Garad tomba. Mais aussitôt l'autre frère, qui surveillait les mouvements de l'empereur, se tourna contre Bell et lui perça le coeur. Théodoros fut prompt à venger son ami, car à peine Bell était-il couché dans la poussière, que son meurtrier était mortellement blessé par l'empereur lui-même. Théodoros ordonna que la place fût assiégée, et tous les compagnons d'armes de Garad (au nombre de 1,600, je crois) furent faits prisonniers et massacrés de sang-froid. Théodoros porta le deuil de son fidèle ami pendant plusieurs jours. Il perdit en lui plus qu'un vaillant chef et un hardi soldat, il perdit pour ainsi dire son royaume; car personne n'osa plus l'avertir honnêtement ni le conseiller hardiment, comme l'avait fait Bell, et personne ne jouit jamais plus de la confiance qu'il avait montrée à Bell, confiance si nécessaire pour rendre les conseils profitables.

Il semble que Plowden ait eu plus d'ambition que son ami. Tandis que Bell adoptait l'Abyssinie simplement comme sa patrie, et se contentait de servir le souverain régnant, il est évident que Plowden s'évertuait à se faire nommer représentant de l'Angleterre dans ce pays encore inconnu, et qu'il aurait voulu être traité par le gouverneur de l'Abyssinie comme les consuls le sont dans les Etats de l'Est, un petit imperium in imperio. Il ne fut pas toujours droit dans ses entreprises. Il suggéra à Ras-Ali d'envoyer des présents à la reine et les porta lui-même; il s'efforça de représenter à lord Palmerston les avantages qui résulteraient d'un traité avec l'Abyssinie, parla longtemps des musulmans qui pratiquaient la traite des noirs et opprimaient les chrétiens, etc., etc. Il finit par persuader le secrétaire des affaires étrangères de le nommer consul d'Abyssinie. C'est une justice à lui rendre que personne mieux que lui n'était capable d'occuper ce poste: il était estimé de tout le monde, et son nom sera toujours prononcé avec respect. Il ne s'identifia pas, comme Bell, à la nation. Il se vêtit toujours à l'européenne, et sa maison fut toujours tenue à l'anglaise. D'un autre côté, il montra un grand amour pour le cérémonial. Il ne voyageait jamais sans être accompagné de plusieurs centaines de serviteurs, tous armés: vaine parade; car, le jour de sa mort, ce nombreux personnel ne fut pour lui d'aucun secours.

Plowden rentra en Abyssinie comme consul, en 1846. Il fut bien reçu par Ras-Ali, qui en fit son favori, et avec lequel il conclut un traité. Ras-Ali était un débauché, un esprit faible: tout ce qu'il désirait, c'était qu'on le laissât agir à sa guise, et, par la même raison, il laissait chacun autour de lui faire ce qui lui plaisait. Un jour, Plowden lui demanda la permission de dresser un étendard. Ras-Ali lui donna son acquiescement; mais il ajouta: «N'exigez pas que je le protége; je ne me soucie pas de ces choses-là, et je ne crois pas que mon peuple l'aime.» Plowden éleva l'étendard britannique au-dessus du consulat; quelques heures plus tard, tout était mis en pièces par la populace. «Ne vous le disais-je pas?» Ce fut toute la consolation qu'il reçut du gouverneur du pays. Après la disgrâce de Ras-Ali, ainsi que je l'ai déjà raconté, Bell, qui avait accompagné Théodoros, écrivait à ses amis dans des termes pleins d'enthousiasme et dépeignait dans un langage vraiment éloquent les qualités excellentes de cet homme qui grandissait, et devant lequel, selon lui, Plowden devait se présenter au plus tôt, attendu que le puissant capitaine serait avant peu le maître de toute l'Abyssinie.

Cette réception de Théodoros fut tout à fait courtoise, mais bien différente des précédentes. Théodoros fut on ne peut plus aimable; il offrit de l'argent, mais il refusa de reconnaître M. Plowden comme consul et ne ratifia point le traité passé entre Plowden et Ras-Ali. Pendant quelque temps, Plowden partagea l'enthousiasme de Bell au sujet de Théodoros: c'était le réformateur du pays; il avait introduit une certaine discipline dans son armée, et, selon les propres paroles de Plowden: «c'était un honnête homme, pratiquant la justice, et, quoique ferme, point du tout cruel.»