L'expédition avait fait merveille: Gondar était entièrement détruit. Quatre églises d'un rang inférieur avaient seules échappé à la ruine. L'or, la soie, les dollars abondaient maintenant au camp royal. Théodoros fut reçu à son retour de Debra-Tabor, avec tous les honneurs du triomphe qui accompagnent une victoire. Les gens de Gaffat vinrent au-devant de lui avec des torches allumées, le comparant an pieux Ezéchias. Si l'étoile de Théodoros avait pâli devant ses actes de barbarie, elle se voila complètement à partir de ce jour; tout lui fut désormais contraire; le succès ne connut plus ses armes.
L'incendie de Gondar augmenta puissamment le pouvoir des rebelles. Ils avancèrent sans bruit mais sûrement, s'emparant des districts les uns après les autres, jusqu'à ce que toutes les provinces acceptèrent leur autorité, s'accordant dans un commun anathème contre le monarque sacrilége, qui n'avait pas hésité à détruire des églises que les musulmans Gallas eux-mêmes avaient respectées. Tant que les soldats eurent de l'argent, les paysans leur vendirent tout ce qu'ils voulurent: mais'cela ne pouvait durer et les choses de première nécessité devinrent rares au camp impérial. Théodoros s'adressa aux chefs: ils devaient employer leur influence et forcer les mauvais paysans à apporter des provisions. Mais les paysans ne les écoutèrent pas, ils répondirent aux chefs: «Que le roi vous mette en liberté et alors nous ferons tout ce que vous nous direz; mais nous voyons bien que vous agissez par contrainte.» Théodoros ordonna alors qu'on torturât les chefs: «S'ils n'ont pas de grain, qu'ils donnent de l'argent,» disait-il. Quelques-uns d'entre eux avaient des épargnes, ils les envoyèrent; car la torture est pire que la pauvreté; mais cela n'améliora pas leur condition. Théodoros croyait qu'ils en avaient davantage; mais comme il ne leur restait plus rien, ils ne purent rien envoyer et plusieurs moururent dans les tourments qui leur étaient journellement infligés; parmi ces morts se trouvaient les meilleurs soldats, les plus fermes soutiens et les amis les plus intimes du despote.
Les désertions devinrent plus fréquentes; les chefs partaient ouvertement de jour suivis par leurs compagnons d'armes. Le fusilier jetait son arme offensive et allait rejoindre ses frères opprimés, les paysans; une grande partie des troupes de Begemder abandonnèrent une cause si injuste pour retourner dans leurs villages. Théodoros, dans cet état de choses, en revint à ses moeurs primitives. Il pilla et nourrit son armée de son pillage. Mais les gens de Begemder ne voulurent pas inquiéter leurs compatriotes, et l'empereur n'avait pas grande confiance dans la bravoure des hommes de Dembea; alors il dépêcha les gens de Gahinte contre les paysans d'Yfag, les fils de Mahdera-Mariam contre ceux de Esté, les districts d'une province contre ceux d'une autre plus éloignée, choisissant si possible des hommes qui eussent quelque animosité entre eux. D'abord il réussit et revint de ses expéditions avec de grandes provisions; mais ses terribles cruautés finirent par lasser les paysans. Se joignant aux déserteurs ils se battirent contre les maraudeurs et les chassèrent hors de chez eux, puis ils envoyèrent leurs familles dans des provinces éloignées et cessèrent de cultiver le sol à plusieurs milles au delà de Debra-Tabor.
En mars 1867 Théodoros partit pour Kourata, la troisième ville de l'Abyssinie par son importance, et le plus grand centre de commerce après Gondar et Adowa. Mais cette fois il échoua complètement. Depuis son expédition de Gondar tous les paysans étaient toujours en alerte dans tous les districts environnants: des feux de signaux étaient allumés, ils s'avertissaient les uns les autres, et les victimes échappaient an tyran.
