Le campement de Menilek dans la plaine de Galla était plein de péril pour nous, et ne pouvait lui être d'aucun avantage. Le lendemain matin il nous envoya une dépêche par l'intermédiaire de Aito-Dargie, nous demandant ce qu'il devait faire. Nous lui démontrâmes encore fortement la nécessité d'attaquer l'Amba du côté d'Islamgee; et dans le cas où un assaut lui paraîtrait impossible, nous le pressâmes d'arrêter toute communication entre la forteresse et le camp impérial. Notre plus grande crainte était que Théodoros, venant à apprendre que Menilek donnait l'assaut à son Amba, n'envoyât l'ordre immédiat d'exécuter tous les prisonniers de quelque importance, nous autres y compris. Sans contredit, une grande inimitié existait dans l'Amba contre Théodoros, et si Menilek avait donné suite à ses projets, sous peu de jours il eût vu l'Amba tomber en son pouvoir. Mais il demeura campé sur le terrain qu'il s'était d'abord choisi, et ne fit aucune tentative pour nous délivrer.
Waizero Terunish se conduisit très-bien en cette occasion; elle donna un adderash (festin public), présidé par son fils Alamayou, à tous les chefs de la montagne. Comme c'était un festin de jour il ne fut composé que de pain de tef et de sauce au poivre; et comme les provisions de tej se faisaient rares dans le cellier royal, l'enthousiasme ne fut pas considérable. Cela eut pourtant pour effet de forcer les chefs et les soldats à proclamer ouvertement leur fidélité à Théodoros; avec ces partisans toujours assez forts et desquels elle n'avait pas à craindre de trahison, elle se prépara à s'emparer des mécontents, avant qu'ils eussent eu le temps de se déclarer en rébellion ouverte comme partisans de Menilek. Tous ceux dont les allures étaient déjà suspectes et ceux qui avaient pris des engagements avec Menilek et accepté ses présents, prirent peur. On envoya appeler Samuel; il trembla; nous-mêmes nous fûmes pleins de crainte pour lui comme pour nous, et notre joie fut grande lorsque nous le vîmes revenir. S'étant aperçue que quelques chefs ne s'étaient pas montrés, la reine s'informa quelle avait été la cause de leur absence. Comprenant qu'ils ne pouvaient former un parti assez fort en faveur de Menilek, ceux-ci donnèrent des explications qui furent acceptées à condition que le lendemain ils se trouveraient dans l'enceinte royale et que là en présence de la garnison entière, ils proclameraient leur fidélité. Ils s'y rendirent ainsi qu'ils l'avaient promis, et furent les plus bruyants dans leurs applaudissements, dans leurs expressions de dévouement à Théodoros, et dans leurs outrages au gros garçon qui s'était aventuré près d'une forteresse confiée à leurs soins.
La reine avait célébré sa fête d'une façon très-convenable. Le ras et les chefs se consultèrent pour savoir s'il ne serait pas bon de faire quelque chose de leur côté pour montrer leur affection et leur dévouement à leur maître. Mais que faire? Ils avaient déjà placé des gardes extraordinaires la nuit aux portes, et protégé tous les points faibles de l'Amba; il n'y avait plus qu'à inquiéter les prisonniers. Le second jour après l'arrivée de Menilek en face de la montagne, Samuel reçut l'ordre des chefs de nous envoyer coucher tous dans une hutte; une seule exception fut faite en faveur de l'ami du roi, M. Rassam. Mais le pauvre Samuel, quoique malade, alla trouver le ras et insista pour que l'ordre fût retiré. Je crois que son influence fut secondée en cette circonstance par une douceur qu'il glissa délicatement dans la main du ras. Les chefs dans leur sagesse avaient aussi décidé, et le lendemain matin l'ordre fut confirmé, que tous les serviteurs, excepté ceux de M. Rassam, seraient renvoyés au bas de la montagne. Les messagers ainsi que les serviteurs ordinaires employés par M. Rassam furent aussi obligés de partir. Ils me permirent ainsi qu'à M. Prideaux, à part nos serviteurs portugais, d'avoir chacun une porteuse d'eau et un petit garçon. Je n'avais pas de maison à Islamgee; Samuel ne crut pas qu'il me fut permis d'y planter une tente, aussi nos pauvres compagnons eussent été très-mal si le capitaine Cameron ne les eût admis, avec sa bienveillance ordinaire, à partager le quartier de ses propres domestiques. Nous fûmes très-contrariés par cet ordre absurde et vexatoire, et j'eus encore bien de l'ennui lorsque tout fut redevenu comme auparavant, pour retrouver des serviteurs; il me fallut toute l'influence de Samuel et une douceur au ras, pour obtenir ce que je voulais.
