[24] Selon les lois de l'Eglise d'Abyssinie, l'évoque doit être prêtre cophte, ordonné an Caire. La dépense occasionnée par la consécration d'un évêque est d'environ 10,000 dollars.
XVI
Ce que faisait Théodoros pendant notre séjour à Magdala.—Sa conduite à Begemder.—Une rébellion éclate.—Marche forcée sur Gondar.—Les églises sont pillées et brûlées.—Cruautés de Théodoros.—L'insurrection croît en forces.—Les desseins de l'empereur sur Kourata échouent.—M. Bardel trahit les nouveaux ouvriers.—Ingratitude de Théodoros envers les gens de Gaffat—Son expédition sur Foggera échoue.
Théodoros ne demeura à Aibankak que quelques jours après notre départ, puis il retourna à Debra-Tabor. Il nous avait dit une fois: «Vous verrez quelles grandes choses j'accomplirai pendant la saison des pluies,» et nous croyions qu'il marcherait sur le Lasta ou le Tigré avant que les routes fussent rendues impraticables par les pluies, pour soumettre la rébellion qu'il avait laissé s'agiter plusieurs années sans s'en inquiéter. Il est très-probable que s'il eût adopté ce plan, il aurait regagné son prestige et facilement réduit ces provinces à l'obéissance. Nul ne fut plus ennemi de Théodoros que lui-même; il semblait parfois possédé d'un malin esprit qui le faisait être l'instrument de sa propre destruction. Il aurait pu maintes fois regagner les provinces qu'il avait perdues, et circonscrire la rébellion dans une certaine étendue; mais toutes ses actions, du jour où nous le quittâmes jusqu'à son arrivée à Islamgee, semblaient être calculées pour accélérer sa chute.
Le Begemder est une province grande, riche et fertile, la terre des moutons, ainsi que son nom l'indique; c'est un beau plateau élevé de sept ou huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer, bien arrosé, bien cultivé et très-peuplé. Les habitants en sont belliqueux et braves pour des Abyssiniens, et jusque-là avaient été fidèles à Théodoros. Ils ont plus d'une fois repoussé les rebelles qui s'aventuraient sur leurs terres pour les envahir. Quelques mois auparavant Tesemma Engeddah, jeune gouverneur de Gahin, district du Begemder sur la frontière de l'est, attaqua une armée, envoyée à Begemder par Gobazé, la battit complètement et en mit à mort tous les hommes, excepté quelques chefs, réservés pour être envoyés à l'empereur qui en disposerait selon son bon plaisir.
Le Begemder paye un tribut annuel de trois cents mille dollars, et approvisionne constamment le camp de la reine, de grains, de vaches, etc. etc., de plus, quand l'empereur séjourne dans cette province, elle fournit au camp tous ses approvisionnements. Elle fournit encore dix mille hommes à l'armée, tous bons lanciers, mais mauvais tireurs.
Aussi Théodoros leur préfère-t-il les hommes de Dembea, qui se montrent plus adroits dans l'usage des armes à feu.
Le Begemder, dit le proverbe, est le faiseur et le destructeur des rois. Ce fut bien le cas pour Théodoros. Après la bataille de Ras-Ali, le Begemder le reconnut pour son maître et fut ainsi la cause qu'on le regarda désormais comme le futur législateur de toute la contrée. Théodoros connaissait parfaitement les difficultés qu'il avait à surmonter, et ayant pris ses précautions il se crut maître du succès. D'abord ce ne furent que sourires: il récompensa les chefs, flatta les paysans; assurant que son séjour serait court, qu'il allait partir d'un jour à l'autre. Le tribut annuel fut payé, l'empereur fit de magnifiques présents à plusieurs chefs; il leur donna une quantité de chemises de soie, et déclara qu'aussitôt que les Européens auraient fini les canons qu'ils lui fabriquaient, il partirait pour Godjam et avec ses nouveaux mortiers il détruirait le repaire du principal rebelle, Tadla Gwalu. Il invita tous les chefs à venir s'établir dans son camp: cela le rendrait heureux, disait-il. Il s'en était fait des amis, lorsque surgirent plusieurs difficultés qui lui furent nuisibles. Théodoros leur demanda s'ils ne lui avanceraient par le tribut d'une année, et s'ils ne pourraient pas aussi approvisionner plus amplement son armée. Il devait partir pour longtemps et ne les importunerait plus ni pour tribut ni pour approvisionnement. Les chefs firent d'abord de leur mieux; tout ce qui valait quelques dollars, le blé, le bétail, tout ce dont les paysans purent disposer, prit le chemin du camp et des trésors du roi. Mais les paysans finirent par se fatiguer et refusèrent d'écouter plus longtemps les sollicitations de leurs chefs. Théodoros s'apercevant qu'il n'obtenait plus rien par de bonnes paroles, prit un ton menaçant et impérieux. L'un après l'autre il emprisonna tous les chefs, toujours sous quelque bon prétexte; c'était pour éprouver leur fidélité. Il savait bien qu'ils finiraient par lui fournir ce dont il avait besoin, alors non-seulement il les relâcherait, mais il les traiterait avec les plus grands honneurs. Ces malheureux firent tout ce qu'ils purent et les paysans, afin d'obtenir la délivrance de leurs chefs, apportèrent tout ce qu'ils avaient comme rançon. A la fin, chefs et paysans s'aperçurent que tous leurs efforts étaient impuissants pour satisfaire leur insatiable maître.
