Les désertions continuaient toujours, mais les difficultés pour s'échapper devenaient toujours plus grandes, les paysans souvent mettaient à mort les fugitifs et les dépouillaient de tout ce qu'ils avaient. Les portes de l'enceinte étaient gardées nuit et jour par des hommes fidèles, et souvent il fallait beaucoup d'habileté et de persévérance pour pouvoir se frayer un passage. Il m'a été raconté une anecdote qui montre à quels stratagèmes les soldats étaient obligés de recourir pour passer aux portes et fuir le camp. Un soir, une heure et demie environ avant le coucher du soleil, une femme se présenta à la porte, ayant sur la tête un grand panier plat semblable à ceux dont on se servait pour porter le pain; elle raconta avec des larmes dans les yeux, que son frère était couché à très-peu de distance de l'enceinte, si dangereusement blessé qu'il ne pouvait marcher, qu'elle voudrait bien lui porter un peu de pain et de l'eau, etc., etc. La sentinelle lui permit de passer. Quelques minutes plus tard un soldat se présenta à la porte et demanda si l'on n'avait pas vu sortir une femme, faisant en même temps le portrait de celle qui venait de sortir. La sentinelle lui dit qu'en effet elle venait de passer; alors le soldat parut entrer dans une grande colère, disant que c'était sa femme qui s'était donné un rendez-vous avec son amant; et il menaça de le dénoncer à l'empereur. La sentinelle lui dit alors qu'elle ne pouvait être loin et qu'il lui serait facile d'aller doucement surprendre les coupables; le soldat sortit aussitôt; mais comme on devait s'y attendre il ne reparut plus.
Aux difficultés et aux ennuis suscités par un grand corps de paysans armés, qui jour et nuit harcelaient le camp, vint encore s'ajouter le fléau de la famine: un petit pain abyssinien coûtait un dollar; un kilo et demi de sel, un dollar; on ne pouvait absolument pas se procurer du beurre, et journellement cent personnes mouraient de faim. Lorsque le grain que l'on avait dérobé à Metraha fut achevé, il n'y eut plus moyen de s'en procurer d'autre; de nouveaux pillages était chose impossible, et tant que Théodoros ne changerait pas son camp, il ne devait pas espérer de se procurer les moindres provisions. Déjà toutes les mules, les chevaux et quelques moutons qui restaient encore étaient morts faute de nourriture; ils ne pouvaient paître dans l'enceinte de ce camp vicié, l'herbe y ayant déjà été broutée; et quant à les conduire dans un champ de verdure, loin de là, c'était tout à fait impraticable. Les pauvres bêtes tombaient l'une après l'autre et infectaient le camp par les exhalaisons qui s'élevaient de leurs cadavres. Toutes les vaches avaient été tuées auparavant par ordre de Théodoros. Un jour, après une de ses razzias, il avait ramené à Debra-Tabor plus de quatre-vingt mille vaches; la nuit venue les paysans s'approchèrent à une certaine distance et se mirent à implorer la pitié de l'empereur, le suppliant de leur rendre leurs bestiaux, sans lesquels ils ne pouvaient cultiver le sol. Théodoros allait leur accorder leur demande lorsqu'un de ces misérables qui le servaient lui dit: «Votre Majesté ignore-t-elle qu'il y a une prophétie dans le pays disant qu'un roi s'emparera de tout le bétail; quand les paysans viendront et le supplieront de leur rendre leur bétail, le roi se laissera toucher; mais bientôt après il mourra?» Théodoros répondit: «C'est bon, la prophétie ne s'applique pas à moi.» Et immédiatement il donna ordre que toutes les vaches, celles qu'il avait amenées comme celles qui étaient encore dans les champs autour du camp, fussent abattues. L'ordre fut promptement exécuté et l'on m'a dit que ce jour-là on abattit plus de cent mille vaches, qui furent toutes brûlées dans la plaine à très-peu de distance du camp.