Comme l'on peut s'y attendre les détenus abyssiniens ne furent pas non plus épargnés; presque tous leurs serviteurs furent envoyés au bas de la montagne, on ne leur en laissa qu'un par trois ou quatre prisonniers qui fut chargé journellement de leur porter le bois, l'eau et de préparer leur nourriture. Ils ne furent pas obligés de quitter les dortoirs, mais ils durent rester jour et nuit dans le même lieu tout encombré. Tout le monde était dans l'attente de savoir si Menilek se déciderait à quelque chose, et mettrait fin ainsi à cet état d'anxiété.
De grand matin, le 3 décembre, nous apprîmes, par nos domestiques, que Menilek avait levé son camp et qu'il se mettait en marche. Où allait-il? nous ne le savions pas; mais comme nous croyions avoir sa confiance, nous nous flattâmes qu'il avait suivi nos conseils, et que nous le verrions bientôt à Selassié ou sur le plateau d'Islamgee. Nous passâmes une matinée pleine d'angoisses: les chefs paraissaient fort inquiets; évidemment, ils s'attendaient à un assaut dans cette direction, et nous fûmes avertis que nous serions appelés à renforcer les fusiliers si l'Amba était attaqué. Toutefois, notre attente fut courte. Une fumée s'élevant au loin et dans la direction du chemin de Shoa nous montra clairement que le futur conquérant, sans tenter le moindre assaut, s'en retournait dans son pays, et, pour tout exploit, avait brûlé quelques misérables villages, dont les habitants étaient des partisans de Mastiate.
L'excuse que Menilek donna de sa retraite précipitée fut que ses provisions s'achevaient, et que, n'ayant pas un camp de serviteurs avec lui, il ne pouvait se faire préparer du pain; ses troupes étant affamées et mécontentes, il s'était décidé à retourner à Shoa pour se procurer un camp de serviteurs, et revenir mieux approvisionné dans le voisinage de Magdala, jusqu'à ce que la forteresse se rendît. La vérité était, qu'à son grand désappointement, il avait entendu de son camp un feu de mousqueterie tiré pendant qu'il faisait sa démonstration; il était persuadé que, pour aussi bien que le plan eût été concerté, sa seule chance de réussite était dans la longueur du temps et dans les effets produits par la famine qu'amène toujours un long siège. Il pouvait obtenir des provisions en abondance, car il était l'allié de Workite et dans une contrée amie. Il aurait pu même en obtenir beaucoup des districts sans défense de Worahaimanoo, Dalanta, etc., etc., qui auraient été tout à fait disposés à lui envoyer d'abondantes provisions dans son camp, sur la simple assurance qu'il ne les inquiéterait pas. Mais si cette fusillade dérangea un peu ses plans, quelque chose qu'il vit le soir du second jour, une faible vapeur de fumée, le fit lâchement s'enfuir. Qui sait? Cette fumée venait peut-être du camp du terrible Théodoros. Il était, il est vrai, toujours très-loin. Mais Menilek savait bien que son beau-père était un homme de longues marches et de soudaines attaques. Sa puissante armée ne serait-elle pas dispersée comme la balle par le vent, au cri de: «Théodoros arrive!» C'était bien à craindre, et il conclut que le plus tôt qu'il pourrait s'éloigner serait le meilleur.
