C'est vers cette époque qu'il reçut la première nouvelle du débarquement des troupes britanniques à Zulla. Une après-midi il dit aux Européens: «Ne vous effrayez pas si je vous envoie appeler cette nuit. Vous veillerez, car j'apprends que quelques ânes veulent me voler mes esclaves.» Les Européens agirent comme d'habitude, et se retirèrent dans leurs tentes. Au milieu de la nuit, à l'exception d'un homme âgé appelé Zander et de M. Mac Kelvie, qui avait été souffrant de la dyssenterie pendant quelque temps, tous furent éveillés par des soldats, d'après l'ordre de l'empereur, qui leur avait commandé de les lui amener. Ils furent tous enfermés dans une petite tente sous l'accusation de frivoles méfaits. Il ne leur fut pas permis de retourner chez eux cette nuit-là; un lourd paquet de chaînes furent apportées, mais quelques chefs ayant représenté à Sa Majesté que sans le secours des prisonniers il leur serait excessivement difficile de faire la route et de conduire les chariots; qu'où pourrait d'ailleurs les enchaînera leur arrivée à Magdala, Théodoros consentit à ce qu'on les laissât libres. Il leur permit même de se retirer de jour dans leurs tentes, lorsqu'ils ne seraient pas de service; mais la nuit, pour leur propre sûreté, leur dit-il, et à cause des mauvaises dispositions de son peuple, il les fit tous retirer dans une seule tente à quelques mètres de la sienne; sauf les quelques premiers jours ils furent toujours traités comme des prisonniers pendant la nuit, et le jour comme des esclaves, jusqu'au commencement d'avril.

Depuis le grand matin jusqu'à la nuit Théodoros travaillait rudement; de ses propres mains il remuait les pierres, nivelait le terrain, ou aidait ses gens à combler quelque ravin. Nul n'eût osé se retirer tandis qu'il restait; et personne ne songeait ni à boire ni à manger lorsque l'empereur montrait l'exemple et partageait la fatigue. Quand il pouvait s'emparer de quelques paysans ou de quelques rebelles qui erraient sur la hauteur, nuit et jour il riait à leurs dépens et les insultait, puis il les faisait périr cruellement d'une façon ou d'une autre; mais, vis-à-vis des soldats, depuis son départ de Debra-Tabor, il se montrait meilleur, et il s'abstint de les faire frapper de verges et de les emprisonner comme c'était son habitude auparavant. Dans une ou deux circonstances il les rassembla autour de lui et se plaçant sur une roche escarpée, il s'adressa à eux dans ces termes: «Je sais que vous me haïssez tous; vous voudriez tous prendre la fuite. Pourquoi ne me tuez-vous pas? Au milieu de vous je suis seul et vous êtes des milliers.» Après un silence de quelques secondes, il ajouta: «Eh bien! ai vous ne me tuez pas je vous tuerai tous l'un après l'autre.»

Le 15 décembre la route étant terminée, il amena ses chariots sur la plaine de Zébite, et y campa pendant quelques jours. Les paysans de ce district croyant que Théodoros ne pourrait jamais atteindre leur plateau avec tous les embarras qu'il traînait à sa suite, bien qu'ils fussent prêts à s'enfuir an moindre avertissement, n'avaient transporté ni grains ni bestiaux; aussi Théodoros pour la première fois depuis des mois, put fournir de vivres sa petite armée, et même faire quelques provisions pour l'avenir. De Zébite à Wadela la route est bonne, de sorte que jusqu'aux limites du district la tâche était facile. Ce fut le 25 de ce mois qu'il arriva sur le plateau et il s'établit à Bet-Hor.

Mais les difficultés de son entreprise étaient loin de toucher à leur fin, et il avait devant lui une route qui aurait découragé un tout autre homme que lui; quoiqu'il ne fût pas à plus de cinquante milles de son Amba de Magdala, il avait la perspective de se tracer sa route sur la pente escarpée de deux précipices, de traverser deux rivières, et de gravir deux collines à pic. Il se mit sans broncher à l'ouvrage. Petit à petit il fit une route digne d'un ingénieur européen, y conduisit ses mortiers, ses canons, etc.; il pilla en même temps, et tint éloignés par la terreur de son nom, Wakshum Gobazé et son oncle Meshisha, qui tous les deux surveillaient ses mouvements; non qu'ils eussent l'intention de l'attaquer, mais parce qu'ils étaient inquiets sur la direction qu'il prendrait, et tout disposés pour leur compte à décamper an premier signe qui leur ferait croire que Théodoros marchait dans la direction des provinces qu'ils protégeaient. Le 10 janvier il commença à opérer sa descente; il atteignit la vallée de Jeddah le 28 du même mois, remonta la côte opposée, et campa dans la plaine de Dalanta le 20 février 1868.

Note:

[25] Monceau de pierres.

XVIII

Théodoros dans le voisinage de Magdala.—Nos sentiments à cette époque.—Une amnistie accordée au Dalanta.—La garnison de Magdala rejoint l'empereur.—M. Rosenthal et les autres Européens sont envoyés dans la forteresse.—Conversation de Théodoros avec M. Flad et M. Waldmeier sur l'arrivée des troupes.—La lettre de sir Robert Napier à Théodoros tombe entre nos mains.—Théodoros ravage le Dalanta.—Il trompe M. Waldmeier.—On arrive au Bechelo.—Correspondance entre M. Rassain et Théodoros.—Les fers sont ôtés à M. Rassam.—Théodoros arrive à Islamgee.—Sa querelle avec les prêtres.—Sa première visite à l'Amba.—Jugement de deux chefs.—Il nomme un nouveau commandant à la garnison.

Nous avons suivi l'empereur depuis le jour de notre départ de Debra-Tabor jusqu'à son arrivée dans le voisinage de l'Amba. Pendant tout ce temps, sauf quelques billets adressées à M. Rassam touchant la lettre de la reine Victoria, et ceux adressés à M. Flad au sujet des ouvriers, nous n'eûmes que très-peu de relations avec lui. Pendant quelque temps les porteurs de dépêches rencontrèrent tant de difficultés que Théodoros craignant que ses messages écrits ne tombassent entre les mains des rebelles, n'envoya plus que des messages verbaux. Chaque envoyé nous apportait les salutations de Sa Majesté; avant de repartir de l'Amba il venait nous trouver par ordre du chef, et M. Rassam renvoyait un message de politesse en réponse à celui qu'il avait reçu.

La tenue officielle des courriers de l'empereur était trop connue pour qu'ils pussent traverser les districts en rébellion; aussi nous nous réjouissions de ce que toute communication était pour jamais interrompue entre le camp et la forteresse, lorsqu'un jour un jeune Galla, serviteur de l'un des prisonniers politiques, arriva à l'Amba porteur d'une lettre de Sa Majesté. Le jeune garçon avait erré de droite et de gauche pendant assez longtemps; et cependant à part ce qu'il reçut de nous je ne crois pas qu'il ait jamais touché la moindre chose pour avoir exposé sa vie; quelques individus qui avaient des amis et des connaissances sur la route purent aussi passer. Tous furent très-polis pour nous, ils portaient notre correspondance avec celle de M. Flad, et comme ils étaient bien récompensés, nous pouvions leur confier les lettres les plus dangereuses. C'était pour nous un amusement que d'avoir pour intermédiaire, entre nous et nos amis du camp impérial, le messager de l'empereur lui-même; c'était une petite trahison bien permise.