M. Flad expliqua alors à Sa Majesté combien nous avions été déçus; que des gens qui avaient entendu l'ordre apporté d'enlever les fers de M. Rassam, avaient conclu que le consul, le Dr Blanc et M. Prideaux étaient compris dans cette faveur, et avaient aussitôt couru pour nous annoncer le Misciech (bonne nouvelle). Il ajouta que M. Rassam avait été aussi très-fâché que ses compagnons n'eussent pas le même sort que lui, qu'ils lui en avaient demandé la raison, mais que ne connaissant pas les motifs de Sa Majesté, il n'avait pu leur répondre. Théodoros toujours souriant répondit: «S'il y a seulement un peu d'amitié, tout ira bien.»

Le 25 mars, dans la soirée, l'empereur établit son camp sur le plateau d'Islamgee. Il avait avec lui ses canons et le monstrueux mortier qui avait été traîné jusqu'au pied de la montagne; et certes ç'avait été un rude travail.

De bonne heure, dans la matinée du 26, les prêtres de l'Amba et tous les dignitaires de l'Eglise, portant le dais pompeusement orné, se rendirent à Islamgee pour féliciter l'empereur de son arrivée. Théodoros les reçut avec beaucoup d'affabilité et les renvoya en leur disant: «Retournez chez vous; ayez bon courage; si j'ai de l'argent je le partagerai avec vous. Vous serez vêtus comme moi-même et je vous nourrirai de mon blé.» Ils étaient sur le point de partir lorsqu'un vieux prêtre bigot, qui s'était toujours montré notre ennemi, se retournant, s'adressa à Sa Majesté dans les termes suivants: «Oh! mon souverain, n'abandonnez pas votre religion!» Théodoros tout à fait surpris lui demanda le motif de son exclamation. Le prêtre aussitôt s'écria d'un ton élevé et avec vivacité: «Vous ne jeûnez plus, vous n'observez plus les fêtes des saints; je crains que vous ne suiviez bientôt la religion des Français.» Théodoros se tournant alors vers quelques-uns des Européens qui étaient près de lui, leur dit: «Tous ai-je jamais parlé de votre religion? Vous ai-je jamais montré quelques désirs de suivre votre croyance?» Ils lui répondirent: «Certainement non.» Puis s'adressant aux prêtres qui écoutaient avec mécontentement cette conversation, il leur dit: «Jugez cet homme.» Les prêtres ne se consultèrent pas longtemps et ils s'écrièrent d'un commun accord: «L'homme qui insulte son roi est digne de mort.» Les soldats aussitôt se jetèrent sur lui, lui déchirèrent les vêtements et l'auraient tué sur place si Théodoros n'eût modifié le jugement. Il ordonna qu'on le mit dans les fers, qu'on l'envoyât à l'Amba et que pendant sept jours il ne lui fût donné nipain ni eau.

Un autre prêtre qui, dans une autre circonstance avait aussi insulté Sa Majesté fut envoyé en prison en même temps. Ce prêtre avait dit à quelques-uns des espions de l'empereur maître portait trois matabs[26]: l'un parce qu'il était musulman ayant brûlé les églises; le second parce qu'il était Français, n'observant plus les jours de jeûne; le troisième pour faire croire à son peuple qu'il était chrétien.

Le lendemain matin nous fûmes éveillés par le joyeux elelta, espèce de cri aigu poussé par le beau sexe en Abyssinie, pour annoncer un grand et heureux événement. Dans cette circonstance quelque chose de plaintif et de tremblant était mêlé à ce cri de joie obligé qui accueillit Théodoros dans l'Amba. Des tapis furent étendus sur l'espace ouvert devant son habitation, le trône fut apporté et somptueusement paré de soie, et le parasol impérial fut déployé pour protéger Sa Majesté des rayons brûlants du soleil. En voyant tous ces préparatifs et le grand nombre de courtisans et d'officiers assemblés au-devant de la maison impériale, nous nous attendions à être appelés bientôt pour une assemblée semblable à celle de la réconciliation de Zagé. Nous fûmes trompés dans notre attente; ce n'était que pour une affaire privée que l'empereur avait quitté son camp et avait convoqué une cour de justice.

Depuis longtemps plusieurs accusations avaient été insinuées contre deux des chefs de l'Amba, Ras Bisawur, et Bitwaddad Damash. Sa Majesté désirait faire une enquête; elle écouta tranquillement les accusateurs, et ayant également entendu la défense, elle demanda l'opinion des chefs présents. Ils lui conseillèrent d'oublier les accusations en vertu des bons services antérieurs rendus par les accusés; ajoutant que toutefois on ne pourrait désormais avoir confiance eu eux pour rien. Pas un chef n'avait déserté auparavant, et un tel fait, disaient-ils, ne peut du reste se produire qu'autant qu'il y a quelqu'un dans la garnison qui favorise la fuite. De plus si l'ennemi se présentait devant l'Amba pendant l'une des absences de l'empereur, il est probable que ces chefs iraient combattre l'ennemi au lieu de défendre la place. L'empereur accepta cette décision et déclara qu'il enverrait une nouvelle garnison, et que la garnison actuelle partirait le même jour pour le camp. Mais comme les provisions de grain pouvaient être un fardeau pour eux, on les laisserait; il donnerait également l'ordre aux écrivains de faire un récit détaillé de tout ce qu'ils avaient délibéré, et pour que la chose se fit ainsi qu'il l'avait décidé, il les payerait en argent et garderait le grain. Il fit aussi venir les deux prêtres condamnés la veille, les fit mettre en liberté, et leur dit qu'il les pardonnait, mais qu'ils devaient quitter le pays immédiatement. Avant de partir Théodoros envoya dire à M. Rassam, par Samuel, qu'il avait eu l'intention d'aller le voir, mais qu'il se sentait trop fatigué; il ajouta: «Vos gens sont tout près, ils viennent pour vous délivrer.» Les soldats de la garnison étaient fort mécontents de partir, aussi furent-ils très-réjouis lorsque le lendemain de bonne heure ils apprirent que Théodoros avait donné contre-ordre. Il leur pardonnait, disait-il, à cause de leurs longs et fidèles services. Le ras fut mis à la demi-solde et un nouveau commandant, Bitwaddad Hassanee, fut envoyé pour prendre sa place, tandis que la garnison était renforcée de quatre cents mousquetaires.

Il est probable que Théodoros désirait connaître la quantité de blé que possédait la garnison, car il pouvait en avoir besoin sous peu. Il est probable aussi que la clémence dont il usa vis-à-vis des soldats, était due à la complaisance avec laquelle ils avaient rempli ses ordres de pillage; ils étaient d'ailleurs bien disposés à son égard vu l'argent qu'il leur avait distribué peu de temps auparavant.

Note:

[26] Le matab est un cordon de soie bleue, que l'on porte autour du cou et qui est un signe que l'on appartient à la religion chrétienne d'Abyssinie.

XIX.