Notre désappointement fut indescriptible. Je ne saurais exprimer notre rage, notre indignation, notre mépris, devant une telle lâcheté. Ce gros garçon, comme nous l'appelions aussi maintenant, nous le méprisions, nous le haïssions. Si nous avions été assez imprudents pour nous montrer ouvertement ses partisans, que serions-nous devenus? Menilek, sans doute bien renseigné, aurait probablement réussi si l'évêque eût vécu seulement quelques semaines de plus. Les choses, telles qu'elles étaient, nous laissaient dans une grande douleur; s'il n'avait jamais quitté Shoa, ainsi que Workite, Mastiate aurait mis le siège devant l'Amba. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, la forteresse aurait été entourée, et jamais Théodoros ni ses envoyés ne se seraient aventurés au sud du Béchelo, si Mastiate se fût trouvée là avec ses vingt mille cavaliers.
Après la retraite de Menilek, je me jurai, pour une bonne fois, de ne plus avoir aucune confiance dans les promesses des chefs indigènes, qui toujours s'en allaient en fumée. A partir de cette époque, j'entendis dire avec la plus grande indifférence que tel ou tel marchait dans telle direction, qu'il ou qu'elle attaquerait Théodoros, envahirait l'Amba, intercepterait toute communication entre les gens de la forteresse et notre ami Théodoros. Nous étions depuis longtemps sans messagers, et le dernier ne nous avait pas apporté la nouvelle que nous attendions avec tant d'anxiété. Notre impatience devint encore plus grande lorsque nous vîmes que nous n'avions rien à attendre des indigènes. Nous pensions bien que l'expédition de l'Angleterre était en voie d'exécution; nous sentions que quelque chose devait se passer, mais nous soupirions après la certitude.
Oh! comme je me souviens du 13 décembre, glorieux jour pour nous! Jamais amant n'a lu le billet longtemps attendu de sa bien-aimée avec plus de joie et de bonheur que nous ne lûmes, ce jour-là, la bonne et chère lettre de notre excellent ami le général Merewether! Les troupes anglaises avaient débarqué. Depuis le 6 octobre, nos compatriotes étaient dans le même pays qui nous voyait captifs! Rades et jetées étaient franchies, régiment après régiment avait quitté les côtes de l'Inde, et quelques-uns déjà marchaient vers les Alpes de l'Abyssinie, pour nous délivrer ou nous venger! C'était trop délicieux pour être cru: nous ne pouvions y ajouter foi. Avant peu, tout devait donc être terminé par la liberté ou par la mort! Tout était préférable au prolongement de notre esclavage. Théodoros arrivait.—Qu'importe? Merewether n'était-il pas là, le brave commandant, le galant officier, le politique accompli! Avec des hommes comme un Napier, un Staveley, à la tête des troupes britanniques, impossible d'être plus longtemps en butte à l'injure de mesquines vexations. Nous étions même prêts à subir un sort pire, si tel devait être notre lot; mais le prestige de l'Angleterre serait rétabli, et le sang de ses enfants ne resterait pas sans vengeance. Ce fut un de ces moments d'exaltation que nul n'a connu, sinon celui qui a passé des mois entiers d'agonie morale, suivis d'une joie soudaine. Nous riions à coeur joie d'avoir eu seulement un moment l'idée de nous fier à des poltrons comme Gobazé et Menilek. L'espoir de revoir nos braves compatriotes nous réconfortait. Nous les suivions par la pensée, et dans nos coeurs, nous souffrions de toutes les fatigues, de toutes les privations qu'ils auraient à supporter avant d'avoir pu rendre libres les captifs. De nouveau, la Noël et le nouvel an nous trouvèrent dans les fers à Magdala; mais, cette fois, nous étions heureux; cette fois était la dernière, et, quels que fussent les événements, nous étions pleins d'espoir dans notre délivrance: nous nous transportions, par la pensée, aux fêtes de Noël de l'année suivante, que nous passerions au home.
Note: