Pendant les dernières années de sa vie, l'opinion de Plowden changea complètement. Théodoros ne l'aimait pas; il le craignait, et ce ne fut que par égard pour son ami Bell qu'il n'usa point de violence vis-à-vis de lui. Une fois, Sa Majesté pria Plowden de l'accompagner à Magdala; arrivé au but de son voyage, Théodoros fit appeler le chef du pays, Workite, fils de la reine de Galla, et lui demanda son avis sur son projet de charger de chaînes Plowden. Ce prince, qui avait une grande estime pour Plowden, fit observer à Sa Majesté qu'il lui suffisait de faire surveiller de près l'étranger, et qu'il serait ainsi moins compromis auprès de son prisonnier. Plowden retourna donc dans le pays d'Amhara; mais il fut, depuis lors, constamment entouré d'espions. Tout ce qu'il faisait était rapporté à l'empereur, et pendant quelque temps, sous un prétexte ou sous un autre, il ne lui fut point permis de retourner en Angleterre. Cependant, se sentant découragé et sa santé ayant été ébranlée, Plowden insista pour partir. Sa Majesté céda à sa requête; mais il l'avertit en même temps que les routes étaient infestées de rebelles et de voleurs, et l'engagea fortement à retarder son retour. Il m'a été dit, par quelqu'un de bien informé, que Théodoros n'accorda la demande à Plowden, que parce qu'il était persuadé que ce voyage était impossible.
Toutefois Plowden confiant dans sa popularité, et aussi dans sa prudence, partit pour retourner chez lui. A peu de distance de Gondar il fut attaqué et fait prisonnier par un rebelle nomme Garad, cousin de Théodoros. Il est probable qu'il aurait été relâché moyennant une rançon, sans une circonstance tout à fait malheureuse. Plowden malade et fatigué s'étant assis au pied d'un arbre pour se reposer, tandis que Garad lui parlait, porta la main à son ceinturon pour prendre son mouchoir de poche, ainsi que l'a raconté son domestique; mais le chef rebelle croyant qu'il cherchait son pistolet, le frappa de la lance qu'il tenait à la main et le blessa mortellement. Plowden fut acheté par des marchands de Gondar, mais il mourut bientôt après des suites de sa blessure en mars 1860.
Pendant notre séjour à Kuarata, au temps où nous étions en grande faveur, une copie des lettres officielles de Plowden, datées de l'année qui avait précédé sa mort, nous furent apportées. Comme ses impressions et son opinion étaient changées! Il savait maintenant ce que valaient les belles paroles de l'empereur; il prévoyait qu'avant peu de temps une haïssable tyrannie remplacerait la conduite ferme mais juste, qu'il avait autrefois tant admirée. Je me souviens parfaitement qu'à Zagé, lorsque notre bagage nous fut apporté quelques instants après notre arrestation, avec quelle hâte et quelle anxiété Prideaux, qui avait le manuscrit dans ses effets, ouvrit sa malle devant son lit, afin que les gardes ne pussent apercevoir le dangereux papier avant qu'il fût détruit.
Si Bell et Plowden eussent été en vie, on se demande si Théodoros ne les aurait pas fait intervenir en dernier lieu pour arranger les différends entre l'Abyssinie et le gouvernement anglais. Pour mon compte je le crois. Le roi, ainsi que je l'ai déjà dit, n'aimait pas Plowden; il remboursa, il est vrai, sa rançon aux marchands de Gondar, mais ce ne fut qu'une ruse politique; il savait fort bien à qui il comptait cet argent et il le rattrapa quelques années plus tard et avec intérêt. On le vit plus d'une fois ricaner eu parlant de la manière dont Plowden était mort, et il avait l'habitude d'ajouter: «Les hommes blancs sont poltrons; voyez Plowden; il était armé, et il s'est laissé tuer sans se défendre.» C'était une méchante accusation de la part de Théodoros, qui savait fort bien que Plowden était si malade à cette époque qu'il pouvait à peine marcher, et que s'il portait un pistolet, ce pistolet n'était pas chargé. Peu de temps avant sa mort, Théodoros, en plusieurs circonstances, ayant parlé dans des termes trop durs de l'aînée des filles de Bell, quelques-uns de ses amis lui représentèrent qu'il ne devait pas oublier qu'elle était la fille d'un homme mort en le protégeant. Théodoros répondit tranquillement: «Bell était un poltron, il n'eût jamais porté un bouclier!»
