—L'Abouca,[7] en faveur en ce moment, craignant quelque tentative de la part des catholiques-romains, pressa l'empereur de laisser partir M. Lejean, de peur que les Français ne trouvassent un prétexte pour s'établir quelque part dans la contrée et que leurs prêtres n'en profitassent pour propager leur doctrine. Mais deux jours après le départ de M. Lejean, Théodoros regrettant d'avoir favorisé ce départ, envoya des messagers sur sa route pour l'arrêter et le ramener à Gondar.
Dans l'automne de 1863, les Européens établis en Abyssinie étaient au nombre de vingt-cinq, savoir: M. Cameron et ses serviteurs venus avec lui, la mission de Bâle, la mission d'Ecosse, les missionnaires de la société de Londres pour la conversion des Juifs et quelques aventuriers.
En 1855, le docteur Krapf et M. Flad, entraient en Abyssinie, comme pionniers d'une mission que l'évêque Gobat désirait fonder dans ce pays. Il avait l'intention d'envoyer des ouvriers qui feraient en même temps une oeuvre missionnaire, et qui seraient censés suffire à leurs besoins par leur travail, mais auxquels cependant on accorderait une petite rémunération si la chose était jugée nécessaire. Ils devaient ouvrir des écoles et saisir toutes les occasions de prêcher la Parole de Dieu. M. Flad fit plusieurs voyages dans différentes directions. Lors des premières difficultés qui survinrent au commencement du règne de Théodoros, le nombre des missionnaires laïques et des aventuriers qui s'étaient joints à eux (généralement désignés sous le nom de gens de Gaffat du nom de la ville où ils résidaient), s'élevait à huit. M. Flad, quelque temps auparavant, avait abandonné la mission de Bâle en faveur de la mission de Londres pour la conversion des Juifs.
Les gens de Gaffat jouèrent un rôle important dans les difficultés qui, en 1863, surgirent entre Sa Majesté abyssinienne et les Européens établis dans le pays. Leur position n'était nullement enviable: non-seulement ils devaient plaire à Sa Majesté, mais surtout ils étaient préoccupés d'éviter l'emprisonnement et les chaînes. Afin de s'attacher le caractère changeant du souverain, ils l'intéressaient à leurs travaux en fabriquant toujours quelques nouvelles babioles, en rapport avec ses goûts d'enfant pour la nouveauté. A leur arrivée dans le pays, ils firent tous leurs efforts pour remplir les instructions de l'évêque de Jérusalem. Mais Théodoros ayant appris qu'ils étaient de bons ouvriers, leur envoya dire: «Je n'ai pas besoin de professeurs chez moi, mais d'ouvriers: voulez-vous travailler pour moi?» Ils se soumirent de bonne grâce et se mirent à la disposition de Sa Majesté. Gaffat, situé à la distance environ de quatre milles de Debra-Tabor, leur fut désigné comme lieu de résidence. Ils bâtirent là des maisons à moitié européennes, ils y ouvrirent des magasins, etc., etc. Sachant qu'il aurait ainsi un plus grand empire sur eux, et qu'ils quitteraient plus difficilement le pays, Théodoros leur ordonna de se marier. Ils y consentirent tous. La petite colonie prospéra, et l'empereur pendant longtemps fut très-libéral à leur égard. Il leur donna à profusion de l'argent, du grain, du miel, du beurre, enfin toutes les choses de première nécessité. Il leur fit aussi présent de boucliers d'argent, de selles brodées d'or, de mules, de chevaux, etc. Leurs femmes brodaient magnifiquement leurs burnous avec des fils d'or ou d'argent. Mais ce qui surtout rehaussait leur position dans la contrée, c'est qu'ils jouissaient de tous les privilèges d'un ras (gouverneur).
Théodoros les appelait ses enfants, toutes les fois qu'il espérait quelque chose de leur part. Mais il se fatigua bientôt de tout ce qu'ils fabriquaient, voitures, pioches, portes et autres objets, et il conçut la pensée d'avoir des canons et des mortiers dans son empire. Il insinua doucement son désir aux Européens qui refusèrent formellement en déclarant qu'ils n'avaient aucune idée d'un pareil travail. Théodoros connaissait parfaitement le moyen infaillible d'obtenir ce qu'il désirait. Il se montra fort mécontent et fronça les sourcils. Alors ils demandèrent en tremblant quel serait le bon plaisir de Sa Majesté. Théodoros exigea des canons: ils essayèrent aussitôt d'en fondre. Sa Majesté sourit; il savait quels étaient les hommes auxquels il avait affaire. Après les fusils et les canons, ils firent des mortiers; puis de la poudre; puis de l'eau-de-vie; puis encore des canons, des bombes et des boulets, etc., etc. Les uns furent chargés de faire des routes, les autres d'établir des fonderies, etc., etc. Les plus intelligents parmi les indigènes leur étaient confiés, pour qu'ils leur apprissent toutes ces choses. Il est de fait qu'avec leur concours ils exécutèrent plusieurs travaux remarquables. J'ai été un jour témoin de la dureté avec laquelle ils étaient traités. Théodoros leur parlait d'un ton menaçant, parce qu'une pure bagatelle l'avait contrarié. Je ne comprends pas leur complète soumission à cette volonté defer; mais je ne puis les blâmer. Ils avaient plié une première fois et avaient accepté ses bontés; et maintenant qu'ils avaient femmes et enfants, ils désiraient plus que jamais ne pas lui déplaire, afin de rester en possession de leurs biens et de leurs familles.
