Théodoros, en nous racontant ses ennuis un jour sur le chemin d'Agau-Medar, nous parla du sujet de leur malentendu avec l'Abouna. Il nous dit que leur querelle venait de ce qu'un jour qu'il avait invité ses officiers à un déjeuner public, l'évêque, profitant de son absence, et sous prétexte de confesser la reine, était entré dans sa tente. Lorsque Théodoros revint, après le déjeuner, s'étant présenté à la porte de l'appartement de sa femme, on l'avertit qu'elle était en conférence religieuse avec l'Abouna, et qu'il devait s'en retourner. Le soir, il se présenta encore à la tente de sa femme. Lorsqu'il entra, elle s'élança vers lui, et, tout en sanglotant sur son sein, elle lui raconta qu'elle lui avait été involontairement infidèle dans la journée, mais elle n'avait pu résister à la violence de l'évêque. Il l'avait pardonnée, disait-il, parce qu'elle était innocente; quant an suborneur, il n'avait pu le punir: la mort seule pouvait le venger d'un tel crime, et il ne pouvait porter la main sur un dignitaire de l'Eglise. Il n'y a aucun doute que tout cela était de l'invention de Théodoros; mais celui-ci avait évidemment répété la même histoire tout autour de lui, jusqu'à ce qu'il avait fini par y croire lui-même.

L'Abouna Salama perdit de son crédit, quoique probablement bien peu de personnes ajoutassent foi aux récits de l'empereur. D'après le proverbe, «Calomnions, il en restera toujours quelque chose,» le caractère de l'Abouna perdit de sa dignité, et désormais, il ne compta ses amis que dans le camp des ennemis du roi, tandis que ses ennemis à lui étaient tous des amis intimes de Théodoros. En public, ce dernier le traita toujours avec respect, bien qu'il ne montrât pas la même humilité qu'auparavant; par égard pour son peuple, il faisait une différence entre la personne de l'Abouna et son caractère officiel, le respectant à cause de la foi chrétienne, mais montrant le plus grand mépris pour sa conduite privée.

Pendant longtemps la question des possessions de l'Eglise fut un grand sujet de dissentiments entre eux. Théodoros ne pouvait souffrir une puissance quelconque rivale de la sienne dans ses Etats. Il s'était battu avec rage pour arriver à être le seul dominateur de l'Abyssinie; il fit tous ses efforts pour jeter le mépris sur l'Abouna, et dès qu'il vit l'occasion favorable pour en finir avec le pouvoir et l'influence de son rival, il confisqua toutes les terres et tous les revenus de l'Eglise, et aussi par la même occasion quelques biens héréditaires de l'évêque, et se déclara ouvertement le chef de l'Eglise. La colère de l'Abouna ne connut plus de bornes. D'un tempérament naturellement violent, il insulta grossièrement Théodoros dans plusieurs occasions. Quelques-unes de leurs querelles furent même indécentes, la haine intense qui brûlait dans le coeur du prélat se manifesta plusieurs fois par des expressions qui n'eussent jamais dû sortir de sa bouche. L'évêque n'avait jamais eu un caractère tolérant. J'ai raconté déjà plus d'un cas de ses intolérances vis-à-vis des catholiques romains. Il les persécuta chaque fois qu'il le put; ainsi pendant qu'il était prisonnier à Magdala, il ne voulut jamais s'employer à obtenir la liberté d'un malheureux Abyssinien qui depuis des années avait été jeté dans les chaînes sur ses instances, par la seule raison que cet infortuné avait visité Rome et en était revenu converti. Il était plus favorable aux protestants, quoiqu'il ne voulut pas entendre parler de conversions au protestantisme. Les missionnaires pouvaient instruire, mais là finissait leur tâche; et lorsqu'il arriva que des juifs, à la suite des instructions de nos missionnaires furent amenés à accepter le christianisme, ils ne purent être baptisés que dans l'église abyssinienne, dans laquelle ils furent reçus comme membres. Salama se montra en toute occasion l'ami des Européens, à moins qu'ils ne fussent romains, et pendant la guerre il rendit de grands services aux captifs; il leur fit même parvenir de petites sommes à l'époque de leur plus grande pénurie, et lorsqu'ils étaient dans une grande détresse. Mais son amitié était dangereuse. Théodoros soupçonnait et haïssait tous ceux qui étaient dans des relations amicales avec son grand ennemi; l'horrible torture que les Européens eurent à supporter à Azzazoo ne fut due qu'à cette cause; et les querelles et les réconciliations au sujet de l'Eglise et de l'Etat ne furent pas étrangères aux traitements dont nous fûmes les victimes. L'Abouna quitta Azzazoo en même temps que le camp impérial, après les pluies de 1864.

