Un matin que, selon leur usage, ils étaient venus, Théodoros d'une voix pleine de colère leur demanda pourquoi ils ne travaillaient pas comme les autres. Ils s'aperçurent aussitôt à son ton, à ses manières, qu'il serait imprudent de refuser sa demande, et s'inclinant sous cet ordre ils se mirent à l'ouvrage. Théodoros, pour témoigner sa satisfaction, ordonna qu'ils fussent revêtus de robes d'honneur et leur envoya 100 dollars. Pendant quelque temps ils travaillèrent à la fonderie, mais plus tard ils furent envoyés avec M. Bardel pour faire des routes pour l'artillerie; Théodoros, selon sa précaution ordinaire, en faisait faire deux à la fois, une dans la direction de Magdala, l'autre conduisant à Godjam; c'était afin que tout son peuple aussi bien que les rebelles ignorassent ses mouvements.

A cette même époque M. Brandeis et M. Bardel se rencontrèrent à des sources thermales, situées non loin de Debra-Tabor, où ils s'étaient rendus avec l'autorisation de Sa Majesté, pour le rétablissement de leur santé. Bien que M. Bardel ne fût pas le bienvenu, étant justement détesté de tout le monde, cependant une douce intimité s'établit entre ces messieurs, et dans une heure d'épanchement M. Brandeis révéla à M. Bardel un complot d'évasion projeté avec ces messieurs, lui offrant en même temps d'en faire partie. Au bout de quelques jours ils retournèrent à Debra-Tabor ou du moins à quelque distance de cette ville où était leur chantier de travail.

Ils se mirent alors à l'oeuvre pour compléter les divers arrangements à prendre, et enfin tout étant prêt, ils choisirent la nuit du 25 février pour leur évasion. Vers les dix heures du soir M. Bardel ayant jeté un coup d'oeil dans la tente où tous se trouvaient assemblés, et voyant que tout était prêt, prétendit avoir oublié quelque chose chez lui, et pria ces messieurs de l'attendre quelques minutes. Ils y consentirent; mais M. Bardel étant monté à cheval, partit au galop pour aller trouver Théodoros. Cet homme sans principes, que les Abyssiniens eux-mêmes regardaient avec défiance, avait bassement trahi, sans pitié pour leur malheur, ces pauvres gens qui s'étaient fiés à lui. Théodoros fut tout surpris lorsque M. Bardel lui dit que les quatre Européens qu'il avait pris à son service, ainsi que M. Mackerer, étaient sur le point de déserter: «Mais n'êtes-vous pas aussi un des leurs?» lui demanda Théodoros. M. Bardel avoua qu'en effet il faisait partie du complot; mais que c'était afin de prouver son attachement à son maître en le lui révélant; que d'ailleurs il pouvait s'en assurer de ses propres yeux. Théodoros aussitôt l'accompagna à la tente où les autres attendaient avec anxiété le retour de leur compagnon. Quel ne fut pas leur étonnement et leur effroi lorsqu'ils virent arriver l'empereur en compagnie du traître!

Théodoros avec calme leur demanda pourquoi ils se montraient si ingrats et pourquoi ils voulaient s'enfuir. Ils répondirent qu'il leur tardait de revoir leur patrie. Ils furent alors livrés aux soldats qui accompagnaient sa Majesté, et chacun d'eux lié à l'un de ses serviteurs, se vit mettre les chaînes aux pieds et aux mains. Tous leurs compagnons furent dépouillés de leurs vêtements, frappés de verges, et plusieurs même en moururent. Leur position dès ce jour-là fut des plus terribles, ils furent enfermés d'abord avec une centaine d'Abyssiniens tout nus et mourants de faim, et furent témoins de l'exécution d'un millier d'entre eux. Plusieurs avaient été leurs camarades de lit, aussi s'attendaient-ils à chaque instant à payer de leur vie la faute de leur folle entreprise. Cependant au bout d'un certain temps Théodoros les traita un peu mieux que les autres prisonniers: il leur donna une petite tente pour eux seuls, leur permit de mettre leurs vêtements et les autorisa à avoir des serviteurs pour leur préparer leur nourriture.

En avril 1867 la rébellion avait pris une telle extension, que, à part quelques provinces voisines de Magdala, cette forteresse et une autre, le Zer Amba, près de Tschelga, Théodoros ne pouvait pas même dire sienne la portion de terrain sur laquelle sa tente était plantée. Les ouvriers européens avaient fabriqué quelques fusils pour lui; mais craignant qu'à Gaffat ils ne fussent enlevés par des rebelles, Théodoros se décida à les faire transporter à son camp. Il prit pour prétexte la réception d'une lettre de M. Flad, parut fâché des nouvelles qu'il avait reçues, et couvrit ainsi son ingratitude envers ses fidèles serviteurs d'une excuse spécieuse.