Cet état de choses dura plus de huit mois, et pendant ce temps, d'abord par des paroles doucereuses, puis par intimidation, Théodoros vécut lui et son armée sans difficulté et sans inquiétude. Il ne fit d'autre expédition que celle de Gondar. Il haïssait cette cité de prêtres et de marchands, toujours prête à recevoir à bras ouverts quelque rebelle, quelque chef de voleurs qui s'asseyait sans crainte d'être inquiété dans les salles du vieux roi abyssinien et y recevait les hommages et les tributs des pacifiques habitants. Plusieurs fois déjà Théodoros avait exhalé sa rage contre cette malheureuse cité, il avait envoyé à différentes reprises ses soldats pour la piller, et les riches marchands musulmans n'avaient échappé à la destruction, eux et leurs maisons, qu'en comptant des sommes énormes. Ce n'était plus la fameuse cité de Fasilodas, la ville riche et commerciale décrite par les anciens voyageurs; la confiance avait foi par suite des extorsions si souvent répétées du roi. Cette métropole abyssinienne ne pouvait plus répondre aux appels faits à sa richesse. Mais restent encore debout ses quarante-quatre églises, entourées de magnifiques arbres qui donnaient à la capitale un aspect tout à fait pittoresque. Nul n'avait osé étendre une main sacrilège sur ces sanctuaires et jusqu'alors Théodoros lui-même avait reculé devant une telle action. Mais maintenant il avait habitué son esprit à la pensée du sacrilège; l'or de Kooskuam, l'argent de Bata, les trésors de Selassié rempliraient ses coffres vides; ces églises devaient périr avec la riche cité; rien ne serait laissé que le souvenir de son passage, aucun toit n'abriterait plus le peuple dépossédé.
Dans l'après-midi du 1er décembre, Théodoros partit pour son expédition meurtrière, prenant avec lui seulement ses hommes d'élite, ses meilleurs cavaliers et ses premiers ouvriers. Il ne s'arrêta pas jusqu'à son arrivée, le lendemain matin, an pied de la colline sur laquelle s'élevait Gondar; il avait fait plus de quatre-vingts milles dans seize heures. Mais quoiqu'il fût tombé soudainement sur son ennemi, c'était déjà trop tard; la nouvelle de son approche avait couru plus vite que lui. Le joyeux elelta retentissait de maison en maison; les habitants, épouvantés à la pensée de la terrible calamité que leur présageait une telle visite, affectaient cependant de paraître heureux. Les députés des rebelles avaient en ce moment quitté la ville, et accompagnés de quelques centaines de cavaliers, ils attendaient à peu de distance le résultat de la venue de Théodoros. Ils n'attendirent pas longtemps. L'envahisseur fouilla toutes les maisons, pilla toutes les demeures, depuis l'église jusqu'à la hutte la plus misérable, et chassa devant lui, comme un vil bétail, les dix mille habitants qui étaient restés dans cette grande cité. Puis le travail de destruction commença: des feux furent allumés de maison en maison; les églises, les palais, les habitations les plus remarquables du pays, ne furent bientôt plus qu'un monceau de ruines noircies par la fumée. Les prêtres regardaient ce sacrilège d'un oeil désolé; quelques-uns priaient, d'autres murmuraient; d'autres même étaient allés jusqu'à maudire! Sur un ordre donné par Théodoros cent des prêtres les plus âgés furent jetés dans les flammes! Mais sa fureur insatiable demandait d'autres victimes. Où étaient les jeunes filles qui lui avaient souhaité la bienvenue à son arrivée? N'étaient-ce pas leurs joyeux refrains qui avaient averti les rebelles? «Qu'on les amène!» s'écria le féroce tyran, et toutes ces malheureuses furent jetées vivantes dans le foyer de l'incendie.