Deux jours après la sortie des troupes, une femme servant d'espion raconta que dans le ravin où les Amharas avaient été culbutés, elle avait aperçu deux hommes blessés cachés parmi les buissons, et encore vivants. Un vieux chef, un Galla renégat, accompagné de cent hommes, reçut l'ordre de partir, de tâcher de les ramener et d'enterrer les morts; ils craignaient d'être attaqués par les Gallas et s'attendaient à une certaine résistance. Ils n'aperçurent rien si ce n'est leur vieux camarade, Comfou, qui d'un roc voisin tira sur eux avec son rifle sans atteindre personne. Ils lui rendirent son coup de fusil, mais ne l'atteignirent pas et ayant rempli leur mission ils rapportèrent les deux blessés, qui moururent tous les deux bientôt après. L'un avait la jambe gauche et le bras droit brisés; de plus, un coup d'épée lui avait ouvert le ventre et les boyaux sortaient; il nous raconta qu'il avait beaucoup souffert de la soif, mais ce qui lui avait causé encore une plus grande angoisse, c'était la peine qu'il avait eue d'empêcher les vautours, avec sa main gauche, de se repaître de ses entrailles.

Le ras se trouvait alors dans une plus triste position qu'auparavant; mais il n'y était pas seul. Damash avait abandonné ses hommes, il avait pris la fuite, il avait perdu son fusil, ses pistolets, le cheval que l'empereur lui avait donné, ou plutôt prêté. Plusieurs chefs inférieurs et quelques soldats avaient suivi l'exemple de Damash, environ vingt-cinq mousquets ne purent être retrouvés, et le nombre des lances et des boucliers qui avaient disparu était encore plus grand. Plus tard Damash prétendit avoir été blessé, et nous ne le vîmes pas de longtemps, ce dont nous fûmes fort aises; mais ses amis nous apprirent qu'il souffrait tout au plus de quelques écorchures gagnées dans sa retraite un peu trop précipitée.

Là où la force avait fait défaut on pensa que les négociations réussiraient. On savait que les fugitifs habitaient toujours dans l'un des villages appartenant aux parents de Mahomed, et qu'ils attendaient le retour du messager envoyé à Mastiate, reine de Galla, dont le camp était à quelques journées de distance. Les officiers de Magdala proposèrent aux prisonniers gallas de leur rendre la liberté à tous, hommes, femmes, enfants et de leur restituer leur bétail enlevé, à la condition qu'on leur livrerait les fugitifs ainsi que les objets dont ces derniers s'étaient emparés. La femme de l'un des principaux prisonniers consentit à porter la proposition. On doit dire à l'honneur des Gallas qu'ils refusèrent fièrement et même avec mépris, de livrer leurs hôtes, préférant, disaient-ils, voir leurs parents languir dans les chaînes, leur laisser supporter les tortures et même la mort, plutôt que de devoir leur liberté à une action déshonorante.

Les grands de Magdala avaient désormais perdu tout espoir de justifier leur conduite aux yeux de Théodoros; la bonne entente n'existait plus dans leurs assemblées, ils s'accusaient l'un l'autre avec lâcheté, et ils envoyaient chacun séparément à Théodoros message sur message, se rejetant la faute mutuellement. Ils vivaient dans une terreur continuelle, s'attendant toujours à l'arrivée d'une dépêche impériale. Mais Théodoros environné de difficultés, presque privé de son Amba, était par trop habile pour montrer son ennui; sa lettre à ce sujet était parfaite. Si deux de ses officiers avaient pris la fuite c'est qu'ils étaient infidèles, dans ce cas il était bien aise qu'ils eussent quitté l'Amba; quant aux armes perdues, qu'est-ce que cela lui faisait? il en avait encore à leur donner, et quand il viendrait il prendrait sa revanche. Quelques-uns, très-peu, se laissèrent prendre à ce langage, mais tous eurent l'air d'y croire, toutefois plusieurs attendirent une occasion favorable pour suivre l'exemple de ceux qu'ils s'étaient efforcés de ramener.