Le 14 avril, Théodoros alla à Gaffat, s'arrêta au pied de la colline sur laquelle cette ville est bâtie, fit appeler les Européens et leur dit qu'il avait reçu une lettre de M. Flad, traitant des questions sérieuses, et que, ne pouvant se fier à eux, comme ils étaient si éloignés de lui, ils iraient à Debra-Tabor jusqu'au retour de M. Flad, qu'alors tout s'expliquerait; il ajouta qu'il avait appris que des préparatifs étaient faits pour la réception des troupes anglaises à Kedaref, mais que s'il était tué ils mourraient les premiers. L'un des Européens, M. Moritz Hall, se plaignit des traitements injurieux auxquels ils étaient soumis après de longs et fidèles services: «Tuez-nous tout à fait, s'écria-t-il, mais ne nous déshonorez pas de cette manière; si dans la lettre que vous avez reçue il y a quelque chose qui nous accuse, pourquoi ne la faites-vous pas lire devant votre peuple? La mort est préférable à d'injustes soupçons.» Théodoros, en colère, lui ordonna de se taire, et les envoya tous, sous escorte, à Debra-Tabor; leurs femmes et leurs familles les suivirent; toutes leurs propriétés furent confisquées, mais plus tard elles furent rendues en partie, et leurs outils et leurs instruments de travail leur ayant été renvoyés, l'ordre leur fut donné de se remettre à l'ouvrage. Une fois les Européens et les fusils en sûreté dans son camp, Théodoros quitta Debra-Tabor pour une expédition de maraudage; mais à Begemder il rencontra une résistance si opiniâtre de la part des paysans, que ses soldats finirent par murmurer.

Afin de les calmer, il les conduisit vers Foggara, plaine fertile située an nord-ouest de Begemder; mais il n'y trouva absolument rien. Tout le grain avait été enfoui, et le bétail transporté dans une autre partie éloignée de la contrée. L'un de nos délégués, que M. Rassam lui avait envoyé, le trouva dans cette plaine et à son retour il nous donna les plus tristes détails sur la conduite de l'empereur: les flagellations, la bastonnade, les exécutions étaient journellement employées, et il était devenu si avide d'argent, qu'il avait emprisonné plusieurs de ses propres serviteurs, fixant la rançon de chacun d'eux à 100 dollars. Pendant son absence les gens de Gaffat se consultèrent pour savoir quel serait le meilleur moyen de regagner les faveurs de l'empereur, et ils décidèrent de lui fabriquer un immense mortier. Théodoros en fut tout réjoui. Une fonderie fut établie et le Grand Sébastopol qui était destiné à l'écraser et à être notre moyen de salut, fut commencé.

XVII

Arrivée de M. Flad de l'Angleterre.—Il remet une lettre et un message de la reine d'Angleterre.—L'épisode du télescope.—On prend soin de nos intérêts.—Théodoros ne cédera qu'à la force.—Il recrute son armée.—Ras-Adilou et Zallallou désertent.—L'empereur est repoussé à Belessa par Lij-Abitou et les paysans.—Expédition contre Metraha.—Ses cruautés dans cette localité.—Le Grand Sébastopol est fabriqué.—La famine et la peste obligent l'empereur à lever son camp.—Difficultés de sa marche vers Magdala.—Son arrivée dans le Dalanta.

Peu de temps après que les gens de Gaffat, eurent été dirigés sur Debra-Tabor, M. Flad arriva d'Angleterre et alla trouver Théodoros à Dembea, le 26 avril. Leur première rencontre ne fut pas très-aimable. M. Flad remit à Sa Majesté la lettre de la reine d'Angleterre ainsi que celles du général Merewether, du docteur Beke et des parents des premiers prisonniers. En présentant la lettre du général Merewether à Théodoros, M. Flad lui dit qu'il lui apportait un présent de ce Monsieur, un excellent télescope. Théodoros lui demanda de le voir. Le télescope fut difficile à mettre à la portée de la vue de Théodoros, et comme cela prenait du temps M. Flad ne put achever de le mettre en place à cause de l'impatience de Sa Majesté qui lui dit: «Emportez-le dans votre tente, nous l'examinerons demain; mais je vois bien que ce n'est pas un bon télescope: je sais qu'il m'a été envoyé parce qu'il n'était pas bon.»