Après son arrivée à Bet-Hor, Théodoros envoya une déclaration aux districts rebelles de Dahonte et de Dalanta, leur offrant un pardon complet pour le passé, s'engageant, par la Mort du Christ, à ne plus piller ni inquiéter les habitants de ces provinces s'ils rentraient sous sa domination. Gobazé ayant promis de défendre ces districts, ils refusèrent pendant deux jours; mais ensuite le peuple de Dalanta voyant que Gobazé au lieu de venir vers eux se tournait du coté de Théodoros, pensèrent qu'après tout c'était peut-être le meilleur parti à prendre que d'accepter les offres de la dépêche. Ne pouvant résister, il valait mieux montrer de la confiance en la parole du maître. Mais le Dahonte ne se soumit pas, et se décida à s'opposer par la force des armes à toute attaque de l'empereur qui aurait pour objet de ravager la province. L'empereur ayant toujours parlé, à tous ses gens, de M. Rassam, dans des termes très-affectueux, celui-ci fut chargé, par le chef de l'Amba, d'écrire à Théodoros pour le féliciter de son arrivée dans le voisinage. Cette circonstance se répéta dans toutes les occasions semblables; les messagers qui portaient ces lettres furent toujours bien traités par Sa Majesté. Théodoros écrivit aussi une ou deux fois à M. Rassam, et nous eûmes une répétition de la correspondance édifiante et polie qui s'était échangée déjà entre eux dans les beaux jours qui suivirent notre arrivée.

Le mois de janvier 1868 fut pour nous une période de grande préoccupation morale, qui dura jusqu'à la fin de l'affaire abyssinienne. Cette angoisse croissait en intensité à mesure que nous touchions an dénoûment, car nous savions bien que c'était notre vie qui était en jeu. Mais il y a quelque chose dans la durée même des événements trop préoccupants, qui émousse la sensibilité et endurcit le coeur. Est-ce un effet physique ou moral? Je ne sais, mais à la longue on arrive à tout supporter pour ainsi dire avec indifférence et impassibilité. Nous avions éprouvé tant de secousses depuis trois mois, tant de fois nous nous étions attendus à être torturés ou tués, que les jours où nous fûmes en réalité placés entre l'espoir d'une délivrance ou la mort, la crise terrible ne nous affecta pas beaucoup, et une fois passée, nous n'y avons en quelque sorte plus pensé.

Théodoros, étant réconcilié avec ses enfants du Dalanta, la tâche lui devint plus facile. Plusieurs milliers de paysans lui aidèrent dans la construction de ses routes, d'autres lui apportèrent une partie de leurs provisions à Magdala, et sa bonne garnison de l'Amba pouvant désormais traverser le plateau du Dalanta sans aucune crainte, ils se rendirent auprès de lui, ne laissant sur la montagne que quelques hommes âgés et les sentinelles ordinaires pour garder les prisonniers. Le 8 janvier le commandant Bitwaddad Damash et son brave lieutenant Goji, accompagnés de sept ou huit cents hommes, partirent pour Wadela. Plusieurs d'entre eux ne s'éloignèrent pas sans battement de coeur à la perspective de la réception qui leur serait faite par Théodoros. Ils adoraient à distance leur empereur, mais le redoutaient en s'approchant de lui. Sa Majesté cependant les reçut très-bien; mais ne fut pas aimable avec tous. Il traita Damash un peu froidement; pourtant comme il avait besoin de tout son monde, il ne fit paraître en aucune façon son mécontentement à regard de quelques-uns.

Quelques jours plus tard, étant arrivé dans le Dalanta, il renvoya sa garnison de Magdala, pour accompagner à l'Amba les prisonniers qu'il avait avec lui, y compris les Européens, et par la même occasion il envoya de la poudre, du plomb et des instruments appartenant aux ouvriers. Il fut aussi permis à Madame Rosenthal d'accompagner l'expédition, et tous arrivèrent à l'Amba dans l'après-midi du 26 janvier. Les cinq Européens étant arrivés on donna la hutte de l'interprète à M. et à Madame Rosenthal; la plus grande dont on put disposer fut réservée pour les autres. Nous étions bien heureux d'être tous réunis. Les nouveaux venus avaient beaucoup de choses à nous raconter, et nous avions aussi beaucoup à leur dire sur notre façon de vivre. Nous étions surtout tout joyeux de l'arrivée de Madame Rosenthal, car notre crainte mortelle était qu'une colonne flottante de notre armée ne fut détachée du corps principal, pour être envoyée au-devant de Théodoros afin de lui couper la retraite vers la montagne; et nous craignions dans ce cas pour le sort de Madame Rosenthal et de son enfant, connaissant le caractère de Théodoros, qui avait probablement gardé ces prisonniers comme une garantie contre la fuite de ses captifs de Magdala.

