Les Gallas sont divisés en sept tribus. Elles ne diffèrent en rien entre elles, la seule chose qui les sépare ce sont les guerres civiles. Si ces braves guerriers comprenaient le proverbe: l'union fait la force, ils pourraient s'emparer du pays entier de l'Abyssinie tout aussi aisément que leurs pères s'emparèrent des plateaux qu'ils habitent en ce moment. Lorsqu'ils voudront vivre d'accord entre eux ils pourront porter leurs armes victorieuses dans tout le pays environnant. Issus de leurs races, les Gooksas, les Mariés, les Alis, ont tenu le pouvoir dans leurs mains et ont gouverné le pays pendant plusieurs années. Malheureusement, à l'époque de notre captivité, comme cela avait été trop souvent le cas auparavant, ils étaient en proie à de vaines jalousies, à de mesquines rivalités, qui les avaient affaiblis au point que, pouvant imposer leurs lois à l'Abyssinie entière, ils étaient au contraire tout simplement des instruments de vengeance entre les mains des rois et des chefs chrétiens. Toujours une moitié des leurs s'est battue contre l'autre moitié; aussi ne pouvaient-ils songer à des guerres éloignées, leurs ennemis étant à leurs portes.
Abusheer, le dernier Iman des Wallo-Gallas, laissa deux fils, de deux femmes, Workite (Or fin) et Mastiate (Miroir). Le fils de la première dont il a été question dans un chapitre précédent, fut tué par Théodoros dans la fuite de Menilek à Shoa, et Workite n'eut d'autre alternative que d'implorer l'hospitalité du jeune roi qu'elle avait sacrifié.
Deux ans à peine s'étaient écoulés que Mastiate se trouvait en possession du pouvoir suprême qui lui avait été confié, du consentement unanime des chefs, comme régente de son fils jusqu'à ce qu'il eut atteint sa majorité.
Menilek, après sa fuite, n'eut pas une tâche facile à remplir: le chef qui s'était mis à la tête de la rébellion, et qui après avoir repoussé Théodoros lui avait infligé un honteux échec, se déclara indépendant et devint le Cromwell de l'Abyssinie. Cependant Menilek fut bien reçu par une petite portion de ses fidèles partisans; Workite aussi était accompagnée de quelques guerriers fidèles; et plus tard un assez grand nombre de chefs ayant abandonné l'usurpateur pour se ranger sous l'étendard de Menilek, celui-ci marcha contre le puissant rebelle, qui tenait toujours la capitale et plusieurs places fortes, défit complètement son armée et le fit lui-même prisonnier.
Cette victoire fut suivie de près par la soumission de Shoa; chefs après chefs vinrent déposer leurs armes et reconnaître pour leur roi le petit-fils de Sabela Selassié. Une fois ses droits reconnus, Menilek conduisit son armée contre les nombreuses tribus de Gallas, qui habitent les belles provinces situées entre la frontière sud-est de Shoa et le lac pittoresque de Guaraqué. Mais au lieu de rançonner ces races agricoles, comme avait fait son père, il leur promit de les traiter honorablement, en vassaux soumis à un pouvoir bienveillant, moyennant un tribut annuel. Les Gallas surpris de cette clémence, de cette générosité inattendue, acceptèrent volontiers ses conditions; et, d'ennemis qu'ils étaient primitivement, ils devinrent ses fidèles guerriers, et l'accompagnèrent dans toutes ses expéditions. Théodoros avait laissé une forte garnison dans un amba déclaré imprenable et situé sur la frontière nord de Shoa dans une position qui dominait le passage conduisant du pays de Galla aux collines élevées de Shoa. Menilek, avant sa campagne dans la province de Galla, avait investi cette dernière forteresse de Théodoros, et après un mois de siège, la garnison, qui avait supplié plusieurs fois son maître de lui envoyer du renfort, finit par céder et ouvrit ses portes an jeune roi. Menilek traita tous ces guerriers avec douceur, plusieurs furent honorés de charges dans sa maison, d'autres reçurent des titres et des places, ou bien furent placés dans des postes de confiance.
Menilek devait beaucoup à Workite; sans sa protection opportune, il eût été poursuivi, et comme Shoa lui avait fermé ses portes, sa position lui eût fait courir de grands dangers. Il n'avait point oublié cela, ni que pour lui sauver la vie elle avait sacrifié son fils unique et perdu son royaume: sa dette de reconnaissance était immense, et rien ne pouvait dédommager la reine de son dévouement. Mais s'il ne pouvait lui rendre son fils massacré, il pouvait et voulait marcher contre sa rivale et, par la force des armes, rétablir la reine déchue sur le trône qu'elle avait perdu à cause de lui. A la fin d'octobre 1867, Menilek à la tête d'une armée d'environ quarante à cinquante mille hommes, dont trente mille cavaliers, deux à trois mille mousquetaires et le reste de lanciers, fit son entrée dans la plaine de Wallo-Galla: il déclara qu'il ne venait pas en ennemi, mais en ami; non pour détruire et piller, mais pour rétablir dans ses droits Workite, la reine dépossédée. Celle-ci était accompagnée d'un jeune garçon qu'elle assurait être son petit-fils, fils du prince qui avait été tué deux ans auparavant à Magdala; elle prouva qu'il était né dans le pays de Galla, avant qu'elle partît pour Shoa, et qu'il était le fruit d'une de ces unions si fréquentes dans le pays; elle l'avait emmené, disait-elle, lorsqu'elle était allée chercher un refuge auprès de celui qu'elle avait sauvé. Afin d'empêcher toute tentative de sa rivale contre son petit-fils, elle avait tenu la chose secrète. Cependant son histoire ne fut admise que par très-peu de personnes; j'ai su que dans l'Amba les soldats en riaient; ce fut toutefois un prétexte offert à la plupart de ses premiers partisans pour s'attacher à sa cause, et s'ils n'acceptèrent pas le conte dans leur for intérieur, du moins ils eurent l'air d'y ajouter foi.
