Vu les dernières nouvelles que nous avions reçues du camp impérial, nous craignîmes que Théodoros voulût se venger sur nous de tous ses désappointements et se mit en fureur eu voyant tous ses plans renversés par le débarquement de notre armée; c'est pourquoi nous décidâmes de garder le document important qui nous était tombé accidentellement entre les mains. Il pouvait nous servir comme une arme défensive toute puissante, dans le cas où un changement aurait lieu dans la conduite que Théodoros avait adoptée, depuis que nous avions appris l'arrivée des hommes envoyés pour effectuer notre délivrance. Nous connaissions trop bien l'empereur pour n'avoir pas à craindre constamment.
La conduite pacifique de Théodoros ne pouvait pas durer longtemps. Les habitants du Dalanta, confiants dans ses promesses, et désireux de lui prouver leur dévouement, firent tout ce qui était en leur pouvoir, charriant ses provisions à l'Amba, ou travaillant sur ses routes sous sa direction. La fidélité avec laquelle il avait gardé sa parole vis-à-vis des habitants du Dalanta décida d'autres districts du voisinage à lui envoyer des députations pour implorer leur pardon, lui offrant de payer un tribut et de lui fournir des approvisionnements, s'il voulait leur accorder les mêmes faveurs qu'an peuple du Dalanta. Si Théodoros avait été sage, il avait là une excellente occasion de regagner une portion de ce royaume qui lui échappait; et s'il eût toujours été fidèle à sa parole, toutes les provinces l'une après l'autre, dégoûtées de la pusillanimité de leurs chefs de révolte, seraient venues se remettre sous son joug. Mais l'empereur était trop amateur de razzias et d'ailleurs, selon son opinion, les paysans ne lui fournissaient pas assez de vivres. Comme il n'ignorait pas que le district était excessivement riche en grain et en bétail, insouciant de son véritable intérêt, le 17 février il donna l'ordre à ses soldats d'aller fouiller les maisons des paysans.
Pris à l'improviste, un très-petit nombre d'entre eux cherchèrent à résister. Théodoros réussit donc an delà de son attente: grains et bestiaux affluaient an camp; et afin d'économiser ses provisions, Théodoros autorisa les habitants de Gondar, qui étaient encore avec lui, à s'en aller vivre où bon leur semblerait, avec leurs femmes et leurs enfants, y compris les soldats et les chefs fugitifs. Depuis son départ de Checheo, il avait organisé une bande de pillards composée uniquement des femmes les plus fortes et les plus hardies de son camp: Théodoros était tout réjoui de leur air martial, et l'une d'elles ayant tué un chef inférieur et lui ayant apporté le sabre de son adversaire, il en fut tellement enchanté, qu'il lui donna un commandement et lui offrit un de ses pistolets. Nous connaissions assez le caractère de l'empereur pour savoir que si une fois encore il se remettait au pillage et au massacre, il perdrait aussitôt cette politesse, cette aménité qu'il nous avait montrée dans ces derniers temps, et que probablement le débarquement de nos troupes changerait ses dispositions à notre égard. Nous ne fûmes donc pas étonnés d'entendre dire qu'il s'était pris de querelle avec les Européens qui se trouvaient encore auprès de lui. Il est probable aussi que vers cette époque quelque copie du manifeste du commandant envoyée aux différents chefs, lui était tombée entre les mains, attendu qu'on l'a retrouvée parmi ses papiers après sa mort. Sans cela on ne comprendrait pas le motif de son changement soudain. Sans aucune autre raison il commença à suspecter ses ouvriers, et tout en leur ordonnant de se tenir prêts à travailler pour lui, pendant plusieurs jours il ne leur permit pas de se rendre à leur ouvrage.