Tout le monde soupçonnait Mastiate, la reine de Galla, de garder rancune de l'injure faite à son pays et de vouloir venger la mort de ses sujets massacrés par trahison. On craignait qu'elle ne détruisit la récolte du pied de l'Amba, n'empêchât le marché et n'affamât ainsi la place. On savait qu'elle avait deux puissants alliés avec Comfou et Meshisha et comme ce dernier avait déjà été sur la montagne il connaissait les différents passages par où conduire à la faveur de la nuit, les hôtes des Gallas. Une grande anxiété s'empara alors des gens de l'Amba et des précautions furent prises pour le défendre d'une surprise.

Je crois que c'était vraiment le plan de Mastiate, et qu'elle était sur le point de le mettre à exécution lorsqu'un danger sérieux réclama sa présence sur un autre point. Wokshum Gobazé, à la tête d'une puissante armée, envahissait son royaume.

Nos jours de calme et de repos touchaient à leur fin; si aucun chef rebelle ne menaçait plus l'Amba, la bonne nouvelle qu'enfin une expédition pour notre délivrance avait été décidée dans la patrie, et de plus l'information moins réjouissante que Théodoros marchait dans notre direction, tout cela nous avait jetés dans un état d'excitation qui allait croissant. Un jour nous étions pleins d'espoir et le lendemain abattus et désespérés.

La carrière de Wokshum Gobazé avait été pleine d'aventures. Dans sa jeunesse il avait accompagné son père Wakshum Gabra Medhin, chef héréditaire du Lasta, au camp impérial a la première campagne de Théodoros dans le Shoa, qui se termina par la soumission de la contrée. Le père de Gobazé encourut la colère de l'empereur et il était sur le point d'être exécuté lorsque l'évêque intercéda, et selon son habitude Théodoros accorda sa grâce. Peu de temps après Gobazé et son père saisirent une occasion favorable, désertèrent l'armée de Théodoros et se retirèrent dans le Lasta. Ils n'eurent pas beaucoup d'efforts à faire pour persuader les montagnards d'épouser leur querelle, et ils se déclarèrent indépendants. Théodoros pour vaincre cette insurrection envoya le propre cousin du rebelle, appelé Wakshum Teféri, brave soldat et magnifique cavalier. Celui ci poursuivit son parent, défit complètement son armée et conduisit son cousin lui-même enchaîné aux pieds du trône. Théodoros était alors à Wadela, haut plateau situé entre le Lasta et le Begemder. Il condamna à mort le chef rebelle; et comme sur ce plateau élevé les seuls arbres que l'on pût trouver étaient près de son camp, Wakshum Gabra Medhin fut pendu à l'un de ceux qui ombrageaient la tente impériale, où le corps de cet ennemi pouvait être aperçu au loin dans toutes les directions. Gobazé s'échappa, et quelques jours plus tard Théodoros, craignant l'influence de Wakshum Teféri, qui était très-aimé et admiré des soldats, le fit enchaîner, oubliant que c'était ce même Teféri qui s'était montré fidèle jusqu'à conduire à l'échafaud, son propre cousin. L'empereur donna pour prétexte que c'était lui qui avait favorisé la fuite de Gobazé.

