Le plan était excellent et nul doute qu'il n'eût réussi. Nous savions bien que nous n'avions à attendre ni grâce ni merci si nous étions repris, et nous nous serions laissé tuer tous jusqu'au dernier plutôt que de nous laisser faire prisonniers. En présence d'une bonne poignée d'hommes, déterminés à vendre chèrement leur vie, bien peu de soldats se seraient aventurés à nous attaquer ouvertement; la marche aurait été soudaine et la garnison eut été enlevée par surprise: de plus nous avions en notre faveur la bigoterie du peuple: ceux qui auraient pu avoir le courage de se jeter sur nous, auraient été retenus par la présence de l'évêque, et auraient plutôt baisé la terre sous ses pas, que d'encourir sa mortelle excommunication. L'évêque communiqua son plan à Gobazé et pendant quelques jours nous vécûmes dans un état d'excitation très-grande, espérant toujours que les envoyés allaient arriver porteurs de l'excellente nouvelle que Gobazé avait tout accepté. Mais nous fûmes déçus dans nos espérances. Gobazé n'approuva nullement nos plans; il envoya dire à l'évêque: «Il est plus avantageux pour moi d'aller à Begember et d'attaquer là mon ennemi mortel: donnez-moi votre bénédiction. A la chute de Théodoros, l'Amba m'appartiendra; il vaut mieux que j'aille le battre, que d'attaquer Magdala, car vous savez bien que le fort est imprenable.» La bénédiction fut donnée, mais Gobazé fit de nouvelles réflexions; il n'osa pas aller attaquer le meurtrier de son père, et nous apprîmes bientôt qu'il avait marché vers le Yedjow. Gobazé nous fut toujours favorable; il nous aida de tout son pouvoir; il protégea nos messagers dans leurs voyages à la côte, et fut toujours préoccupé de notre délivrance; malheureusement il n'eut jamais assez de courage pour se battre avec Théodoros lui-même.
Gobazé et Mastiate avaient fini par se fatiguer de s'attendre l'un l'autre. Cette dernière avait été avertie que sous peu elle aurait à combattre un plus puissant ennemi dans la personne de sa rivale Workite et elle fit les premiers pas d'une réconciliation. Elle envoya à Gobazé un cheval a titre de Gage de paix, mais Gobazé lui renvoya son présent accompagné d'une pelote de cotou et d'un fuseau, avec ces paroles: «qu'elle n'avait que faire des chevaux, que son occupation étant de filer le coton, il lui envoyait les instruments nécessaires à cela.» Cependant Gobazé apprenant que Dejatch Kassa l'avait abandonné depuis quelques mois, qu'il étendait sa puissance et marchait sur Adowa, quitta son poste et retourna vers Yedjow. D'ailleurs les provisions se faisaient rares dans son camp, tandis que Mastiate étant dans ses Etats pouvait se procurer tout ce qu'elle désirait très-facilement. Mastiate suivit Gobazé dans sa retraite, attendant qu'une circonstance favorable lui permît de l'attaquer. Gobazé comprenant les difficultés de sa position fit des avances à Mastiate qui, voyant cela, dicta les conditions de la paix. Elle promit de ne pas s'ingérer dans les affaires du Yedjow à la condition que les provinces nouvellement occupées du Dahonte et du Dalanta lui seraient cédées. Gobazé accepta ces conditions et la paix fut signée; il fut même convenu qu'il y aurait entre les deux parties jadis ennemies, alliance offensive et défensive. Mais cette dernière condition ne fut pas tenue, car bien peu de temps après Mastiate étant fortement inquiétée par Menilek ne put obtenir aucun secours de son nouvel allié.
Quant à nous, ces changements continuels nous contrariaient d'autant plus que notre argent touchant à sa fin, nous étions cependant obligés de faire des présents aux nouveaux chefs établis par le conquérant du jour. Nous nous étions faits des amis des gouverneurs (Shums) que Théodoros avait laissés dans ces provinces, lorsque nous avions essayé de communiquer avec les députés de la reine de Galla. Nous nous étions aussi liés avec les envoyés de Gobazé lors de l'évacuation de ces districts par les Gallas, et de nouveau encore lorsque les Gallas y revinrent; nous finîmes par nous assurer non-seulement de leur neutralité (car ils avaient déjà pillé plusieurs fois nos messagers) mais aussi nous obtînmes la promesse qu'ils seraient favorables à notre cause, en leur faisant force présents et encore plus de promesses. Sous ce rapport nous fûmes très-heureux; à notre arrivée nous fûmes préservés de beaucoup d'ennuis, et peut être d'accidents plus graves par l'argent que Théodoros donna aux ouvriers et qu'ils nous cédèrent. Plus tard, pendant la saison des pluies nous fûmes empêchés de mourir de faim par les quelques dollars que j'avais mis de côté; et enfin pour la troisième fois lorsque tout nous faisait défaut et que nous étions réduits à quelques sous provenant de la vente de nos selles ou de divers objets de peu de valeur, un messager nous arriva porteur de plusieurs centaines de dollars.
