Connaissant l'humeur changeante de leur maître, tous les chefs présents, Samuel, les gardes, interpellaient continuellement M. Prideaux par un: «Hâtez-vous, hâtez-vous!» Agité, et depuis des mois ayant perdu l'habitude des vêtements civilisés, et de plus, incapable de diriger promptement ses pieds, dans sa précipitation il déchira ses pantalons d'uniforme en deux endroits. Mais personne ne voulant attendre plus longtemps nous dûmes partir. Heureusement que nous avions quelques épingles sous la main; et que le chapeau faisant office d'écran, l'accident fut caché, sinon réparé. A notre arrivée dans la tente impériale, Sa Majesté, après nous avoir cordialement salués, nous dit.

«Je vous ai enchaînés parce que votre peuple croyait que je n'étais pas un roi puissant; maintenant que vos maîtres vont arriver je vous ai relâchés pour leur montrer que je n'ai pas peur. Ne craignez rien; Christ m'est témoin et Dieu sait, que je n'ai rien dans mon coeur contre vous trois. Vous êtes venus dans mon pays connaissant la conduite du consul Cameron. Ne craignez pas, il ne vous arrivera rien. Asseyez-vous.»

Lorsque nous fûmes assis, il commanda qu'on nous servît du tej, et se mit à causer avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit: «Je suis comme une femme en travail d'enfantement, je ne sais si ce sera un avortement, une fille ou un garçon; j'espère que ce sera un garçon. Quelques hommes meurent, quand ils sont jeunes, d'autres à la fleur de leur âge, d'autres dans la vieillesse, quelques-uns sont prématurément retranchés; quant à ma fin, Dieu seul la connaît.» Il présenta ensuite son fils à M. Rassam. Il lui demanda si nous avions des tapis, si notre demeure était confortable: M. Rassam lui ayant répondu que grâce à sa protection nous avions tout ce que nous désirions, et que Sa Majesté serait contente si elle voyait la gentille habitation que nous occupions. Théodoros levant les yeux an ciel lui dit: «Mon ami, croyez-moi, mon coeur vous aime; demandez-moi tout ce que vous voudrez, même ma propre chair, et je vous le donnerai.»

Sa Majesté pendant tout le temps de l'entrevue, fut très-polie; Théodoros nous parut enchanté des réponses de M. Rassam et rit à coeur joie plus d'une fois. Lorsque nous le quittâmes il nous fit accompagner à nos tentes par son fils et quelques-uns des Européens.

J'ai entendu dire par deux des Européens qui étaient présents, qu'avant, comme pendant notre entrevue, Théodoros s'était montré plus cordial et plus doux que jamais. Tandis qu'on nous ôtait nos fers, il eut une conversation avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit: «M. Stern m'avait blessé, mais il faudrait qu'il arrivât bien des choses avant que je le blessasse, lui.» Il lui dit encore: «Je me battrai; vous pourrez voir mon corps étendu sans vie et vous direz alors: Voilà un homme méchant qui m'a déshonoré moi et les miens, et peut-être que vous ne m'ensevelirez pas.»

Après qu'il nous eut quittés, Théodoros passa en revue ses troupes et leur parla de nous: «Quoi qu'il arrive, je ne tuerai pas ces trois-lâ; ce sont des délégués; mais parmi ceux qui arrivent, et aussi parmi ceux qui sont ici, j'ai des ennemis; ceux-là je les tuerai s'ils m'insultent.» Comme il passait la porte pour retourner à son camp, il appela le ras et lui dit: «M. Rassam et ses compagnons ne sont pas prisonniers; ils peuvent s'amuser et courir; surveillez-les des yeux seulement.»

Cette nuit-là nous n'eûmes aucun garde dans l'intérieur de notre chambre, ils dormirent dehors. Nous n'abusâmes point de la permission de nous promener dans tout l'Amba, nous restâmes tranquillement dans notre enceinte.

En arrivant à son camp, Théodoros rassembla ses gens et leur dit: «Vous avez appris que les hommes blancs venaient pour me battre; ce n'est point un faux bruit, c'est la vérité.» Un soldat étant sorti des rangs, s'écria: «Il n'en sera pas ainsi, mon roi, nous les battrons.» Théodoros regarda cet homme et lui dit: «Vous êtes fou! vous ne savez ce que vous dites. Ces gens out de grands canons, des éléphants, des fusils, des mousquets sans nombre. Nous ne pouvons nous battre contre eux. Vous croyez que nos mousquets sont bons: s'il en était ainsi, ils ne nous les vendraient pas. J'aurais pu mettre à mort M. Rassam, parce qu'il a appelé ses soldats contre moi. Je ne lui ai fait aucun tort: il est vrai que je l'ai chargé de chaînes, mais c'est votre faute à vous, gens de Magdala, vous auriez dû me donner de meilleurs conseils. Je pourrais le tuer, mais ce n'est qu'un homme; et puis ceux, qui arrivent me prendraient mes enfants, ma femme, mes trésors et me tueraient ainsi que vous.»

Le lendemain matin, 30, un message fut envoyé aux ouvriers européens demandant qu'ils vinssent travailler pour l'empereur, attendu qu'il y avait encore bien des rochers à franchir. En partant pour aller travailler on leur enleva les chaînes des pieds, ou les enchaîna deux à deux par les mains, et ils furent conduits ainsi an camp. Une tente fut dressée pour eux, et à leur arrivée on leur donna du tej, de la viande et du pain, de la part de Sa Majesté.

Nous ne nous flattions pas plus qu'il ne fallait de la bonne réception que venait de nous faire l'empereur; sachant comme il changeait subitement de dessein, et que souvent même il témoignait une grande amitié, tout en avant an fond l'intention de maltraiter et de mettre à mort ses pauvres dupes. Cependant nous étions assez heureux et nous avions assez de courage, sachant que la fin était proche; nous avions tout remis entre les mains de Dieu, et nous espérions que tout irait bien.