Une autre station de missionnaires avait été établie à Djenda. Ceux-ci ne s'occupaient que de la lecture des Ecritures, ne se familiarisant avec personne, et ne travaillant que pour une chose: la conversion des Fellahs ou des Juifs indigènes. Ils refusèrent tout travail à Théodoros. L'empereur ne comprit point leur refus. Il était persuadé que tout Européen est apte à toute sorte de travail. Il attribua leur refus à un mauvais vouloir à son égard, et il attendit une occasion de faire éclater son mécontentement. Ces missionnaires ne s'entendaient pas très-bien avec les gens de Gaffat: toutefois ils avaient des égards les uns pour les autres et un esprit fraternel régnait entre les deux stations.
Le personnel de la mission de Djenda se composait de deux missionnaires de la Société écossaise, d'un homme nommé Cornélius,[8] amené en Abyssinie par M. Stern, lors de sa première tournée; de M. et Madame Flad et de M. et Madame Rosenthal, qui avaient accompagné M. Stern dans son second voyage. Le révérend Henri Stern fut réellement un martyr de sa foi. Véritable type du courageux renoncement missionnaire, il avait exposé sa vie en Arabie, où, avec conviction et s'oubliant complètement, il avait entrepris un voyage dangereux et impossible, dans le seul but d'apporter la bonne nouvelle à ses frères les Juifs du Yemen et du Sennaar. Il s'était à peine échappé et comme par miracle des mains des fanatiques Arabes, lorsqu'il entreprit un premier voyage en Abyssinie, dans l'intention d'établir une mission dans ce pays où vivait encore un millier de Juifs.
M. Stern arriva en Abyssinie en 1860 et il fut bien reçu et bien traité par Sa Majesté. A son retour en Europe il publia une relation de ce voyage sous ce titre: Excursion parmi les Fellahs d'Abyssinie. Dans cet ouvrage, M. Stern parle très-favorablement de Théodoros; mais comme c'était un historien très-véridique, il donna sur la famille de l'empereur quelques détails qui, jusqu'à un certain point, furent la cause des souffrances auxquelles il fut exposé plus tard. Peu de temps après, quelques articles parurent dans un journal égyptien, et on les attribua à M. Stern. L'on y faisait des réflexions sévères sur le mariage des gens de Gaffat, M. Stern a toujours nié être l'auteur de ces articles. Bien que plusieurs d'entre nous, connaissant M. Stern, ayons cru à sa parole, cependant les gens de Gaffat n'ont jamais ajouté foi à son démenti. Jusqu'à la fin ils l'ont accusé d'être l'auteur des articles en question, et ils lui en ont toujours conservé du ressentiment.
M. Stern partit pour son second voyage en Abyssinie dans le courant de l'automne de 1862, accompagné cette fois de M. et Madame Rosenthal. Ils arrivèrent à Djenda en avril 1863.
Aussitôt que les gens de Gaffat apprirent l'arrivée de M. Stern à Massowah, ils se rendirent en corps auprès de Théodoros et le supplièrent de ne pas laisser s'établir M. Stern en Abyssinie. Sa Majesté donna une réponse évasive et n'accorda point la demande; au contraire, il se réjouissait à la pensée de voir naître l'inimitié entre les Européens vivant dans son royaume, et il était plein de joie à la pensée des avantages qu'il pourrait retirer de leur jalousie et de leur rivalité. M. Stern s'aperçut bientôt du grand changement qui s'était produit dans le caractère de Théodoros et pendant ses différents voyages missionnaires, il eut plus d'une fois l'occasion de constater la cruauté de cet homme, qu'il avait peu auparavant tant estimé et admiré. L'Abouna, à cette époque, avait de fréquents froissements avec l'empereur parce qu'il reprochait ouvertement à ce dernier ses vices, et comme il avait toujours estimé M. Stern, il le visitait souvent en se reposant chez lui. Cette amitié était connue de l'empereur qui l'attribua à des intelligences entre l'évêque et le prêtre anglais, dans le dessein de lui nuire. Il s'était imaginé que ces entrevues avaient pour but de mettre à la disposition de l'Abouna, moyennant une certaine somme, le terrain d'une église, située en Egypte.