Une autre Maskal (fête de la Croix) était arrivée, et septembre promettait un bel et agréable hiver. Aucun changement ne s'était opéré dans notre vie journalière; c'était toujours la même routine, seulement nous commencions à être très-anxieux au sujet du retard de nos délégués à la côte, car notre argent touchait à sa fin, et tous les objets nécessaires à la vie s'élevaient à des prix extraordinaires. Cinq morceaux de sel de forme oblongue nous coûtaient, à cette époque, un dollar, tandis que, primitivement, à Magdala, pendant leur première captivité, nos compagnons en avaient de quinze à dix-huit du même poids pour trente sous. Bien que la valeur du sel se fût tant accrue, cependant les autres denrées n'avaient pas suivi la même proportion: elles avaient seulement baissé de qualité et de quantité. Quand le sel était abondant, nous pouvions avoir quatre vieilles volailles pour le même pris, qu'un morceau de sel Maintenant qu'elles étaient rares, nous ne pouvions en avoir que deux. Toutes choses étaient dans la même proportion, de sorte que nos dépenses s'étaient élevées de deux cents pour cent. Les approvisionnements des marchés avaient aussi diminué, et souvent nous ne pûmes acheter du grain pour nos serviteurs abyssiniens. Les soldats de la montagne souffraient beaucoup aussi de cette rareté et de ces prix, élevés; ils mendiaient continuellement, et plusieurs furent arrachés à la mort par la générosité de ceux qu'ils gardaient comme prisonniers. Heureusement, j'avais mis de côté une petite somme en cas d'accident; je croyais que le différend abyssinien touchait à sa fin en ce qui nous concernait. J'en gardai pour moi une petite partie et je remis le reste à M. Rassam, parce que, habituellement, il nous faisait part des sommes qui lui étaient envoyées par l'agent de Massowah. Nous congédiâmes autant de serviteurs qu'il nous fut possible, nous réduisîmes nos dépenses an minimum, et nous envoyâmes messagers sur messagers à la côte, pour nous apporter autant d'argent qu'ils le pourraient. A cette époque, si nous avions été pourvus d'une plus grande somme, je crois réellement que nous eussions pu acheter la montagne, tant les soldats de la garnison étaient découragés et prêts à se révolter, après les longues privations dont ils avaient souffert pour un maître avec lequel ils n'avaient aucune relation. L'agent de la côte fit tout ce qu'il put. Hôtes et messagers furent expédiés, mais l'état du pays était tel, qu'ils avaient dû cacher l'argent qu'ils portaient dans la maison d'un ami, à Adowa, et y demeurer plusieurs mois, jusqu'à ce que, avec beaucoup de prudence et en ne voyageant que la nuit, ils purent s'aventurer à passer à travers les districts infestés de voleurs et en proie à la plus grande anarchie.
Dans la matinée du 5 septembre, tandis que nous étions à déjeuner, l'un de nos interprètes entra précipitamment dans la hutte, et nous annonça que notre ami l'Afa-Négus Meshisha, le joueur de luth, et Bedjeram Gomfou, un des officiers qui avaient la charge des pied-à-terre, avaient pris la fuite. Leur plan avait été longuement prémédité et habilement exécuté. Au commencement des pluies, du terrain avait été alloué aux différents chefs et aux soldats dans la plaine d'Islamgee, an pied de la montagne. Quelques chefs s'étaient arrangés avec les paysans pour qu'ils restassent dans la plaine, et qu'ils ensemençassent le sol pour leur compte; eux devaient fournir le grain, et la récolte être partagée. D'autres, qui avaient des serviteurs, cultivèrent leur part eux-mêmes. Les lots de Bedjeram Comfou et de l'Afa-Négus Meshisha étaient tout à fait an pied de la montagne. Ils se chargèrent eux-mêmes de la culture, visitèrent parfois leur champ, et, deux ou trois fois par semaine, ils envoyèrent leurs serviteurs et leurs servantes pour arracher les mauvaises herbes sons la surveillance de leurs femmes. Tout le terrain qu'ils avaient reçu n'avait pas été mis en culture. Quelques jours auparavant, Comfou avait parlé, à ce sujet, au ras, qui l'engagea à semer du tef; vu la rareté de ce produit, il serait bien aise, disait-il, que l'on fît une seconde récolte. Comfou approuva fort l'idée et demanda au ras de lui envoyer, dans la matinée du 5, un permis pour passer aux portes. Le ras accepta. Dans cette même matinée, Meshisha alla trouver le ras et lui dit qu'il avait aussi besoin de semer du tef, et lui demanda l'autorisation de sortir. Le ras, qui n'avait pas le moindre soupçon, accorda la demande. Les deux amis, le même jour, envoyèrent plusieurs serviteurs pour préparer le champ; et afin de ne pas exciter les soupçons, ils avaient aussi envoyé leurs femmes, mais par une autre porte et sous le même prétexte. Comme les Gallas attaquaient souvent les soldats de la garnison, an pied de la montagne, les sentinelles des portes ne furent pas surprises de voir les deux officiers bien armés et précédés de leurs mules; ils ne firent pas non plus attention aux sacs que leurs domestiques portaient, quand ou leur dit que c'était du tef qu'ils allaient semer, récit qui concordait avec celui des serviteurs du ras lui-même. Ils partirent ainsi ouvertement, eu plein jour, se croisant sur leur chemin avec plusieurs des soldats de la montagne. Arrivés au champ, ils ordonnèrent à leurs serviteurs de les suivre, et marchèrent promptement vers la plaine de Galla. Des soldats, qui travaillaient en ce moment à leurs champs, soupçonnèrent quelque ruse, et aussitôt retournèrent à l'Amba et communiquèrent leurs soupçons au ras. Je n'eus qu'à prendre un télescope pour voir les deux amis poursuivant leur chemin dans l'éloignement, sur la route qui menait à la plaine de Galla. Toute la garnison fut aussitôt appelée, et une poursuite immédiate fut ordonnée; mais dans l'intervalle, les fugitifs gagnèrent du terrain, et ils furent enfin aperçus, tranquillement arrêtés dans la plaine, en compagnie d'un corps de cavalerie galla d'un aspect si respectable, que la prudence des braves de Magdala les engagea à ne pas courir la chance de l'aborder. A leur retour, ils trouvèrent, se cachant derrière les buissons, la femme de Comfou, son petit enfant dans les bras. Il parait que, effrayée et agitée, elle n'avait pu trouver le lieu du rendez-vous, et qu'elle se cachait pour attendre que les soldats eussent passé, lorsque les cris de son enfant attirèrent leur attention. Elle fut triomphalement ramenée, enchaînée pieds et mains, et jetée dans la prison commune pour attendre des ordres.
Pendant que la garnison était envoyée à cette expédition infructueuse, les chefs s'étaient rassemblés, et comme l'un des fugitifs était le surintendant des greniers et des magasins, une recherche immédiate fut ordonnée, afin de s'assurer si ce fuyard n'avait pas emporté une partie des trésors avant de prendre son congé sans cérémonie. A leur grande terreur, ils s'aperçurent bientôt que des étoffes de soie, des chapeaux, de la poudre, et même l'habit de gala de l'empereur, son fusil et son pistolet favoris, ainsi qu'une somme assez grande, avaient disparu; dans le fait, les sacs de tef étaient pleins de dépouilles. Le ras comprit toute la gravité de sa position; il n'avait pas seulement été grossièrement trompé, mais des objets de la plus grande valeur parmi les richesses de l'empereur, objets confiés à ses soins, avaient été volés par son premier ami. Il perdit aussitôt la tête; il se peignit la rage de Théodoros en apprenant la nouvelle; il se vit pensionnaire de la prison, chargé de chaînes, et peut-être même condamné à une prompte et cruelle mort. Il assembla le conseil et exposa le cas devant les chefs; les plus sages et les plus expérimentés lui conseillèrent d'avoir confiance dans ses relations d'amitié avec l'empereur, et dans son affection bien connue pour lui; d'autres proposèrent une expédition dans le pays de Galla, une attaque de nuit dans le village où l'on supposait que les fugitifs avaient dû se réfugier; quelques centaines d'individus partiraient dans la soirée, disaient-ils, surprendraient les fugitifs, les ramèneraient, reprendraient leur bien perdu, et en même temps, massacreraient les Gallas et pilleraient tout ce qu'ils pourraient. Ces exploits compenseraient les pertes subies par leur royal maître, et feraient oublier l'autorisation trop facilement accordée.
Ce dernier conseil prévalut; malgré l'opposition de quelques-uns, le ras écarta leurs objections; il était d'ailleurs si grandement compromis, qu'il saisit la première chance qui s'offrit à lui de se réhabiliter. Bitwaddad Damash, l'ami et le compatriote de Théodoros, le brave guerrier, fut chargé du commandement; après lui, venaient Bitwaddad Hailo, Bitwaddad Wassié, et Dedjaymatch Gojé, tous de nos vieux amis, dont j'ai parlé plus haut. Deux cents fusiliers de Damash et deux cents lanciers de Gojé, soldats choisis, bien armés et bien montés, composaient ce corps d'attaque. Vers le coucher du soleil, ils s'assemblèrent. Avant de partir, Damash, vêtu d'une chemise de soie, les épaules couvertes d'une élégante peau de tigre, armé d'une paire de pistolets et d'un fusil à deux coups, vint dans notre prison pour nous souhaiter le bonjour, ou plutôt pour satisfaire sa vanité, en se proposant à notre admiration de commande et pour obtenir la bénédiction du départ de son cher ami M. Rassam, qui s'exécuta courtoisement.
Deux fois déjà, pendant notre séjour à Magdala, Damash était parti pour Watat, village situé à environ douze milles de Magdala, non loin de l'endroit où le Béchélo sépare la province de Worahaimanoo du plateau de Dahonte. C'était là qu'était gardé le bétail de l'empereur, et des messagers avaient été envoyés à l'Amba par les paysans réclamant des secours immédiats; une bande de Gallas s'étaient montrés, et ils se sentaient eux-mêmes incapables de protéger les vaches de Théodoros. Dans ces circonstances, la vue seule de Damash à la tête de ses fusiliers avait chassé les Gallas, disaient ceux-ci à leur retour; mais les mauvaises langues assuraient que c'était une ruse des gens de ce pays, qui désiraient qu'il fût rapporté à l'empereur combien ses sujets lui étaient fidèles, et combien ils étaient soigneux de protéger le bétail dont ils étaient chargés. Quelques-uns des soldats les plus jeunes et les plus inexpérimentés assuraient que, le cas se présentant, le résultat serait le même; les fugitifs seraient surpris, les Gallas s'enfuiraient dans toutes les directions, à la vue de Damash et de ses vaillants compagnons, abandonnant leurs demeures et leurs biens à la merci des envahisseurs.
Le ras passa une nuit sans sommeil et pleine d'anxiété; à la pointe du jour il alla avec ses amis sur la petite colline, près de la prison, et le télescope en main il examina soigneusement la plaine de Galla. Les heures passaient et ils ne voyaient rien. Qu'était-il arrivé? Pourquoi Damash et ses hommes ne rentraient-ils pas? Telles étaient les questions que chacun se posait: les hommes âgés secouaient la tête; ils avaient combattu dans leur temps dans la plaine de Galla, et ils connaissaient la valeur de leurs sauvages cavaliers. Et même notre vieil espion, Abu Falek, probablement pour voir ce que nous dirions, s'écria: «Ce fou de Damash a eu l'imprudence de faire une pointe dans le pays de Galla, lorsque Théodoros lui-même n'aurait pas voulu y aller!» A la fin la nouvelle tant désirée que Damash et ses hommes revenaient, se répandit comme un éclair sur la montagne; on les avait vus descendant un profond ravin, ils ne suivaient pas la route qu'ils avaient prise en allant, mais une autre plus courte. Les chevaux et les hommes furent bientôt aperçus dans la plaine; mais on remarqua qu'ils arrivaient en désordre comme on troupeau qui se sauve. On ne put s'en rendre compte qu'au moyen du télescope. Les troupes de la garnison furent aperçues faisant halte à une petite distance du ravin qu'ils avaient descendu; ils marchaient très-doucement. Quelque chose allait de travers évidemment; des cavaliers furent alors expédiés par le ras afin de s'informer du résultat de l'expédition. Ils revinrent apportant une nouvelle douloureuse et l'Amba retentit bientôt des gémissements des veuves et des orphelins; onze morts, trente blessés, des armes à feu perdues, les fugitifs en liberté: telles étaient, en somme, les nouvelles qu'ils rapportèrent an ras désespéré.
La nuit précédente un Galla renégat avait conduit directement Damash et ses hommes, au village du chef, dans la compagnie duquel on avait vu les fugitifs dans la matinée. Ils pensaient bien que c'était sous son toit hospitalier que ceux que l'on recherchait passeraient la nuit. D'abord tout marcha selon leurs désirs. Ils atteignirent le village en question une heure avant l'aurore, ils entourèrent aussitôt la maison du chef, tandis qu'un petit corps de troupes était envoyé pour fouiller et piller le village. Un terrible massacre eut lieu; surpris dans leur sommeil les hommes furent tués avant d'être avertis de la présence de l'ennemi. Quelques femmes et quelques enfants seulement furent épargnés par ceux de ces assassins nocturnes qui étaient moins altérés de sang. Avant de s'établir pour y séjourner, Meshisha et Comfou, pensant bien que peut-être une tentative serait faite pour les capturer, avertirent le chef d'être sur ses gardes, et lui proposèrent d'aller dormir tous ensemble dans une petite hutte délabrée, à quelque distance de sa maison. Heureusement pour eux et pour le chef, ils adoptèrent ce prudent moyen; éveillés par les cris et les bruits qui venaient du village, ils bridèrent leurs montures, se mirent promptement en selle et furent prêts an combat avant même que leur présence eût été soupçonnée.