Un jour, M. Waldmeier en rentrant pour prendre son repas du soir, se mit à causer avec un espion de l'empereur, sur la marche de l'armée anglaise. M. Waldmeier entre autres choses, lui dit que ce serait un acte de sagesse de la part de Sa Majesté de se rendre favorable l'Angleterre, attendu qu'il ne comptait pas un seul ami dans toute l'Abyssinie. L'officier s'étant hâté de rapporter cette conversation à Théodoros, celui-ci entra dans une grande colère et fît appeler tous les Européens; pendant quelques instants sa fureur fut si grande, qu'il ne put parler, et qu'il allait et venait regardant avec des yeux ardents ces pauvres étrangers et tenant son épée à la main d'une façon menaçante. À la fin il s'arrêta devant M. Waldmeier, et l'interpella dans des termes insolents: «Qui êtes-vous? chien que vous êtes. Rien qu'un âne, un misérable venu d'un pays éloigné pour être mon esclave, que j'ai payé et nourri des années? Que pouvez-vous comprendre, vous, mendiant, à mes affaires? Est-ce que vous prétendez m'enseigner ce que je dois faire? Un roi vient pour s'entendre avec un roi. Est-ce que vous comprenez quelque chose à cela?» Puis il se jeta sur le sol et lui dit: «Prenez mon épée et tuez-moi; mais ne me déshonorez pas,» M. Waldmeier tomba alors à ses pieds et lui demanda pardon; l'empereur se leva mais refusa son pardon, puis l'avant fait relever à son tour, il lui ordonna de le suivre.
Le 18 février Théodoros établit son camp sur le plateau du Dalanta, et le lendemain les chefs de l'Amba, avec leur télescope, pouvaient suivre une partie de l'armée en marche sur la route qui descend jusqu'an Bechelo. Théodoros avait capturé environ un millier de prisonniers lorsqu'il avait dévasté le Dalanta, et c'étaient ces hommes qui, accompagnés d'une forte escorte, marchaient vers le Bechelo; mais ils étaient à peine à mi-chemin, que l'empereur leur fit dire de retourner dans leur province.
Pendant quelque temps encore les communications entre l'Amba et le camp furent interrompues. Les quelques chefs et les soldats qui étaient restés à Magdala, ne voyaient pas sans crainte ce dernier acte de trahison de la part de leur maître, car cela ne présageait rien de bon pour eux malgré les privations qu'ils avaient eu à supporter, dans l'accomplissement des charges dont ils avaient été investis. Nous eûmes beaucoup de peine à trouver des messagers qui voulussent traverser la vallée du Bechelo à cause de l'état de trouble du pays, depuis le pillage du Dalanta. Les nouvelles qu'ils nous apportèrent étaient assez bonnes. Sa Majesté s'était réconciliée avec M. Waldmeier et traitait de nouveau ses ouvriers avec égard et douceur. Cependant Théodoros ne les avait pas encore autorisés à aller travailler, et ils couchaient tous ensemble dans une tente voisine de la sienne, précaution à laquelle il avait renoncé pendant quelque temps. Il causait souvent, soit avec ses soldats, soit avec les Européens, de l'arrivée de nos troupes; parfois il témoignait le désir de se battre avec elles, tandis que d'autres fois il avait des paroles tout à fait conciliantes. Il avait parlé de nous en dernier lieu avec dureté; mais contrairement à son habitude il ne parlait plus de M. Stern avec colère. Il mentionnait souvent une lettre de Madame Flad, qui l'avait grandement offensé quelques années auparavant. Cette dame y faisait allusion à l'invasion probable des Anglais et des Français, et ajoutait qu'elle ne croyait pas que Théodoros en éprouvât de la crainte. Celui-ci disait alors: «Madame Flad a raison: ils approchent, et je ne les crains pas.»
Le 14 mars, Sa Majesté suivie de tous ses chariots, ses canons, ses mortiers, arriva dans la vallée du Bechelo. D'après une lettre que nous reçûmes de M. Flad, il paraissait que Sa Majesté avait grande hâte d'arriver à Magdala. Les Européens étaient toujours traités convenablement, mais strictement surveillés jour et nuit. Evidemment l'empereur recevait des informations exactes de ce qui se passait dans le camp britannique. Il dit une fois à M. Waldmeier, en qui il avait plus de confiance qu'en personne: «Par la charité et par l'amitié ils auraient obtenu de moi tout ce qu'ils aurait voulu; mais ils viennent avec d'autres dispositions et je sais qu'ils ne m'épargneront pas. Eh bien, j'en ferai un grand carnage et puis je mourrai.»