Le lendemain Théodoros, assis devant sa hutte, aperçut un homme qui gardait une vache dans les champs; il le fit appeler et lui demanda s'il n'avait pas entendu l'ordre donné la veille. Le paysan répondit que oui, mais qu'il n'avait pas tué sa bête parce que sa femme étant morte la veille en donnant le jour à un enfant, il l'avait gardée à cause de son lait. Théodoros lui dit: «Pourquoi cela, ne saviez-vous pas que je serais un père pour votre enfant? Mettez cet homme à mort, dit-il à ceux qui l'entouraient, et prenez soin de son enfant pour moi.»
Les fourgons étant prêts, Théodoros se décida à marcher vers Magdala. La peste engendrée par la famine et par les miasmes qui provenaient des monceaux de cadavres non enterrés, aggravait le mauvais état des troupes de l'empereur; et l'on pouvait prévoir qu'avant peu de semaines l'armée tout entière aurait péri de maladie ou de besoin. Le 10 octobre, Sa Majesté commanda à ses soldats de mettre le feu à leurs tentes à Debra-Tabor et de détruire entièrement toute trace de leur passage: ne laissant pour souvenir de son séjour qu'une seule église élevée en expiation du sacrilège de Gondar. Cette expédition fut la plus pénible qu'il eût jamais faite; nul ne se fût aventuré dans une semblable entreprise, et aucun homme n'eût tenté le rude voyage qu'il avait en perspective; il lui fallut toute l'énergie, toute la persévérance, toute la volonté de fer dont il était doué, pour surmonter de si effrayantes difficultés.
Théodoros n'avait alors que cinq mille soldats, tous plus ou moins affaiblis par la faim ou la maladie, mécontents et n'attendant qu'une occasion favorable pour prendre la fuite. Le nombre des serviteurs au contraire était de quarante à cinquante mille, tous gens sans espérance et inutiles, qu'il fallait protéger et nourrir. Il avait encore plusieurs centaines de prisonniers à surveiller, beaucoup de bagages à porter, quatorze fourgons, des canons et des mortiers; l'un d'eux, le fameux Sébastopol, pesait à lui seul de quinze à seize mille livres; il était escorté de dix chariots et le tout traîné par des hommes dans un pays qui n'avait pas de route. Théodoros ne se laissa pas abattre par ces circonstances défavorables; il sembla pendant quelque temps avoir repris sa première énergie, et traita ses serviteurs avec plus d'égards. Son étape journalière n'était pas longue, il ne faisait qu'un mille et demi ou deux milles tout au plus. Une partie du camp partait de grand matin, traînant les chariots, et protégeant les serviteurs contre les attaques des rebelles, qui les suivaient toujours à une certaine distance, épiant l'occasion favorable de se venger sur eux de tous les mauvais traitements qui leur avaient été infligés par l'empereur; une autre partie restait en arrière pour garder tout ce qu'on n'avait pu transporter, et au retour de la première escouade, tous partaient pour le lieu de halte du jour, emportant ce qui avait été laissé dans la matinée. L'oeuvre de la journée n'était point encore accomplie: le blé n'étant pas encore mûr et couvrant les champs qu'ils traversaient, Théodoros les engageait, en leur montrant l'exemple, à arracher les épis encore verts, à les froisser entre les mains et à se rassasier ainsi par ce frugal repas; puis ils allaient se désaltérer à la source voisine. De Debra-Tabor à Checheo, telle fut la tâche journalière de cette faible armée de Théodoros: des soldats attelés aux fourgons et aux chariots à la place des chevaux et des mules qui manquaient, toujours en alerte, tonte la contrée ayant pris les armes contre eux, sans autre ressource que l'orge non mûri qu'ils arrachaient sur leur chemin, sans repos ni jour ni nuit: telle fut la retraite de cette armée qui ne trouverait pas son égale dans toutes les annales de l'histoire.
