Le 25 octobre, l'Abouna Salama, l'évêque d'Abyssinie, mourut après une longue et douloureuse maladie.
L'Abouna Salama était, sous certains rapports, un homme remarquable. Deux caractères comme le sien et celui de Théodoros se rencontrent rarement à la fois dans ce pays éloigné. Tous les deux ambitieux, fiers, passionnés, ils devaient inévitablement, tôt ou tard, se heurter, et le plus fort écraser le plus faible.
L'Abyssinie, pendant quelques années, avait été privée d'évêque. Les prêtres ne pouvaient plus être consacrés ni aucune église dédiée an culte chrétien, l'arche sainte ne pouvant contenir un autre tabernacle que celui béni par l'évêque du pays. Quoique Ras-Ali fût extérieurement chrétien et appartînt à une famille convertie, il avait cependant conservé trop de relations parmi les musulmans Gallas, ses véritables amis et alliés, pour s'inquiéter, autrement que par un culte tout extérieur, de l'état religieux et des inconvénients auxquels était exposée la prêtrise par suite de la longue vacance de l'évêché.
Dejatch Oubié était, à cette époque, gouverneur semi-indépendant du Tigré. D'une position de simple gouverneur, il s'était insensiblement élevé au pouvoir et se trouvait alors à la tête d'une grande armée, intriguant pour le titre de ras. Quoique toujours, en apparence, dans des termes d'amitié avec Ras-Ali, le reconnaissant même, jusqu'à un certain point, comme son supérieur, cependant, il travaillait constamment et secrètement à détruire le pouvoir du ras, afin de régner à sa place. Pour servir ses plans, il envoya en Egypte quelques chefs accompagnés de Mgr de Jacobis, Italien noble, catholique romain et évêque à Massowah, afin d'obtenir un évêque selon le rite abyssinien,[24] et afin de s'assurer un appui aussi puissant que le soutien du clergé, il se chargea de la grande dépense qu'entraîne la consécration d'un abouna. De Jacobis fit de prodigieux efforts, afin d'obtenir un évêque consacré qui favorisât l'Eglise catholique romaine; mais il fut déçu dans son attente, car le patriarche choisit pour cette dignité un jeune homme qui avait été élevé en partie dans une école anglaise, au Caire, et dont les croyances étaient plus favorables au protestantisme qu'à l'Eglise romaine, depuis si longtemps connue comme l'adversaire des cophtes.
Andraos, ce jeune prêtre, était seulement dans sa vingtième année. Lorsqu'il fut averti qu'il devait quitter son monastère et la compagnie des moines, ses frères, pour aller vivre dans le pays d'Abyssinie, à demi civilisé et si éloigné, tout d'abord, il refusa l'honneur qui lui était fait. Il engagea ses supérieurs à porter leur choix sur un autre plus digne que lui, déclarant qu'il se sentait peu propre à cette oeuvre. Ses objections ne furent point écoutées, et comme il persistait toujours dans son refus, le supérieur de son couvent le fit mettre aux fers; il y resta, m'a-t-on dit, jusqu'à ce qu'il consentît a se mettre à la tète de l'Eglise cophte. Il accepta enfin, et il fut oint et consacré évêque d'Abyssinie, sous le nom d'Abouna Salama, avec toutes les pompeuses cérémonies en usage. Il partit immédiatement après sur un bâtiment de guerre anglais, et arriva à Massowah au commencement de l'année 1841.
Dejatch Oubié le reçut avec de grands honneurs, ajouta de nombreux villages et tout un district aux autres possessions de l'évêque, et fit tous ses efforts pour le gagner à sa cause. Il y réussit au delà de ses espérances. L'Abouna Salama, bien loin d'avoir besoin d'être gagné à la cause d'Oubié contre Ras-Ali, proposa l'attaque dès son arrivée. Par son intermédiaire, une alliance fut conclue entre son ami Oubié et Goscho Beru, gouverneur de Godjam. Les deux chefs convinrent de marcher sur Debra-Tabor, d'attaquer Ras-Ali, de lui arracher le pouvoir qu'il avait usurpé, et de se partager le gouvernement de l'Abyssinie, sans oublier les droits attribués à l'évêque, et qui consistaient dans le tiers du revenu de la contrée.
Oubié et Goscho Beru, selon que c'était convenu, livrèrent bataille à Ras-Ali, près de Debra-Tabor, et mirent son armée en complète déroute; Ras-Ali ne put s'échapper que très-difficilement du champ de bataille, accompagné de quelques guerriers heureusement bien montés. Mais il arriva qu'Oubié célébra ses succès par des rasades trop multipliées et trop considérables. Quelques-uns des soldats fugitifs de l'armée de Ras-Ali étant entrés dans sa tente, et trouvant le vainqueur de leur maître ivre-mort, profitèrent de son triste état pour le faire prisonnier. Ce revirement soudain changea complètement la face des événements. Quelques cavaliers partirent aussitôt au galop de leurs montures pour aller avertir leur maître, qu'ils rejoignirent vers le soir. Tout d'abord, le vaincu ne pouvait croire à sa bonne fortune; mais d'autres soldats étant venus confirmer la bonne nouvelle, Ras-Ali retourna aussitôt à Debra-Tabor, rassembla ses compagnons de détresse, et dicta lui-même les conditions du traité à son vainqueur captif. Oubié fut pardonné, et il lui fut permis de retourner dans le Tigré, l'évêque étant responsable de sa fidélité. Ras-Ali traita l'évêque avec toutes sortes de respects, et il se jeta à ses pieds, le suppliant de ne point tenir compte des calomnies de ses ennemis, l'assurant que l'Eglise n'avait pas de plus fidèle disciple ni de volonté plus dévouée aux désirs de son chef. L'évêque, désormais par ses relations d'amitié avec tout le monde, adoré de tous, ne tarda pas à faire sentir son autorité; et si Théodoros eût été un homme ordinaire, l'Abouna Salama eût été l'Hildebrand de l'Abyssinie.