Quelques mois après que la nouvelle de la mort du consul Plowden eut été répandue en Angleterre, le capitaine Charles Duncan Cameron fut nommé an poste vacant de consul, mais pour plusieurs motifs il n'arriva à Massowah qu'en février 1862, et à Gondar qu'au mois de juillet de la même année. Le capitaine Cameron, non-seulement avait servi avec distinction pendant la guerre contre les Caffres, et traversé seul plus de deux cents milles de pays ennemi, mais il avait été employé dans l'état-major du général William et avait été attaché plusieurs années au consulat. Il était vraiment bien qualifié pour ce poste; mais malheureusement pour lui, lorsqu'il arriva en Abyssinie il eut à faire à un homme séduisant, orgueilleux et rusé, et qui cachait ses artifices sous une apparence de modestie, en un mot il se trouva en présence de Théodoros devenu un vrai despote. A sa première visite Cameron fut reçu avec honneur et traité par l'empereur avec beaucoup de respect, et lorsqu'il s'éloigna en octobre 1862, il fut chargé de présents, escorté par les serviteurs mêmes de l'empereur et presque reconnu comme consul. Comme tous les autres, je dirai même comme M. Rassam et moi, tout d'abord il se laissa complétement séduire par les bonnes manières de Théodoros et ne sut pas discerner le vrai caractère de l'homme avec lequel il avait eu à faire, et ce ne fut que trop tard qu'il apprit à connaître la valeur réelle de cette gracieuse réception et de ces flatteries dont on l'avait si libéralement gratifié.
D'Adowa, le capitaine Cameron envoya une lettre de Théodoros à la reine Victoria par un messager indigène, et il partit pour la province de Bogos où il avait jugé sa présence nécessaire. Pendant son séjour dans cette province, il découvrit que Samuel, le baldéraba[6] que Théodoros lui avait donné, homme fin plutôt que traître, intriguait avec les chefs du voisinage, tributaires de la Turquie, en faveur de son maître impérial. Le capitaine Cameron pensa qu'il serait convenable, pour éviter plus tard d'avoir des difficultés avec le gouvernement turc, de laisser Samuel en arrière avec les serviteurs dont il n'avait que faire. Samuel fut blessé de n'avoir pas été choisi pour accompagner M. Cameron à travers le désert du Soudan, et quoiqu'il prétendît être bien aise de cet arrangement, il écrivit peu de temps après une longue lettre à son maître, dans laquelle il parlait de M. Cameron dans des termes tout à fait défavorables.
Arrivé à Kassala, un soir que le capitaine Cameron se trouvait chez des amis, il demanda à ses serviteurs abyssiniens de leur montrer leur danse de guerre, quelques-uns refusèrent, d'autres consentirent, mais comme les spectateurs n'eurent pas l'air d'apprécier cette réjouissance, ils cessèrent bientôt. (Je mentionne ce fait parce que Théodoros le considéra comme une offense à sa personne, et que ce fut un prétexte dont il se servit plus tard pour expliquer sa conduite vindicative.) Arrivé à Metemma, M. Cameron qui souffrait alors de la fièvre, écrivit à Sa Majesté pour l'informer de son arrivée, et lui demanda la permission de se rendre à la station missionnaire de Djenda; ce qui lui fut accordé.
M. Bardel, Français d'origine, avait accompagné M. Cameron, dans son premier voyage en Abyssinie: ils ne purent s'entendre et M. Bardel quitta le consul Cameron pour entrer au service de Théodoros. A cette époque Théodoros envoya à M. Cameron une lettre pour la reine d'Angleterre, il en remit aussi une à M. Bardel pour l'empereur des Français. Pendant l'absence de M. Bardel, M. Lejean, consul français à Massowah, arriva en Abyssinie; il était porteur de lettres de créance pour l'empereur Théodoros; il apportait aussi avec lui de petits présents destinés à Sa Majesté au nom de l'empereur Napoléon III. M. Lejean ne fut traité comme consul, qu'au retour de M. Bardel, qui revint à Gondar seulement en septembre 1863. Il apportait une réponse du secrétaire des affaires étrangères qu'il remit à Théodoros, comme une pièce émanant de l'empereur Napoléon lui-même (un Afa-Négus). Tous les Européens de Gondar furent sommés d'assister à la lecture de la lettre. Après cette lecture, le roi assis à la fenêtre de son palais demanda à M. Bardel comment il avait été reçu.
«Très-mal, répondit M. Bardel, j'avais obtenu une entrevue de l'empereur, lorsque M. d'Abbadie souffla à l'oreille de Sa Majesté que vous aviez l'habitude de faire couper les pieds et les mains aux étrangers. Sur ce, sans plus de façons, l'empereur me tourna le dos.»
Théodoros à ces mots prit la lettre et la déchira à morceaux en disant: «Quel est ce Napoléon? Est-ce que mes ancêtres ne sont pas plus grands que les siens? Si Dieu l'a élevé si haut, ne peut-il pas m'élever aussi?» Après cela il fit délivrer un sauf-conduit à M. Lejean avec ordre de quitter immédiatement le pays.