Théodoros ensuite ordonna à chacun de se retirer et ayant invité M. Flad à s'asseoir, il lui demanda: «Avez-vous vu la reine?» M. Flad lui répondit affirmativement, ajoutant qu'il avait été gracieusement reçu et qu'il avait à communiquer à Sa Majesté un message verbal de la part de la reine. «Qu'est-ce que c'est?» demanda aussitôt Théodoros. M. Flad répondit: «La reine d'Angleterre m'a chargé de vous informer, que si vous ne renvoyez pas au plus tôt dans leur pays ceux que vous retenez captifs depuis si longtemps, vous ne devez vous attendre à aucun témoignage d'amitié de sa part.» Théodoros écouta fort attentivement et même se fit répéter le message plusieurs fois. Après un certain silence, il dit à M. Flad: «Je leur ai demandé un témoignage d'amitié, et ils me l'ont refusé. S'ils veulent venir et se battre, qu'ils viennent, et qu'on m'appelle femme si je ne les bats pas.»

Le lendemain, M. Flad lui offrit plusieurs présents de la part du gouvernement anglais, du docteur Beke, et de quelques autres personnes; il avait mis à part les provisions qu'il avait apportées pour nous, mais tout fut envoyé dans la tente royale, ainsi que 1,000 dollars qui nous étaient destinés. Théodoros s'empara de tout sous prétexte que les routes étaient dangereuses, et qu'il enverrait un mot à M. Rassam à Magdala à ce sujet. Le 29, Théodoros fit prendre de nouveau le télescope: l'un de ses officiers l'ayant examiné le trouva excellent, mais Théodoros prétendit qu'il ne pouvait rien apercevoir au travers: «Il m'a été envoyé parce qu'il n'était pas bon,» répétait-il, «c'est la même histoire qu'il y a quelques années lorsque Basha Falaka (le capitaine Speedy) m'envoya un tapis par M. Kerans; mais par la puissance de Dieu j'enchaînai le porteur du tapis. L'individu qui m'envoie le télescope a voulu se moquer de moi, c'est comme s'il me disait: Parce que tu es roi je t'envoie un excellent télescope avec lequel tu ne verras rien.» M. Flad fit tout ce qu'il put pour désabuser Sa Majesté et la convaincre que le télescope lui avait été envoyé comme témoignage d'amitié; mais Théodoros devenant de plus en plus colère, M. Flad pensa qu'il valait mieux se taire.

Le mardi 30, Théodoros fit encore appeler M. Flad et lui annonça qu'il allait l'envoyer rejoindre sa famille à Debra-Tabor. M. Flad saisit cette occasion pour lui faire le récit complet des rapports que les rebelles avaient avec la France, et leur désir de se mettre en relation avec nous; il assura à Théodoros que s'il ne se conformait pas à la demande de la reine, il attirerait sur lui une guerre désastreuse. Théodoros écouta avec beaucoup de froideur et d'indifférence et lorsque M. Flad eut fini de parler, il lui répondit tranquillement: «N'ayez nulle crainte; la victoire vient de Dieu. J'ai foi dans le Seigneur et j'espérerai en lui; je ne me confie pas en ma puissance. J'ai foi en Dieu qui dit: Si vous aviez de la foi gros comme un grain de moutarde, vous transporteriez les montagnes.» Il ajouta que bien qu'il n'eût pas enchaîné M. Rassam, cela revenait au même; que celui-ci ne lui aurait jamais envoyé des ouvriers. Il savait déjà du temps de Bell et de Plowden que les Anglais n'étaient pas ses amis, seulement s'il en avait bien agi avec ces derniers c'était parce qu'il leur devait personnellement des égards. Il finit en disant: «Je remets tout au Seigneur: c'est lui qui décidera sur le champ de bataille.»