A Kourata il ne trouva personne que quelques maraudeurs; les riches négociants, les prêtres, tout le monde s'était embarqué emportant son avoir dans de petits bateaux indigènes, hors de portée des fusils de Théodoros, attendant tranquillement son départ pour retourner dans leur home. Théodoros eut un grand désappointement; il s'attendait à rapporter une riche moisson, et il ne trouva rien. Il voulut se venger, mais il fut encore déçu. Ses soldats désertaient en masse; bien peu lui restaient encore, il commanda de détruire Kourata. La ville sacrée, ses maisons, ses rues, ses arbres même avaient été consacrés au service de Dieu; un tel sacrilège était au-dessus même de la scélératesse des soldats abyssiniens. Théodoros dut s'en retourner à Debra-Tabor. Pendant une semaine ou deux il continua à ravager les campagnes, mais avec bien peu de succès; chaque fois les difficultés étaient plus grandes; les paysans avaient perdu leur première frayeur; ils se défendaient chez eux et défiaient même les chefs élégamment équipés; quelques partisans encore restaient fidèles à leur souverain; mais le jour n'était pas éloigné où tout prestige étant tombé il se trouverait un homme qui braverait son roi, bien que sacré.
La position des Européens était vraiment pénible. Rien n'est à comparer à tout ce qu'ils ont eu à souffrir pendant la dernière année de leur séjour, pour plaire à ce tigre féroce, enragé et furibond. Théodoros était complètement changé; quiconque l'eût connu dans les premiers jours de sa puissance n'eût plus reconnu le jeune prince élégant et chevaleresque, ou le fier et juste empereur, dans l'homicide monomane de Debra-Tabor.
Peu de jours avant notre départ pour Magdala (après l'assemblée politique), MM. Staiger, Brandeis et les deux chasseurs primitivement arrêtés, prévoyant que nous serions bientôt jetés en prison et probablement enchaînés, profitèrent d'une permission antérieure qui les autorisait à rester auprès de Madame Flad pendant l'absence de son mari, afin de se tenir loin de l'orage qui les menaçait. Mackelvie, l'un des premiers captifs et serviteur du capitaine Cameron, se prétendant malade, demeura aussi en arrière, et bientôt après prit du service auprès de Sa Majesté. Mackerer, autre prisonnier, serviteur aussi du capitaine Cameron, était déjà au service de l'empereur, préférant cette position à une seconde captivité à Magdala. Ils s'inquiétaient fort peu alors du temps qu'ils avaient à passer à ce service.
Madame Rosenthal, à cause de sa santé, ne put alors nous accompagner. Plus tard elle demanda plusieurs fois l'autorisation d'aller rejoindre son mari, mais toujours sous quelque prétexte spécieux cette autorisation lui fut refusée jusqu'à deux mois avant notre élargissement. Madame Flad et ses enfants eurent le même sort, ayant été confiés aux gens de Gaffat par son mari au moment de son départ.
Le nombre des Européens retenus par Théodoros pendant notre captivité à Magdala, y compris M. Bardel, était de quinze, sans compter deux dames et plusieurs personnes d'une classe inférieure.
Théodoros ne fut pas plutôt retourné à Debra-Tabor, après nous avoir envoyés à Magdala, qu'il créa, avec l'aide des Européens, une fonderie de canons, de grosseurs et de poids différents, ainsi que des mortiers de fort calibre. Gaffat, où la fonderie avait été établie, était située à quelques milles de Debra-Tabor, et chaque jour Théodoros avait l'habitude d'y venir avec une petite escorte et accompagné du surintendant des travaux. Ces jours-là les quatre Européens qui n'avaient pas été conduits à Magdala (M. Staiger et ses amis) habituellement venaient présenter leurs hommages à l'empereur; mais ne travaillaient pas. Mackerer et Mackelvie avaient été mis en apprentissage chez les gens de Gaffat et s'efforçaient de plaire à l'empereur qui, pour les encourager, leur fit présent d'une chemise de soie et de 100 dollars à chacun.