Damash rassembla ses hommes et ses prisonniers, et il marqua son passage par le pillage, se glorifiant déjà de son élévation future et trop fier de ses succès. Il est vrai qu'il n'avait pas capturé les fugitifs; mais après tout c'était l'affaire du ras. Il avait conduit l'expédition, porté le fer et le feu dans le pays de Galla, et sans avoir perdu un seul homme il retournait à l'Amba avec des prisonniers, des chevaux, des vaches, des mules et autres dépouilles de guerre. Il savait combien Théodoros s'en réjouirait, et il espérait déjà être l'heureux successeur du ras disgracié. Il était à peine à cent pas de la route plus courte qu'il se proposait de prendre à son retour conduisant du plateau de Tanta à la vallée, au-dessous de Magdala, lorsqu'il aperçut à l'horizon quelques cavaliers galopant vers lui à franc étrier. Le bétail et les prisonniers sous la conduite de Gojé et de quelques hommes étaient déjà engagés dans la route étroite et la retraite était impossible. Il plaça ses fusiliers en face des cavaliers, au nombre de douze, espérant ainsi effrayer vivement ces derniers par la vue de ses grandes forces; mais il se trompait. Le brave Mahomed Hamza avait à venger le sang de sa famille, et quoique à la tête de douze hommes seulement, il chargea les quatre cents soldats amharas. Il reçut un coup violent à la tête et tomba mort de son cheval. Ses compagnons toutefois, avant que les Amharas pussent se rallier firent une seconde et brillante charge pour venger leur chef, et emportèrent son corps que tous craignaient de voir mutiler. Plusieurs cavaliers se précipitant dans toutes les directions, jetèrent leur cri de guerre qui fut entendu au loin et de tous côtés; des hommes, des femmes, des enfants assaillirent les Amharas avec des lances et des pierres. Les frères de Mahomed soutenus alors par cinquante lances chargèrent à plusieurs reprises l'ennemi effrayé, et les chassèrent comme des moutons jusqu'au bord du précipice.
Damash cependant n'était pas venu pour se battre, mais pour tuer; il n'était brave que lorsquil avait des prisonniers à maltraiter, des hommes sans défense à tuer, et des enfants à réduire en esclavage. Le bétail avait atteint la vallée basse et la route était libre, aussi jetant sa peau de tigre, son bouclier, ses pistolets, son fusil, et abandonnant ses chevaux, Damash donna l'exemple du sauve qui peut et roula plutôt qu'il ne descendit dans le profond ravin. Son exemple fut suivi par tous ses Amharas. Ce fut une déroute complète. Le terrain était jonché de mousquets, d'épées et de boucliers; les blessés et les morts furent abandonnés sur le champ de bataille. Les Gallas ne les poursuivirent pas dans le ravin, ils ne pouvaient les charger à cause de l'inégalité du terrain. Ils en tuèrent quelques-uns cependant avec des pierres pointues, arme dangereuse dans la main d'un Galla; leurs ennemis terrifiés, se précipitaient dans l'étroit passage, se bousculant l'un l'autre dans leur empressement à gagner la vallée, où ces lâches poltrons savaient bien qu'ils seraient en sûreté.
Alors tous les blessés me furent apportés et pendant douze heures je fus occupé à préparer des bandages et à soigner les blessures. Dans plusieurs cas où je savais que la guérison était impossible j'en informai les parents des malades de peur que leur mort ne me fût attribuée, chose sérieuse dans notre position critique. Ceux qui étaient ainsi avertis cherchaient des remèdes indigènes, mais ils trouvaient bientôt que les charmes et les amulettes n'étaient pas efficaces et que ma prédiction n'avait été que trop vraie. Je me souviens d'un cas: un chef, qui avait été souvent de garde la nuit à notre prison, avait eu la jambe gauche complètement écrasée, par une pierre; sans entrer dans les détails techniques qu'il me suffise de dire que je déclarai l'amputation le seul remède possible, mais pour plaire aux chefs qui lui portaient un grand intérêt je consentis à soigner sa blessure pendant une semaine; au bout de ce temps j'étais toujours du même avis et je les en informai. Le malade avait un petit godjo bâti dans notre enceinte et il y demeura jusqu'à ce que je l'avertis pour la seconde fois que rien ne pouvait le sauver qu'une amputation immédiate. Sa famille l'emmena alors et fit venir un médecin de Shoa, qui promit non-seulement de lui sauver la vie mais aussi de lui conserver le membre. Le pauvre homme fut torturé par ce charlatan ignare pendant huit ou dix jours, jusqu'à ce que la mort mît fin à ses souffrances.