Pendant quelque temps Gobazé se tint caché dans les forteresses du haut pays du Lasta; mais il comprit bientôt que la puissance de l'empereur allait s'affaiblissant et que les paysans étaient mécontents de ses lois despotiques. Il sortit alors de sa retraite et ayant rassemblé autour de lui quelques-uns des premiers sujets de son père, il leva l'étendard de la révolte, et se proclama hautement le vengeur de sa race. Tout le Lasta bientôt le reconnut pour son chef. Sa législation était douce et avant peu il se trouva à la tête d'un parti considérable. Il avança vers le Tigré, subjugua les provinces de Enderta et de Wojjerat, pénétra dans le Tigré même, s'empara du lieutenant de Théodoros et laissa là le sien Dejatch Kassa. Il retourna ensuite dans le Lasta parce qu'il avait conçu le plan d'étendre ses possessions du côté du Yedjow et du pays de Galla, afin de protéger le Lasta de l'invasion de ces tribus pendant la conquête qu'il se proposait de faire de la province de l'Amhara. Les événements le favorisèrent et pendant quelque temps l'Abyssinie le regarda comme son futur législateur. A son retour du Lasta il fut proclamé chef par les habitants de Wadela et en même temps de puissants fugitifs du Yedjow vinrent le trouver implorant son secours et insistant pour qu'il devint leur maître. Cependant il rencontra des ennemis dans l'exécution de ce projet, car une portion assez considérable de ceux qu'il commandait étaient pour une alliance avec les Wallo-Gallas: toutefois il lui parut que le moyen le plus sage serait d'attendre après les pluies pour envahir la province de Wallo. Il envoya en conséquence l'un de ses parents à la tête d'une petite troupe pour soumettre le Dalanta; et presque aussitôt le Dahoute fut évacué par les Gallas et occupé par ses troupes. Au commencement de septembre Gobazé entra enfin dans le pays de Wallo-Galla, par la frontière nord-est non loin du lac Haïk. Dès que la reine Mastiate apprit cette nouvelle elle se hâta de s'opposer à la marche du conquérant et fit camper son armée à quelques milles en avant de celle de Gobazé dans une grande plaine où sa splendide cavalerie devait avoir tout l'avantage du combat. Pendant environ quinze jours ou trois semaines les deux armées restèrent en présence l'une de l'autre: Gobazé attendait son ennemi sur un terrain montueux et raviné où les chevaux des Gallas ne pouvaient charger ses fantassins qui devaient ainsi avoir tout l'avantage, tandis que Mastiate de son côté ne voulait point abandonner la position qu'elle s'était choisie et où elle était sûre d'écraser son ennemi.

Longtemps auparavant Gobazé s'était mis en communication avec l'évêque et avec M. Rassam. Avant les pluies de 1867, le jeune prince avait envoyé dire à l'évêque qu'il allait marcher sur Magdala, et lui ayant fait offrir quelques centaines de dollars il lui fit demander eu même temps s'il l'aiderait de tout son pouvoir dans le cas où lui, Gobazé, marcherait vers la place. L'évêque répondit qu'il ferait tout ce qu'il pourrait et que aussitôt que l'Amba serait investi il agirait des pieds et des mains pour la réussite de ses plans. Gobazé lui renvoya son message pour lui dire que s'il lui promettait son secours celui de Damash, celui de Gogi, et celui du ras (les trois chefs puissants qui avaient toute la garnison sous leur commandement) il viendrait aussitôt. Cette demande était simplement absurde; si nous avions pu gagner ces trois hommes à notre cause nous pouvions parfaitement nous dispenser de la présence de Gobazé. L'évêque proposa ceci; Gobazé camperait à Islamgee; au moment où il paraîtrait au bas de la montagne, l'évêque nous livrerait, ainsi qu'à quelques autres hommes, des armes à feu et des munitions. Nous ouvririons nos chaînes, aidés de quelques serviteurs sur la fidélité desquels nous pouvions compter et nous les armerions ensuite; puis une fois toutes ces choses prêtes, l'évêque sortirait revêtu de la pompe de l'Eglise portant la sainte croix, et excommunierait Théodoros et ses adhérents, plaçant sous une irrévocable malédiction tous ceux qui tenteraient de nous arrêter. Nos forces, y compris les Portugais, les indigènes de Massowah, et les envoyés, s'élevaient à environ vingt-cinq hommes; l'évêque en conduisait cinquante et était entouré d'environ deux cents prêtres ou desservants. Tous ces hommes, quelle qu'en fût la nationalité, étaient prêts à se battre au besoin. Par persuasion ou par menaces l'avant-garde devait s'ouvrir le chemin de la porte et gagner toujours le bas de la montagne malgré ceux qui tenteraient d'arrêter les plus avancés. L'évêque et les prêtres se tiendraient à la porte intérieure, tandis que les autres hommes s'empareraient de la porte extérieure et la garderaient jusqu'à ce que le Wakshum et ses hommes, prêts à marcher, avançassent et prissent possession du fort.