Tandis que Mastiate traitait avec Gobazé, son fils écrivait à M. Rassam et à l'évêque. Il demandait à celui-ci d'user de son influence pour l'aider à s'emparer de la montagne, lui promettant en retour de nous traiter honorablement si nous consentions à rester dans le pays, ou bien de nous mettre à même d'atteindre la côte si nous désirions retourner dans notre patrie. Quant à l'évêque il lui promettait sa protection, la permission de reprendre tous ses biens, l'assurant qu'aucune injure ne serait faite à ce qu'il appelait ses Idoles.
Pourvu que nous pussions nous échapper des griffes de Théodoros, peu nous importait dans quelles mains nous tomberions. Sans doute, nous n'avions pas conservé l'espoir de quitter le pays; telle n'était pas du moins l'opinion de la majorité parmi nous; quels que fussent les événements, nous préférions tout à cette crainte journalière de la mort par la faim, la torture ou les mille angoisses dont nous avions été tourmentés jusqu'alors. Nous n'aurions certes pas aimé de tomber entre les mains des paysans ou de quelques officiers inférieurs. Les premiers nous auraient probablement mis à mort, par haine contre les blancs; les seconds nous auraient maltraités ou vendus au plus offrant. Les grands chefs révoltés auraient agi différemment: nous aurions été presque libres en leur pouvoir et il est probable qu'on nous eût permis de partir, dès que nous aurions compté une rançon convenable.
Toutefois à Ali, à Gobazé, à Ahmed, fils de Mastiate, ou à Menilek, roi de Shoa, la réponse de M. Rassam fut la même: «Venez, envahissez la place, et alors nous verrons ce que nous pouvons faire pour vous.»
Cela nous amusa parfois de suivre ces différents rivaux de Théodoros qui s'efforçaient de s'emparer de Magdala pendant que l'empereur était absent. Gobazé et Menilek avaient eu la pensée tous les deux de s'assurer le gouvernement de l'Abyssinie par la prise de Magdala. Menilek avait écrit à l'évêque avant les pluies, pour l'informer qu'il allait venir prendre possession de son Amba, et le prier en même temps de prendre soin de sa propriété. A part l'honneur que leur aurait valu cette possession, ils devaient par ce moyen obtenir les trois choses qu'ils estimaient être les plus favorables à leurs vues ambitieuses; le trône, la faveur de l'évêque, et les prisonniers anglais. Tous avaient besoin de M. Rassam, non pas seulement pour les aider, mais, comme ils disaient, pour leur livrer la montagne; ils étaient convaincus que nous vivions dans des termes d'amitié avec les chefs, et ils croyaient que nous avions en notre possession des sommes fabuleuses, de sorte que soit par amitié, soit par des présents, nous pouvions ouvrir les portes au candidat de notre choix.
Magdala ne pouvait tomber en leur pouvoir que par trahison: dans leurs armées innombrables ils n'auraient pu trouver vingt hommes assez courageux pour tenter l'assaut. Magdala avait la réputation d'être imprenable, et vraiment avec ces armées indigènes si mal organisées, la chose pouvait être vraie. Théodoros lui-même ne s'en était rendu maître que parce que la garnison galla, saisie d'une frayeur panique, avait évacué la place pendant la nuit. Théodoros avait établi son camp au pied de l'Amba, et tenté un assaut: mais bientôt il renonça à atteindre sa tâche désespérée avant les pluies; et ce ne fut que plusieurs jours après que les Gallas se furent retirés, qu'un des chefs, soupçonnant que le fort avait été abandonné, s'aventura à s'assurer du fait, et revint en informer Théodoros qui put alors entrer dans la place d'où avait fui l'ennemi.
XV
Mort de l'Abouna Salama.—Esquisse de sa vie.—Griefs de Théodoros contre lui.—Son emprisonnement à Magdala.—Les Wallo-Gallas.—Leurs moeurs et leurs coutumes.—Menilek parait avec une armée dans le pays de Galla.—Sa politique.—Avis envoyé à lui par M. Rassam.—Il investit Magdala et fait un feu de joie.—Conduite de la reine. —Précautions prises par les chefs.—Notre position n'est pas meilleure.—Les effets de la fumée sur Menilek.—Désappointement suivi d'une grande joie.—Nous recevons des nouvelles du débarquement des troupes britanniques.