Le 16 il dépêcha un envoyé à l'Amba pour annoncer à ses gens la bonne nouvelle de son approche et nous envoyer ses salutations. M. Bassani aussitôt lui écrivit pour le féliciter de ses succès. M. Rassam certainement mérite des éloges quant aux efforts constants qu'il a faits, pour faire naître chez Théodoros cette amitié que notre consul ressentait à l'égard de ce souverain, et afin de le convaincre de la sincère admiration et du profond dévouement que le temps n'avait pas affaiblis, et que même la captivité et les chaînes ne purent détruire. La position officielle de M. Rassam l'avait placé bien plus avantageusement que les autres prisonniers à la cour d'Abyssinie, elle lui permettait de se faire des amis de tous les délégués royaux, et de tout le personnel spécialement attaché à Sa Majesté; aussi, soit an camp, soit à l'Amba, tons n'avaient que de bonnes paroles pour lui. Ne connaissant pas la source des libéralités de M. Rassam, les courtisans, et Sa Majesté elle-même, finirent par croire que M. Prideaux et moi, étions des êtres inférieurs, des individus sans importance qu'il serait parfaitement absurde de placer sur un pied d'égalité avec l'homme éminent, libéral et beau parleur, qui seul et en dehors de toute considération, complimentait Sa Majesté.
Théodoros fut si heureux de la lettre de M. Rassam que, de grand matin, le 18, il expédia M. Flad, son secrétaire et plusieurs officiers, porteurs d'une lettre pleine d'amitiés pour ce consul, afin d'avertir le chef de l'Amba qu'il eût à ôter les fers de son ami. Théodoros dans cette lettre à M. Rassam, oubliant sans doute que plusieurs fois déjà il avait fait mention de ses fers, lui disait qu'il n'avait rien contre lui, et que lorsqu'il l'avait envoyé à Magdala il avait simplement chargé ses gens de le surveiller, mais non de le charger de chaînes. Il lui fit passer également 2,000 dollars, et lui fit dire qu'à cause de l'état de révolte du pays il n'avait pu aller le saluer, et qu'il espérait qu'il voudrait bien accepter, en même temps que les dollars, un présent de cent moutons et de cinquante vaches. Il n'était fait mention d'aucun de nous dans cette lettre, et j'avoue que nous fûmes assez fous pour nous sentir fort malheureux de cela. Probablement que vingt mois de captivité avaient affaibli aussi bien notre esprit que notre corps, et que dans telle autre circonstance nous n'y eussions pas seulement pris garde. Au reste, nous eûmes bientôt oublié cette impression, à la pensée que l'indépendance et la liberté allaient être notre partage dès que le drapeau britannique flotterait sur notre prison. Il paraît que notre mécontentement avait été remarqué et un espion était parti aussitôt pour le camp de Sa Majesté afin de l'informer que nous avions été très-fâchés que l'ordre n'eût pas été donné de nous ôter nos fers.
Le même soir M. Flad retourna au camp impérial, qui était déjà établi sur le penchant de la montagne, an nord du Bechelo. Le lendemain matin, l'empereur fit appeler M. Flad pour lui demander s'il nous avait tous vus et si nous paraissions contents. Il s'informa surtout de M. Prideaux et de moi; M. Flad répondit à Sa Majesté que nous étions en bonne santé, mais fâchés qu'il eût fait une différence entre nous et M. Rassam. L'empereur sourit tout le temps de la conversation, puis il répondit à M. Flad: «J'ai su que lorsqu'on les mit dans les chaînes M. Rassam n'avait absolument rien dit, mais que ces Messieurs avaient été très en colère. Je ne suis pas fâché contre eux, ils ne m'ont fait aucun tort; dès que je serai auprès de M. Rassam, je leur ôterai aussi leurs chaînes.