Nous sommes comptés par le nouveau gouverneur et obligés de dormir tous dans la même hutte.—Seconde visite de Théodoros à l'Amba.—Il fait appeler M. Rassam et donne l'ordre que M. Prideaux et moi soyons délivrés de nos chaînes—L'opération décrite.—Notre réception par l'empereur.—On nous envoie visiter le Sébastopol arrivé à Islamgee.—Conversation avec Sa Majesté.—Les prisonniers encore enchaînés sont délivrés de leurs fers.—Théodoros ne peut voler ses propres bestiaux.
Le 28 mars, nous tous, à l'exception de M. Rassam, fumes appelés et placés en ligne pour être comptés par le nouveau ras; pais, environ vers les dix heures du soir, comme nous étions à nous déshabiller, Samuel vint nous informer qu'il avait reçu des ordres pour nous entasser tous, excepté H. Rassam, dans une même hutte pour cette nuit; toutefois comme aucune d'elles n'était assez spacieuse, il avait obtenu que nous en eussions deux. M. Cameron, M. Rosenthal et M. Kerans furent placés ensemble et quatre misérables de triste apparence, tenant toute la nuit des chandelles allumées, furent postés de chaque côté de la porte pour prévenir toute évasion. Samuel et deux chefs dormirent dans la même chambre que M. Rassam et j'ai toujours soupçonné que Samuel cette fois était là plutôt comme prisonnier que comme gardien.
Nous dormîmes fort peu, nous nous attendions à un changement quelconque dans la matinée. Dix ou quinze soldats, les plus grands scélérats du camp, avaient été ajoutés à notre garde de jour, et nous fûmes encore plus inquiets lorsque, dans la matinée du lendemain, nous apprîmes que Théodoros avait fait savoir qu'il viendrait dans le courant de la journée pour passer en revue la garnison.
Environ vers trois heures de l'après-midi quelques-uns de nos domestiques se précipitèrent dans notre tente pour nous dire que Théodoros venait d'arriver à l'Amba et qu'il paraissait un peu ivre. Un instant après M. Flad arriva porteur d'un message pour M. Rassam de la part de l'empereur, l'informant que si Sa Majesté avait le temps en sortant de l'église elle le ferait appeler. Une tente en flanelle rouge, emblème de la royauté, fut dressée aussitôt et des tapis furent étendus tout autour. Mais lorsque Théodoros sortit de l'église il était dans une grande colère; il saisit un prêtre par la barbe et lui dit: «Vous dites que je veux changer de religion; avant que personne puisse m'engager à le faire, je me couperai la gorge.» Il jeta ensuite son épée sur le sol avec violence, gesticula, insulta l'évêque, en un mot se conduisit tout à fait comme un homme ivre ou un fou. Il appela M. Meyer qui se tenait à quelque distance, et lui commanda d'aller auprès de M. Rassam pour lui dire de sa part: «Vos troupes arrivent. Je vous ferai mettre dans les fers à cause de cela. Je n'ai pas obtenu ce que je voulais. Tenez auprès de moi avec le même vêtement que vous portiez auparavant.
Nous étions tous très-craintifs an sujet de cette entrevue, Théodoros étant dans de très-mauvaises dispositions; toutefois tout se passa bien. Aussitôt que M. Rassam s'approcha de la tente impériale, Théodoros alla à sa rencontre, lui toucha la main et le pria de s'asseoir. Il lui dit alors: «Je ne vous dirai pas que je n'ai pu apporter mon trône puisque vous savez qu'il est à Magdala, mais par égard pour mon amie la reine d'Angleterre que vous représentez auprès de moi, je désire être assis sur le même tapis que vous.» Au bout d'un instant il dit à M. Rassam: «Ces deux personnes qui sont venues avec vous ne sont ni mes amis ni mes ennemis, mais si vous voulez répondre d'elles, je ferai ouvrir leurs chaînes.» M. Rassam se leva et lui dit: «Non-seulement je réponds de ces personnes; mais si elles faisaient quelque chose qui déplût a Votre Majesté, ne dites pas, c'est M. Blanc ou M. Prideaux qui l'a fait, mais dites que c'est moi.» Théodoros alors dit à M. Rassam d'envoyer deux personnes pour donner l'ordre qu'on nous délivrât de nos chaînes, et comme Sa Majesté insista, M. Bassam nomma M. Flad et Samuel.
Nos serviteurs ayant entendu cet ordre coururent au-devant de M. Flad pour nous annoncer l'heureuse nouvelle. A l'arrivée de M. Flad et de Samuel on nous conduisit dans la demeure de M. Rassam où M. Flad nous fit de la part de Sa Majesté la communication suivante: «Vous n'êtes ni mes amis ni mes ennemis. Je ne sais qui vous êtes. Je vous ai chargés de chaînes parce que j'en avais fait autant à M. Rassam; maintenant je vous délivre de ces chaînes parce que ce dernier veut bien répondre de vous. Si vous prenez la fuite ce sera une honte pour vous et pour moi.»
Après cela on nous fît asseoir; un coin de fer fut enfoncé à l'endroit où les anneaux se rejoignaient, et lorsque l'espace intermédiaire fut jugé suffisant, trois ou quatre anneaux de fortes courroies de cuir furent passées an dedans du fer et l'on nous fit placer l'une de nos jambes sur une grande pierre apportée là tout exprès. De chaque côté un grand bâton fut fixé dans les boucles de cuir et cinq ou six hommes se mirent à marteler de toute leur force se servant de la pierre comme point d'appui. Les courroies tirant les anneaux de fer, petit à petit les chaînons s'ouvrirent jusqu'à ce que l'espace fut assez grand pour passer le pied.
La même opération se fit sur l'autre jambe, Il fallut environ une demi-heure pour ouvrir mes chaînes et un peu plus de temps pour ouvrir celles de M. Prideaux. Bien que très-heureux à la perspective d'avoir le libre usage de nos membres, toutefois l'opération qu'il nous avait fallu souffrir avait été rude. Comme nous étions en faveur, les soldats firent bien tout ce qu'ils purent pour ne pas nous blesser, cependant la douleur était parfois intolérable, car de temps en temps le point d'appui manquant et les anneaux glissant sur la cheville, la pression était si forte qu'il nous semblait que notre jambe fût mise en pièces.
Nous nous mîmes aussitôt à marcher. Nos jambes nous paraissaient aussi légères que des plumes, mais nous ne savions plus les guider, nous vacillions comme un homme ivre; si nous venions à rencontrer une petite pierre nous levions involontairement le pied à une hauteur ridicule. Pendant plusieurs jours nos membres furent endoloris et le plus léger exercice était suivi d'une grande fatigue.
Théodoros ayant témoigné le désir que nous lui fussions présentés en uniforme, nous nous habillâmes aussitôt que nous fûmes libres. Comme j'avais été le premier débarrassé de mes fers, j'étais prêt lorsque M. Prideaux entra; mais il était à peine délivré, et il prenait ses vêtements pour s'habiller, que messages sur messages furent envoyés par Théodoros pour nous faire hâter.