Les envoyés allaient et venaient maintenant journellement, quelquefois même deux fois dans un jour, du camp à l'Amba. Tout d'abord nous avions vu avec crainte l'arrivée de Théodoros dans le voisinage à cause de la facilité des communications; mais comme c'était un mal contre lequel nous ne pouvions rien, nous nous consolâmes comme nous pûmes, et tout en craignant un sort pire nous nous répétâmes qu'il fallait en espérer un meilleur. Nous y gagnions d'ailleurs l'avantage de correspondre plus facilement avec M. Flad, qui avait montré toujours beaucoup de courage et qui, depuis son retour d'Angleterre, nous avait tenus an courant de ce que faisait Théodoros et de toutes leurs conversations. Il nous écrivit au commencement de février pour nous informer que, d'après certains entretiens qu'il avait eus avec les officiers de la maison de l'empereur, il était certain que Sa Majesté connaissait le débarquement de nos troupes. De plus, M. Flad avait reçu un chef venant de la part du souverain de l'Abyssinie, pour s'informer des instructions de notre gouvernement et savoir si Théodoros pouvait espérer que les intentions de l'Angleterre à son égard étaient toujours pacifiques.

Nous ne doutions nullement que depuis plusieurs mois Sa Majesté ne fût an courant du débarquement de nos troupes par ses espions; mais, vu sa position difficile en ce moment, il lui parut plus sage de garder le silence sur ce sujet. Cependant depuis qu'il était arrivé dans le voisinage de l'Amba, dans sa conversation avec ses chefs, il avait souvent donné des preuves qu'il s'attendait sous peu à se rencontrer avec des soldats européens. Le 8 février, Théodoros dit à M. Waldmeier, le chef des ouvriers, homme bien élevé et très-intelligent (pour lequel l'empereur avait eu certains égards, bien que plus tard il l'ait mené un peu rudement), qu'il avait reçu des nouvelles de la côte qui l'informaient du débarquement de nos troupes à Zulla. Le lendemain il fit venir M. Flad, l'attira près de lui et lui dit: «Les gens dont vous m'avez apporté une lettre, et que vous disiez devoir venir sont arrivés et out débarqué à Zulla. Ils sont venus par la plaine salée. Pourquoi n'ont-ils pas pris une meilleure route? celle de la plaine salée est très-malsaine.»

M. Flad lui expliqua que, pour des troupes qui arrivaient de l'Inde, c'était la plus commode; que dans trois ou quatre jours ils pouvaient atteindre la chaîne de montagnes d'Agame, Théodoros lui répondit: «Nous, nous avons fait nos routes avec de grandes difficultés, mais pour eux c'aurait été un jeu que de faire des routes. Il me semble que c'est la volonté de Dieu qu'ils soient venus. Si Lui ne veut pas que je meure, nul ne pourra me tuer; s'il a dit: Vous mourrez, nul ne pourra me sauver. Souvenez-vous de l'histoire d'Ezéchias et de Sennachérib.» Théodoros paraissait d'un calme affecté pendant cette conversation. Deux jours après il dit à quelques ouvriers: «Il n'y en a pas pour longtemps avant que je voie une armée européenne disciplinée. Je suis comme Siméon: il était vieux, mais avant de mourir il eut le coeur réjoui en tenant le Sauveur dans ses bras. Je suis bien vieux; mais j'espère que Dieu m'épargnera pour voir ces soldats européens. Mes soldats ne sont rien comparés à une armée disciplinée dans laquelle mille hommes obéissent an commandement d'un seul.» Evidemment il conservait l'espoir que les événements qui allaient se passer tourneraient à son avantage. Une autre fois il dit à M. Waldmeier: «Nous avons une prophétie dans le pays qui dit qu'un roi européen doit se rencontrer avec un roi abyssinien, et que, après cela, un roi régnera en Abyssinie, plus grand qu'aucun autre qui y ait jamais régné. Cette prophétie est sur le point de s'accomplir, mais je ne sais si je sois le roi désigné ou si ce sera un autre.»

Nous fûmes très-heureux en recevant toutes ces nouvelles; nous avions toujours pensé qu'il connaissait le débarquement de nos troupes; mais comme il n'avait jamais fait mention de ce fait nous étions dans le doute à cet égard, et nous craignions sa première colère lorsqu'il apprendrait cet événement.

Le 15 février une lettre du commandant en chef, adressée à Théodoros, nous fut remise par le délégué qui en avait été chargé, parce qu'il redoutait de la remettre à main propre. Cela nous mettait dans une position difficile. Cependant, en ce qui concerne la traduction en amharie, il valait mieux qu'elle ne fût pas arrivée entre les mains de Théodoros, attendu que sur plusieurs points très-importants, cette traduction avait, dans une autre circonstance, donné un sens tout différent de l'original. J'étais tout réjoui du langage plein de fermeté du commandant.

La lettre était aussi ferme que polie, et je me sentais heureux et fier, même dans ma captivité, qu'un général anglais eût enfin déchiré le voile de fausse humilité qui trop longtemps avait obscurci le génie fier et intrépide de l'Angleterre. Nous nous sentions fortifiés par la conviction que l'heure avait sonné où le droit prévaudrait sur l'injustice, et où l'impitoyable despote qui avait agi à notre égard avec tant de perfidie, allait enfin recevoir le juste salaire de son iniquité.