Le messager envoyé pour annoncer la mort de l'Abouna à l'empereur, était fort inquiet des termes dans lesquels il s'exprimerait, ne sachant pas de quelle manière Théodoros recevrait la nouvelle. Il choisit un terme moyen et décida qu'il ne paraîtrait ni triste ni joyeux. Théodoros en apprenant la chose, s'écria: «Dieu soit béni! mon ennemi est mort!» Puis s'adressant au messager, il ajouta: «Vous êtes fou! Pourquoi en arrivant ne vous êtes-vous pas écrié: «Miserach! (bonne nouvelle!)» Je vous eusse donné ma meilleure mule!»
Avec la mort de l'évêque, nos espérances déjà si faibles, semblèrent s'évanouir pour jamais. Wakshum Gobazé, par son traité avec Mastiate, avait renoncé à ses prétentions sur Magdala; et quand bien même Menilek aurait voulu remplir ses engagements et venir tenter le siège de l'Amba, nul doute qu'il ne fût retourné sur ses pas dès qu'il aurait appris la mort de son ami qu'il était si désireux de mettre en liberté. Nous n'avions aucun renseignement précis sur les démarches tentées par les nôtres pour notre délivrance; et bien que certains du débarquement des troupes, nous craignions toujours que quelque contre-temps ne fût survenu dans les derniers moments qui eût fait abandonner l'expédition, ou ne l'eût fait remplacer par quelque nouveau projet plus ou moins chimérique. Nous avions reçu une petite somme en dernier lieu; mais comme tout était rare et cher, nous étions très-avares de notre argent, et nous refusâmes de donner plusieurs témoignages d'amitié, bien que ce fût une chose dangereuse dans notre position.
Nous croyions (les événements se chargèrent de nous prouver que nous nous étions trompés), que si quelqu'un des puissants rebelles, ou quelque chef haut placé et d'une grande influence se présentait au pied de l'Amba, les misérables mécontents et à demi affamés qui l'habitaient seraient heureux de lui ouvrir les portes et de le recevoir comme un sauveur. Nous savions que la garnison ne se rendrait jamais aux Gallas. Ils étaient leurs ennemis depuis des années, et la dernière expédition de pillage que les soldats de la montagne avaient opérée sur leur territoire avait accru cette inimitié et détruit toute chance de réconciliation. Ce qu'il y avait le plus à craindre, c'est que Mastiate qui par son traité avec Gobazé, venait d'entrer en possession de tous les districts environnant Magdala et y avait établi une garnison, ne voulût naturellement s'emparer d'une forteresse tout entourée de ses possessions. Peu de jours après le départ de Gobazé pour Yedjow, elle donna l'ordre aux gens du voisinage de cesser d'approvisionner l'Amba et défendit à ses sujets de fournir le marché hebdomadaire; elle fixa même un jour de rendez-vous non loin de Magdala, aux troupes qu'elle avait envoyées en détachement dans le Dahonte et le Dalanta; afin de ravager la contrée à plusieurs milles à la ronde et de réduire ainsi la garnison par la famine.
Les Wallo-Gallas sont une belle race, supérieure aux Abyssiniens en élégance, en bravoure et en courage. Originaires de l'intérieur de l'Afrique, ils firent leur première apparition en Abyssinie, vers le milieu du seizième siècle. Ces hordes envahirent les plus belles provinces en grand nombre; ils surpassaient tellement les Amharas en courage et en équitation, que non-seulement ils parcoururent tout le pays, mais ils y vécurent plusieurs années des seuls produits du sol dans une imprudente sécurité. Au bout d'un certain temps ils s'établirent sur le magnifique plateau qui s'étend de la rivière de Bechelo aux collines élevées de Shoa, et du Nil au bas pays habité par les Adails. Bien que conservant encore plusieurs caractères de leur race, ils adoptèrent cependant en partie les moeurs et les coutumes des peuples qu'ils soumirent. Ils perdirent presque entièrement leurs habitudes de pillage et leurs moeurs pastorales, labourant le sol, se bâtissant des demeures permanentes, et jusqu'à un certain point adoptant dans leurs vêtements et leur nourriture, le genre de vie et les usages des premiers habitants.
En général le Galla est grand, bien fait, élancé, nerveux; les cheveux des hommes et des femmes sont longs, épais, ondulés plutôt que crépus, et ressemblent assez aux cheveux des Européens mal peignés, mais ils n'ont rien de la texture demi-laineuse qui couvre le crâne des Abyssiniens. Les vêtements des deux races sont identiques à peu de chose près; ils portent tous de grossiers pantalons, seulement ceux des Gallas sont plus courts et plus étroits que ceux des habitants du Tigré. Ils portent un grand vêtement de coton, qui leur sert de robe pendant le jour et de couverture pendant la nuit; la seule différence, c'est que les Gallas brodent rarement sur le côté de leur vêtement la rayure rouge qui est l'orgueil de l'Amhara. La nourriture des deux peuples est tout à fait semblable, tous les deux font leurs délices de la viande de vache crue, du shiro, plat de pois épicé et chaud, du wàt, et du teps (viande rôtie), seulement ils diffèrent dans le grain qu'ils emploient pour leur pain: l'Amhara aime passionnément le pain fait de graines de tef, tandis que le pain des Gallas est semblable à notre pain et se prépare avec la fleur de froment ou d'orge, seuls grains qui prospèrent dans ces hautes régions. Les femmes des Gallas sont belles en général; et lorsqu'elles ne sont pas exposées au soleil, leurs grands yeux noirs et brillants, leurs lèvres roses, leurs cheveux longs, noirs et élégamment tressés, leurs petites mains, leurs formes arrondies et gracieuses, en font les rivales des plus belles filles de l'Espagne ou de l'Italie. Une longue chemise tombant du cou à la cheville et retenue à la taille par les plis amples d'une ceinture de coton blanche; des anneaux auxquels pendent de fines petites clochettes, un long collier de perles ou d'argent, des anneaux blancs et noirs couvrant leurs petits doigts effilés, sont les objets reconnus comme indispensables à la toilette d'une amazone galla aussi bien que d'une dame amhara.