Les prisonniers furent les plus maltraités; plusieurs étaient enchaînés des pieds et des mains, même les Européens; pour faire une courte promenade dans ces conditions c'est déjà fatigant; mais faire un mille et demi ou deux milles, sur une route inégale, avec les mains et les pieds chargés de fer, c'est une des plus cruelles tortures qu'on puisse imaginer. Chaque jour, Madame Flad et Madame Rosenthal, dès qu'elles arrivaient au lieu de la station, renvoyaient leurs mules aux Européens pour qu'ils n'allassent pas à pied. Au bout de quelque temps, M. Staiger ayant à faire un habit de gala pour l'empereur, les fers lui furent ôtés des mains ainsi qu'aux cinq autres Européens. Les prisonniers indigènes réclamèrent qu'on les autorisât à avoir une monture. Sa Majesté, ayant su qu'ils avaient de l'argent, leur fit dire qu'ils recevraient l'autorisation demandée moyennant un dollar chacun. Théodoros devait être bien gêné en vérité pour exiger une telle misère. Plusieurs de ces prisonniers acceptèrent la condition et moyennant quelques petits présents offerts aux chefs possesseurs de mules, ils voyagèrent plus commodément.
A Aibankab, Théodoros s'arrêta quelques jours afin de laisser reposer son armée. Près de là s'élèvent deux monceaux de pierres qui ont fait donner à ce lieu le nom de Kimer-Dengea[25]. Voici l'histoire racontée dans le pays à ce sujet. Une reine à la tête de son armée fit une expédition contre les Gallas; en partant elle ordonna à chacun de ses soldats de jeter en passant une pierre sur cette portion de champ, et au retour elle donna encore l'ordre à ceux qui restaient de jeter chacun une pierre à côté du premier monceau. Le premier tas est très-grand et le second très-petit; on dit que la reine, jugeant par la différence combien grandes étaient les pertes qu'elle avait faites, ne s'aventura plus contre les Gallas.
A Kimer-Dengea Théodoros rencontra une caravane de marchands de sel en route pour Godjam. Il leur demanda pourquoi ils portaient leurs marchandises aux rebelles au lieu de les lui porter. Le chef de la caravane lui répondit poliment, qu'il avait entendu dire par des marchands que Sa Majesté avait l'habitude de brûler les gens vivants et que par conséquent il avait eu peur de se rendre auprès de lui. Théodoros lui dit: «Il est vrai que je suis un méchant homme, mais si vous aviez eu confiance en moi je vous aurais bien traités; mais comme vous préférez les rebelles, j'aurai soin qu'à l'avenir vous n'alliez plus les trouver.» Puis il s'empara du sel et des mules, envoya tous les marchands dans une maison vide; la fit entourer de bois sec, mit des sentinelles à la porte et ensuite y fit mettre le feu.
Les paysans de Gahinte auxquels Théodoros fit offrir une amnistie refusèrent son offre; trois fois il fit une proclamation pour leur offrir un pardon complet, à condition qu'ils retourneraient à lui. Ils finirent par lui envoyer quelques prêtres pour voir comment se conduirait Sa Majesté. Théodoros les reçut très-bien, et leur promit qu'il n'entrerait pas à Gahinte; il leur demandait seulement quelques vivres; mais pour lui prouver leur sincérité ils devaient lui envoyer de chaque village une personne influente qui résiderait dans son camp jusqu'à son départ de Begemder. Heureusement pour eux les habitants n'acceptèrent pas ces conditions; Théodoros était trop prudent pour s'aventurer dans leur vallée; il se contenta de ravager autour de son camp; et avant de partir fit jeter tout vivants dans les flammes quelques pauvres misérables qui avaient été assez simples pour aller le rejoindre sur la foi de sa proclamation.
Théodoros arriva au pied d'une montée rapide qui mène de Begemder à Checheo, le 22 novembre. Jusque-là la route n'avait pas été mauvaise; mais maintenant se dressait devant lui une côte perpendiculaire, où il fut obligé d'abattre d'énormes rochers pour s'ouvrir une route à travers le basalte afin de pouvoir traîner ses chariots, ses fusils, ses mortiers sur le Zébite, plateau situé au-dessus de la colline.