Une grave rébellion venait d'éclater dans le Shoa et Théodoros, laissant ses prisonniers, ses femmes et le camp de ses soldats à Magdala, voulait faire une petite excursion à travers le pays des Wallo-Gallas; mais il trouva les rebelles trop puissants pour tenter une attaque. Il avait été fort contrarié du refus de l'évêque de l'accompagner dans cette expédition. Les gens de Shoa sont les plus bigots de tous les Abyssiniens et ceux qui ont le plus de respect pour l'Abouna; si donc l'Abouna avait été vu dans la compagnie de Théodoros, il est probable que plusieurs des chefs révoltés auraient déposé les armes et fait leur soumission. Mais l'évêque, qui ne pensait qu'à son fertile district du Tigré, proposa à l'empereur de l'accompagner tout d'abord dans cette province; et après que la rébellion serait réprimée dans cette partie du royaume ils devaient partir ensemble pour Shoa. Leur entrevue à cet effet fut très-orageuse; et Théodoros se contint plus d'une fois pour ne pas en venir aux partis extrêmes. L'Abouna Salama resta à Magdala, selon son désir; mais comme prisonnier. Il ne fut jamais chargé de chaînes; bien qu'il m'ait été raconté que plusieurs fois Théodoros avait été sur le point de le commander, les fers étant déjà prêts; mais il fut toujours retenu par la crainte de l'effet produit par cette mesure, sur la foi de son peuple. Il fut permis à l'évêque d'aller jusqu'à l'église, s'il le désirait; mais la nuit une sentinelle veillait toujours à sa porte; quelquefois même plusieurs soldats passèrent la nuit dans l'appartement de l'Abouna. Tous ses serviteurs n'étaient que des espions du roi. Il ne put en trouver aucun de fidèle, si ce n'est quelques esclaves, jeunes Gallas qui lui avaient été donnés à son arrivée par Théodoros, et un cophte qui, avec quelques prêtres, avait accompagné le patriarche David dans sa visite en Abyssinie; quelques-uns de ces gens entrèrent au service du roi, tandis que d'autres, comme le cophte dont j'ai parlé, se vouèrent à leur compatriote et évêque.

Pendant l'emprisonnement des premiers captifs à Magdala, leurs relations avec l'évêque furent très-limitées. Ils ne se virent jamais; mais de temps en temps un jeune esclave de l'évêque portait ou un message verbal, ou une courte note en arabe, renfermant quelque fragment de nouvelles, la plupart du temps exagérées, sur les faits et gestes des rebelles, toujours acceptées comme vraies par le crédule évêque, ou encore quelques simples informations sur la médecine, etc.

Le jour de notre arrivée et pendant que les chefs lisaient à Théodoros les instructions nous concernant, le jeune esclave dont j'ai parlé vint auprès de M. Rosenthal, porteur de salutations polies de l'Abouna, et l'informant qu'autant que son maître pouvait le prévoir, nous n'avions rien de mauvais à craindre pour le présent, mais que l'avenir n'était pas rassurant. Nous savions que l'évêque entretenait de fréquentes relations avec les grands chefs en révolte. Théodoros aussi connaissait le fait et n'en haïssait que plus l'évêque. Celui-ci s'était toujours montré bien disposé à notre égard; et, comme il était aussi désireux que nous d'échapper au pouvoir de Théodoros, nous jugeâmes de la plus haute importance d'entrer en relation avec lui. Mais les difficultés étaient énormes. Rien n'aurait pu porter plus de préjudice à nos projets que la dénonciation à l'empereur de nos communications avec l'évêque. Samuel en cette occasion ne pouvait nous servir, car une profonde inimitié existait entre lui et l'évêque. Il fallut toute la force de persuasion de M. Rassam pour amener une bonne entente entre les deux parties. Toutefois il conduisit cette affaire si sagement que non-seulement il réussit, mais que, après une mutuelle explication, les deux ennemis devinrent des amis dévoués. Mais jusqu'à ce que cette difficulté eût été surmontée, nous dûmes agir avec de grandes précautions.