La différence la plus grande est dans la religion. Lors de leur première apparition, les Wallo-Gallas, ainsi que plusieurs autres branches de la même famille, qui vivent encore solitaires dans l'intérieur des terres sans relations avec les étrangers, étaient plongés dans la plus grossière idolâtrie, adorant même les arbres et les pierres; cependant plusieurs d'entre eux, sous cette forme matérielle de leur culte, adressaient leurs adorations à un être appelé inconnu, qu'ils tâchaient de se rendre propice par des sacrifices humains. Il est impossible de se procurer une information précise sur l'époque de leur conversion à l'islamisme; ce qu'il y a de certain c'est que cette religion est universellement reconnue par toutes les tribus des Gallas. Aucun Galla aujourd'hui ne pratique le culte idolâtre, et très-peu de familles ont adopté la foi chrétienne.
Si nous prenons les deux races ennemies et que nous comparions leurs habitudes morales et sociales, à première vue elles nous paraîtront aussi dissolues, aussi licencieuses l'une que l'autre. Mais un examen plus approfondi nous montrera que la dégradation de l'une d'elles n'est pas si profonde, et même par contraste elle nous paraîtra presque pure dans sa simplicité. La vie de l'Amhara est une vie toute sensuelle, toute de débauche; rarement la conversation a pour sujet des choses innocentes; il n'y a pas de titre mieux porté que celui de libertin et les femmes elles-mêmes sont fières d'une telle distinction; une prostituée n'est pas regardée comme telle. Les plus riches, les plus nobles, les plus haut placées sont sans pudeur en amour et même mercenaires, si elles ne sont pas les deux choses à la fois. Rien ne blesse plus une dame abyssinienne que d'entendre répéter quelle est vertueuse; il lui semblerait qu'on veut dire par là qu'elle est désagréable à voir, ou de quelque autre défaut nuisible à la multiplicité des intrigues.
Dans quelques localités du pays des Gallas, la famille a conservé les moeurs patriarcales. Le père est aussi absolu dans son humble hutte que le chef à la tête de sa tribu. Si un homme marié est obligé de quitter son village pour un voyage à l'étranger, sa femme aussitôt est recueillie par le frère de son mari qui se charge de lui servir de protecteur jusqu'au retour de l'absent. Cet usage a prévalu pendant longtemps. Aujourd'hui il n'est suivi que dans très-peu de localités; il est partout pratiqué sur le plateau qui s'élève entre le Bechelo, le Dalanta et le Dahonte, où les familles gallas isolées des autres tribus, ont conservé plusieurs des usages de leurs ancêtres. Un étranger invité sous le toit d'un chef galla trouverait dans la même hutte enfumée des individus de plusieurs générations. Le lourd toit de chacune d'elles, supporté par dix ou douze piliers, laisse au milieu un espace ouvert où se tiennent les matrones près du feu pour préparer le repas du soir; autour d'elles se joue un essaim d'enfants.
La porte est faite de bouts de tiges retenus ensemble par de petites branches coupées à l'arbre le plus voisin; en face est placé le simple alga du seigneur du manoir. Près de son lit hennit sa cavale favorite, l'enfant gâtée des jeunes et des vieux. Dans une autre partie séparée de la hutte se trouvent les provisions de froment et d'orge. Après le repas du soir, lorsque les enfants se sont endormis, fatigués de leurs jeux bruyants, et que le chef a vu que la compagne de son foyer était couchée, il conduit alors son hôte dans la partie de la hutte qui lui est réservée et où un lit d'herbes parfumées lui a été préparé sur une peau de vache.
Tout Galla est cavalier, et tout cavalier est soldat et n'est tenu qu'à suivre son chef. Cet état de choses constitue une milice permanente, une armée toujours prête, mais sans discipline. Aussitôt que le cri de guerre s'est fait entendre, ou que le signal des feux est apparu sur la cime de quelque pic lointain, le coursier est sellé, le jeune fils s'élance au-devant de son père pour lui tenir sa seconde lance, et de chaque hameau, de chaque demeure à l'apparence pacifique, se précipitent de braves soldats courant au rendez-vous. Lorsque Théodoros en personne envahit leur pays à la tête de ses milliers de soldats, ils dirent adieu à leurs foyers. Sa main impitoyable mit le feu à leurs fermes et à leurs villages partout où il comptait des ennemis. Les paysans sans défense s'enfuirent pour sauver leur vie, sachant bien qu'ils n'avaient à attendre ni grâce ni merci s'ils tombaient en son pouvoir.