Pendant la campagne de Lij-Kassa contre le gouverneur de Godjam, et pendant la période de révolution qui se termina par la chute de Ras-Ali, l'Abouna Salama se retira dans ses propriétés du Tigré, vivant là en paix sous la protection de son ami Oubié. Dès son arrivée en Abyssinie, il avait manifesté la plus amère opposition aux catholiques romains, inimitié provenant non pas tant de ses convictions que du fait que quelques-unes de ses propriétés avaient été saisies à Jeddah, à l'instigation des prêtres romains. Il est vrai que ces prêtres, par son influence, avaient été rançonnés, volés, maltraités et expulsés de l'Abyssinie. Lorsque la nouvelle parvint à l'Abouna que Lij-Kassa marchait contre le Tigré, Salama excommunia publiquement ce dernier, sous prétexte que Kassa était l'ami des catholiques romains, qu'il protégeait leur évêque de Jacobis, et qu'il ruinait la religion du pays en faveur de la croyance de Rome. Mais Kassa se montra l'égal de l'Abouna: il nia l'accusation et répondit «que si l'Abouna Salama pouvait excommunier, l'Abouna de Jacobis pouvait ôter l'excommunication.» L'évêque, alarmé de l'influence qu'aurait pu obtenir le prélat ennemi, offrit de retirer son anathème, à condition que Kassa expulserait de Jacobis. Ces conditions ayant été acceptées, l'Abouna Salama consentit bientôt après à placer sur la tête de l'usurpateur, sous le nom de Théodoros II, la couronne d'Abyssinie, dans la même église qu'Oubié avait fait ériger pour son propre couronnement.
Satisfait des complaisances de l'évêque, Théodoros lui témoigna les plus grands respects. Il portait son siège ou marchait devant lui portant une lame et un bouclier, comme s'il n'était que son serviteur, et, en toute occasion, se prosternait jusqu'à terre et lui baisait la main. L'Abouna Salama, au bout de quelque temps, finit par croire que son influence sur Théodoros était sans bornes, comme sur Ras-Ali et sur Oubié; il fut trompé par l'apparence d'humilité, de sincère admiration et de dévotion de Théodoros. Et plus ce dernier se montrait humble, plus aussi l'évêque se montrait publiquement arrogant. Mais il n'avait pas connu encore le caractère de cet empereur qu'il avait sacré, et se surfaisant son importance, il finit par se faire ouvertement de Théodoros un ennemi redoutable. La chose eut lieu au moment où l'Abouna Salama s'y attendait le moins. Un jour, Théodoros alla pour lui présenter ses salutations; arrivé à la tente de l'Abouna, il le fit avertir de sa visite; l'évêque lui envoya dire qu'il le recevrait quand cela lui conviendrait, et il le fit attendre longtemps. Théodoros attendit; mais comme le temps s'écoulait et que l'évêque ne paraissait jamais, il s'en retourna irrité: il était désormais l'ennemi du prélat, et brûlait de se venger.
A partir de ce moment, ils vécurent dans une inimitié ouverte ou légèrement masquée, travaillant à l'abaissement l'un de l'autre. Si le règne de Théodoros eût été un règne pacifique, l'Abouna l'eut emporté; mais l'empereur, entouré comme il l'était d'une forte armée composée d'hommes qui lui étaient dévoués, trouva parmi eux des oreilles toutes prêtes à croire les récits qui lui étaient faits sur la conduite de l'évêque. L'Abouna Salama, d'ailleurs, ne fut jamais très-populaire; sans être avare, il n'était pas libéral. L'amitié se témoigne, en Abyssinie, an moyen de présents; c'est ainsi pour tout le monde; chaque chef, chaque homme un peu important qui recherche la popularité, les prodigue d'une main généreuse. L'empereur profita de ce manque de libéralité chez l'évêque pour faire valoir sa générosité à lui. Il insinua que l'Abouna n'avait que le négoce à coeur; que, au lieu de rendre le tribut qu'il recevait en dons au peuple du pays, comme c'était autrefois la coutume, il envoyait son argent, par des caravanes, à Massowah, en trafiquant avec les Turcs et expédiant son gain en Egypte. Petit à petit, Théodoros agit sur l'esprit de son peuple et finit par le persuader que, après tout, l'évêque n'était qu'un homme comme tous les autres. Déjà, dans le camp de l'empereur, il avait perdu beaucoup de son prestige, lorsque Théodoros se plaignit que son honneur avait été attaqué par ce même évêque que tous adoraient.