Les chefs des Gallas hésitèrent quelque temps. Menilek garda sa parole; il ne pilla jamais ni n'inquiéta personne et recueillit bientôt la récompense de sa sage politique. Cinq des tribus envoyèrent leur soumission et reconnurent Workite comme régente de son petit-fils. Mastiate, en présence d'une telle défection, adopta la conduite la plus prudente en se retirant avec les restes de son armée, devant les forces puissantes de son adversaire, qui la poursuivit quelques jours mais sans jamais l'attaquer. Menilek voyant qu'il n'y avait plus rien à craindre de ce côté, et que les droits de Workite avaient été aussi bien établis que possible, partit accompagné d'une partie des troupes de sa nouvelle alliée et marcha contre Magdala.
Menilek évidemment comptait beaucoup sur le mécontentement si connu de la garnison, et il espérait, par l'intermédiaire de l'évêque dont il ne connaissait pas la mort, de son oncle Aito-Dargie et de M. Rassam, qu'il trouverait à son arrivée un parti qui l'aiderait du moins, s'il ne lui livrait pas l'Amba tout de suite. Sans aucun doute, si l'évêque eût vécu, il aurait réussi, soit par la crainte, soit par la menace, à ouvrir les portes de l'Amba à son ami bien-aimé. Aito-Dargie avait bien, je n'en doute pas, la promesse de quelques chefs, d'être assisté dans cette entreprise; mais ils n'étaient pas assez forts et au dernier moment ils manquèrent de courage.
Quant à M. Rassam il adopta la conduite la plus prudente en mettant sa politique en rapport avec les mouvements de Menilek. On ne pouvait prendre trop de précautions, car il y avait beaucoup de raisons de craindre que cette grande entreprise ne se terminât en une vaine démonstration. Il donna toutefois de grands encouragements à Menilek, lui offrant l'amitié de l'Angleterre, et même l'assurant qu'il serait reconnu roi du pays par notre gouvernement, si nous lui devions jamais notre délivrance. Il l'engagea à camper à Selassié, à tirer deux charges de coups de fusil contre les portes, et si la garnison ne se rendait pas, à aller camper entre Arogié et le Bechelo, afin d'empêcher Théodoros d'entrer dans l'Amba avant l'arrivée de nos troupes.
Nous fûmes bien trompés par Wakshum Gobazé qui pendant six semaines fut toujours sur le point de venir et qui n'arriva jamais. D'un autre côté nous nous attendions à ce que Mastiate s'efforcerait de s'emparer de son Amba; mais elle ne parut jamais; et pour achever de nous mettre dans un état pénible d'attente journalière, Menilek se fit désirer plus d'un mois. Nous avions déjà renoncé à le voir, lorsqu'à notre grande surprise, dans la matinée du 30 novembre, nous aperçûmes un camp établi sur le penchant nord du Tenta; et à l'extrémité d'une petite éminence dominant le plateau opposé à Magdala, nous vîmes se dessiner les tentes rouges, blanches et noires du roi de Shoa; ce jeune prince ambitieux s'intitulait déjà le Roi des rois. Mais notre étonnement fut bien plus grand, lorsque vers midi, nous entendîmes le bruit retentissant d'un feu de mousqueterie mêlé aux décharges d'un petit canon. Nous eûmes alors plus de confiance dans le courage de Menilek que nous n'en avions eu jusque-là, croyant que, protégée par le feu de ses mousquets, l'élite de ses troupes assaillirait la place. Sachant le peu de résistance qu'il rencontrerait nous nous réjouissions déjà à la perspective de notre délivrance, ou tout au moins à l'avantage d'un changement de maître. Nous n'avions pas encore fini de nous féliciter, lorsque le feu cessa tout à coup; comme tout était parfaitement calme sur l'Amba nous ne savions ce qu'il était arrivé; quelques-unes de nos sentinelles entrèrent dans notre hutte et nous demandèrent si nous avions entendu la prouesse de Menilek. Hélas! il n'était que trop vrai que c'était une vaine fanfaronnade: Menilek avait fait feu des hauteurs du plateau de Galla, hors de portée, pour effrayer la garnison et l'amener à se soumettre. Satisfait ensuite du travail de sa journée, il avait fait retirer ses troupes dans leurs tentes, attendant le résultat de leur manifestation martiale.