Théodoros avait exhalé sa colère à propos du télescope afin de cacher son désappointement sur la question politique. Il avait dit une fois à l'un des ouvriers, an moment où il écrivait à M. Flad de lui amener des artisans: «Vous ne me connaissez pas encore; mais je veux que vous me traitiez de fou, si par mon habileté je ne les oblige pas à faire ce que je veux.» Au lieu d'ouvriers, d'hommes blancs qu'il eût gardés comme otages, Théodoros reçut une dépêche catégorique déclarant «qu'il ne devait espérer aucun témoignage d'amitié qu'il n'eût d'abord mis en liberté tous ceux qu'il avait si longtemps et si déloyalement détenus.» Sa réponse, pleine d'humilité, devait plaire à ses partisans; ils étaient superstitieux et ignorants et avaient une certaine confiance en ses paroles pleines d'espérance.

Les désertions avaient considérablement amoindri les troupes de Théodoros. Il connaissait très-bien la fascination qu'exerce une nombreuse armée dans un pays comme l'Abyssinie; aussi afin d'augmenter ses forces affaiblies, après avoir pillé quatre ou cinq fois Dembea et Taccosa, il dépêcha une proclamation aux paysans dans les termes suivants: «Vous n'avez plus ni toit, ni grain, ni bétail. Ce n'est pas moi qui vous en ai privés: c'est Dieu qui l'a fait. Venez avec moi et je vous conduirai dans des lieux où vous aurez de quoi manger et du bétail en abondance, et je punirai ceux qui sont la cause que la colère de Dieu est venue sur vous.» Il fit de même pour le district de Begemder qu'il avait complètement détruit; et plusieurs de ces malheureux affamés et misérables, ne sachant où aller ni comment vivre, furent bien aises d'accepter ses offres.

La position de Théodoros n'était pas une position enviable. Dans le mois de mai, Ras-Adilou, et tous les hommes de Yedjow, les seuls cavaliers qui lui restassent, quittèrent son camp ouvertement en plein midi, emmenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et leurs serviteurs. Théodoros craignit en poursuivant les déserteurs de fournir une nouvelle occasion de désertion à une partie des soldats qui lui restaient et qui probablement auraient profité de la circonstance, non pour poursuivre, mais pour rejoindre les fuyards. Peu de temps auparavant un jeune chef de Gahinte, nommé Zallallou, à la tête de deux cents cavaliers, s'était enfui dans sa patrie, et par son influence, tous les paysans de ce district s'étaient armés et s'étaient préparés à défendre leur pays contre Théodoros et son armée affamée. Le même jour qu'il quittait le camp impérial, Zallallou rencontra quelques-uns de nos serviteurs en route pour Debra-Tabor, où ils allaient se procurer quelques provisions; tout ce qu'ils avaient leur fut enlevé, leurs vêtements leur furent arrachés et ils furent faits prisonniers pendant quelques jours.

Ce fut environ vers cette époque que les provinces de Dahonte et de Dalanta prirent parti pour les Gallas, chassèrent les gouverneurs que Théodoros leur avait imposés et s'emparèrent des bestiaux, des mules, des chevaux appartenant à la garnison de Magdala et qui avaient été envoyés dans ces provinces, selon la coutume, avant la saison des pluies, à cause de la rareté de l'eau sur l'Amba. Théodoros pouvait à peine appeler son empire la petite portion de terrain qui lui restait encore de cette vaste contrée qu'il possédait au commencement, en juin 1867; on pouvait dire de lui que c'était un roi sans royaume et un général sans armée. Magdala et Zer-Amba étaient toujours occupés par ses troupes; mais à part ces deux forts, il ne lui restait plus rien; son camp ne se composait que de soldats mutinés où la désertion avait fait de tels vides qu'à peine pouvait-il compter six à sept mille hommes, dont la majorité se composait de paysans qui l'avaient suivi uniquement pour ne pas mourir de faim. A plusieurs milles autour de Debra-Tabor le pays ne présentait qu'un désert et Théodoros voyait arriver avec effroi la saison des pluies; car il n'avait aucune provision dans son camp et il avait à nourrir un grand nombre de serviteurs, le peuple de Gondar et une armée innombrable de bouches inutiles.

Il ne fallait pas songer à piller le Begemder; les paysans étaient toujours sur le qui-vive et au moindre signe ils étaient sur pied, tuant les maraudeurs, et se tenant hors de portée des fusiliers qui accompagnaient l'empereur. Théodoros se souvint alors d'un district qui n'avait pas encore été pillé, c'était le Belessa, situé an nord-est de Begemder. Afin d'en surprendre complètement les habitants, quelques jours auparavant il annonça qu'il allait faire une expédition dans une direction tout à fait opposée et pour que son armée eût une apparence plus formidable, il donna l'ordre que tous ceux qui possédaient un cheval, une mule ou un serviteur les envoyassent, sous peine de mort, pour accompagner l'expédition. Les habitants de Belessa, loin d'être surpris, avaient été informés de ses projets par leurs espions, et Théodoros, à son grand désappointement, s'aperçut avant d'arriver que leurs villages étaient en feu, les paysans ayant préféré détruire eux-mêmes leurs demeures que de les voir dévaster. Sous la conduite d'un chef intrépide, Lij-Abitou, jeune homme d'une bonne famille, officier fugitif de la maison de l'empereur, les paysans bien armés avaient pris position sur un petit plateau, séparé seulement par un ravin étroit de la route que devait suivre Théodoros. Au grand étonnement de celui-ci, au lieu de se sauver à la vue des chevaux de bataille du souverain, les paysans non-seulement ne reculèrent pas, mais quelques-uns de leurs chefs bien montés s'avancèrent hors des rangs pour défier Théodoros lui-même. Les astrologues devaient lui avoir dit que le jour n'était pas favorable, car après que plusieurs des chefs qui avaient porté le défi eurent été tués sur le champ de bataille, Théodoros refusa de conduire ses hommes en personne, et sans essayer même de résister, il donna l'ordre de se retirer. Belessa était sauvé; ces voleurs affaiblis, mourants de faim, que Théodoros appelait des soldats passèrent une nuit pleine d'angoisses; fatigués, affamés et gelés, ils n'osèrent dormir, car les paysans auraient pu les surprendre et les attaquer à tout moment. Les cruautés exercées par Théodoros après son retour de Debra-Tabor furent terribles; elles sont trop horribles même pour être racontées. A la fin fatigué de se venger sur des innocents, sa pensée se tourna vers un lieu qu'il pourrait aisément piller; c'était l'île de Metraha.