Le petit esclave devint bientôt suspect à notre sentinelle. Il eût été dangereux de lui confier quelque chose d'important, car il pouvait d'un moment à l'autre être arrêté et fouillé. Nous employâmes alors une servante qui était connue de l'évêque pour avoir habité la montagne avec les premiers captifs. L'évêque accepta avec joie notre proposition de nous échapper de l'Amba et, téméraire autant qu'il était prompt, il nous donna tout de suite de grandes espérances; mais quand nous en vînmes aux détails du complot, tout autant que cela nous concernait, nous le trouvâmes tout à fait impraticable. D'abord l'évêque avait besoin de nitrate d'argent pour se noircir le visage afin de passer inaperçu aux portes. Une fois libre, il devait rejoindre Menilek ou le Wakshum, excommunier et déposer Théodoros, et proclamer empereur le chef rebelle. Il avait oublié évidemment qu'Oubié et Ras-Ali étaient âgés, que l'homme qui possédait Magdala se souciait fort peu d'une excommunication et que, déposé on non, Théodoros serait toujours le véritable roi. L'évêque aurait pu réussir; mais eût-on su, ou bien eût-on ignoré que nous avions pris part à sa fuite, aucune puissance n'aurait pu nous sauver de la colère furieuse du monarque.

Après la réconciliation de l'évêque et de Samuel, nos relations avec le premier furent plus fréquentes et plus intimes. Il fut toujours disposé à nous aider de toutes ses connaissances; il nous prêta quelques dollars lorsque nous étions en peine pour nous en procurer; il écrivit aux rebelles de protéger nos envoyés, les invitant à venir à notre secours, leur promettant de les aider de son appui, et je crois même qu'il eût accepté une réconciliation avec l'homme par lequel il avait été injurié, si seulement cela eût pu nous être utile.

Trompé dans son ambition, privé de ses biens, humilié, sans pouvoir, sans liberté, l'Abouna Salama succomba à la tentation trop commune aux hommes qui souffrent beaucoup. Sans société, menant une vie dure et misanthropique, il oublia que la sobriété en toute circonstance est nécessaire à la santé et que les excès de la table ne conviennent nullement à une réclusion forcée. Un ennui constant ajouté à des habitudes d'intempérance ne pouvait qu'amener une maladie. Dans le courant de notre premier hiver, je le soignai par l'intermédiaire d'Alaka-Zenab, notre ami et le sien, et il recouvra la santé par mes soins. Malheureusement il oublia mes conseils et ne suivit mes prescriptions que très-peu de temps; bientôt se fit sentir la privation des excitants auxquels il était habitué depuis des années, et il eut de nouveau recours à ces stimulants. Il eut une plus sérieuse attaque durant les pluies de 1867. A cette époque Samuel pouvant le visiter pendant la nuit nous servit d'intermédiaire, et comme il était très-intelligent il pouvait me rendre un compte très-exact de son état. Pendant quelque temps la santé de l'évêque s'améliora; mais il fut encore plus déraisonnable qu'au commencement. A peine était-il convalescent qu'il m'envoya demander la permission plusieurs fois dans un jour de boire un peu d'arrack, de prendre un peu d'opium, ou quelqu'une de ses boissons favorite. Il n'est pas étonnant qu'une rechute ait été la conséquence d'une telle conduite; bien que je lui eusse montré le danger d'agir de la sorte, il n'en tint aucun compte.

Au commencement d'octobre l'état de santé de l'évêque empira tellement, qu'il fît demander au ras et aux chefs de me permettre de le visiter. Ils se réunirent pour se consulter, et à l'unanimité en référèrent à M. Rassam, et me firent appeler pour savoir si je voudrais aller le soigner. Je répondis qu'autant que je le pourrais, j'y consentais volontiers. Les chefs alors se retirèrent pour réfléchir sur cette affaire, lorsque l'un d'eux insinua que Théodoros ne serait pas fâché que son ennemi mourût, et qu'il pourrait au contraire se mettre en colère s'il apprenait que l'évêque avait été mis en rapport avec les Européens; sur quoi on décida de lui refuser sa demande, lui permettant toutefois d'avoir recours à la vache sacrée. Avec l'Abouna nous perdîmes un puissant allié et un bon ami; le seul que nous eussions dans le pays. Si le chef rebelle avait réussi à devenir le maître de l'Amba, la protection de Salama eût été d'une valeur inappréciable; non pas que son influence eût suffi à assurer notre élargissement, je ne le crois pas; mais avec lui nous n'aurions rencontré auprès des grands chefs rebelles que de bons traitements et des égards de politesse.