Cette île, située dans la mer de Tana, à vingt milles environ an nord de Kourata, est séparée de la terre ferme seulement par quelques centaines de mètres. C'était un asile protégé par le caractère sacré des prêtres et des moines qui y résidaient en paix; et en même temps les marchands et les propriétaires y envoyaient leurs biens et leurs provisions pour y être plus en sûreté. Théodoros n'eut aucun scrupule de violer le sanctuaire de l'île. Depuis longtemps il avait violé l'asile que l'église offre à tous et il n'hésita pas à ajouter un autre sacrilège à ses crimes si nombreux. A son arrivée à Metraha il ordonna à ses gens de lui construire des radeaux. Tandis qu'ils étaient occupés à ces constructions, un prêtre arriva dans un bateau, et s'approchant à portée de la voix s'informa de ce que désirait l'empereur. Théodoros lui dit que c'était le grain qu'ils avaient dans leurs greniers. Le prêtre répondit qu'ils le lui enverraient; mais Théodoros voulant autre chose que le grain dit au prêtre qu'il n'avait rien à craindre, mais de lui faire envoyer les bateaux des insulaires. Il s'engagea solennellement à ne pas les inquiéter, et à n'emporter rien que le grain qu'ils avaient. Le prêtre retourna dans l'île, informa les habitants de la conversation qu'il avait eue avec l'empereur, et la majorité s'étant prononcée pour satisfaire à la requête du souverain, il fut décidé que tous les bateaux convenables seraient conduits vers la terre ferme. Les quelques personnes qui n'avaient pas eu confiance dans la parole de l'empereur descendirent dans leurs canots, et ramèrent dans une direction opposée. Théodoros ordonna aussitôt que l'on fît feu sur eux avec les petits canons qu'on avait apportés; on obéit; mais on manqua les fugitifs, ce qui irrita encore plus l'empereur. Dès que Théodoros et la meilleure partie de son armée eurent abordé dans l'île, ils enfermèrent tous les habitants qui étaient restés, dans les plus grandes maisons, et après s'être emparés de tout l'or, de l'argent, du grain et des marchandises qu'ils avaient pu trouver, ils mirent le feu au village et brûlèrent vivants les prêtres, les marchands, les femmes et les enfants. Pendant quelque temps l'abondance régna de nouveau au camp. L'ordre de fondre le grand canon avait été mis à exécution; le jour où il devait être terminé arriva enfin et l'empereur et les ouvriers attendirent avec anxiété le résultat de leurs travaux. Les Européens, consternés, aperçurent bientôt qu'ils avaient manqué leur affaire. Théodoros pourtant ne se montra point fâché, il leur dit de ne pas craindre mais d'essayer encore, que peut-être ils réussiraient mieux une seconde fois. Il examina soigneusement chaque partie de la fabrication, afin de trouver la cause de l'insuccès; et il s'aperçut bientôt qu'il était dû à la présence de l'eau autour du moule. On se remit aussitôt à l'ouvrage, Théodoros fit ouvrir une grande et profonde tranchée sur le bord du moule. Ce drainage enleva toute humidité et une seconde tentative réussit complètement. Théodoros fut transporté de joie; il fit de magnifiques présents aux ouvriers et fit préparer tout ce qui était nécessaire pour porter avec lui cette immense pièce.

Pendant les pluies de 1867 les ennuis de Théodoros ne firent que croître; en vérité le châtiment de sa conduite perverse se faisait sentir bien lourdement, et pour sa fière nature ce devait être une agonie constante. Les rebelles maintenant craignaient si peu Théodoros que chaque nuit ils attaquaient son camp, et veillaient constamment pour s'emparer des maraudeurs ou des soldats qui montaient la garde. Ils avaient fini par inspirer une telle terreur à ces soldats que pour les protéger et en même temps pour empêcher la désertion jusqu'à un certain point, Théodoros avait fait élever une grande défense au pied de la colline sur laquelle son camp était établi. Les deux ennemis se livraient une guerre d'extermination; Théodoros n'avait aucune pitié pour les paysans dont il parvenait à s'emparer; de leur côté ceux-ci torturaient et mettaient à mort tous les hommes du camp de l'empereur qu'ils pouvaient surprendre. Le récit détaillé des atrocités commises par l'empereur pendant le dernier mois de son séjour à Begemder serait trop horrible pour des oreilles humaines; qu'il nous suffise de dire qu'il brûla vivants ou condamna à des morts plus cruelles encore dans ce court espace de temps plus de trois mille personnes! Sa rage était si forte alors que ne pouvant satisfaire sa vengeance en punissant ceux qui l'insultaient chaque jour et le volaient, il passa sa colère sur les quelques compagnons qui lui étaient restés fidèles et qui partageaient son sort. C'étaient des chefs qui avaient vécu des années auprès de lui, des amis qui le connaissaient depuis son enfance, des hommes âgés et respectables qui l'avaient protégé aux premiers jours de son règne, tous gens qui avaient plus ou moins souffert à cause de leur fidélité, et qui tombaient, innocentes victimes, pour satisfaire ses injustes violences. Plusieurs succombèrent à des maladies lentes, dans les chaînes ou dans la torture, sans autre crime que celui d'avoir aimé leur maître.