Il demeura ferme: «Demain, dit-il, j'enverrai un mot à l'empereur; s'il vous permet d'entrer je serai très-heureux de vous recevoir, aujourd'hui tout ce que je puis faire, c'est de vous envoyer ma femme et mes enfants qui resteront avec vous jusqu'au soir.» La vieille dame alors, avec la femme et les enfants de Hailo, se retira dans un coin tranquille, et lorsqu'il n'y eut plus personne ils s'enfuirent tous précipitamment. Environ vers dix heures du soir, accompagné par un de ses hommes et aidé de quelques amis, Hailo passa la porte et rejoignit sa famille.
Un autre membre du conseil s'appelait Bitwad-dad-Vassié; il était aussi chargé de la surveillance de la prison alternativement avec Hailo.
C'était une bonne nature d'homme, toujours souriant, mais il paraît qu'il n'était pas aimé par les prisonniers, car après la prise de Magdala, les femmes se jetèrent sur lui et lui administrèrent une rude bastonnade. Il était remarquable sous ce rapport qu'il n'acceptait jamais rien, et bien qu'à plusieurs reprises de l'argent lui ait été offert il a toujours refusé. Dedjazmatch-Goji, qui avait le commandement de 500 lanciers, était aussi grand qu'il était gros; il n'aimait qu'une chose, le tej, et n'adorait qu'un être, Théodoros. Bittwaddad-Bakal, bon soldat, mais faible d'esprit, chargé de la maison impériale, vieux homme un peu insignifiant, complétait le conseil.
Quelles longues et tristes journées que ces journées de pluie de l'année 1867! Notre argent était devenu alors très-rare, et toute communication avec Massowah, Metemma et Debra-Tabor était complètement interrompue. On parlait plus sérieusement de guerre dans le home, et sans nouvelle de nos amis, nous étions dans l'anxiété et très-désireux de connaître ce qui serait décidé. L'hiver ne nous permit pas de jardiner et nos autres occupations étaient insignifiantes. Nous écrivions (tâche plus facile pendant la pluie, les gardes se tenant dans leurs huttes); nous étudiions l'amharie, nous lisions le fameux Dictionnaire commercial, ou bien nous visitions l'un des nôtres, et fumions du mauvais tabac, simplement pour tuer le temps. M. Rosenthal, très-savant en linguistique, pourvu d'une Bible italienne, tantôt étudiait cette langue, tantôt chassait l'ennui si lourd, en apprenant, dans ses soirées, le français an moyen d'un fragment de l'Histoire de la civilisation par M. Guizot. Si le ciel s'éclaircissait un peu, nous allions patauger quelques instants dans la boue sur le petit chemin laissé entre nos nouvelles huttes; mais au bout de quelques instants nous étions arrêtés subitement par un: «Le ras et les chefs arrivent.» Si nous pouvions courir, nous le faisions; mais si nous étions aperçus, nous prenions notre plus gracieux sourire et nous étions salués par un grossier: «Comment vas-tu? Bonne après-midi pour toi!» (la seconde personne du singulier est employée comme signe d'humiliation vis-à-vis d'un inférieur) et, ô misère! il nous fallait ôter nos chapeaux délabrés et rester la tête découverte. Nous les voyions se dandinant, prêts à crever d'orgueil, lorsque nous savions que les habits qu'ils portaient, et la nourriture qu'ils venaient de se partager, avaient été achetés avec l'argent anglais; c'était je puis vous le dire dépitant. Comme ils acceptaient les moindres choses, c'eût été bien le moins qu'ils eussent été polis; or, tout au contraire, ils nous regardaient du haut de leur grandeur comme si nous eussions été des idiots ou bien une race entre eux et le singe, des ânes blancs comme ils nous appelaient lorsqu'ils causaient entre eux. Aidés de Samuel ils firent tout pour M. Rassam; ils étaient bien plus honnêtes avec lui qu'avec nous, et ils lui juraient constamment une amitié éternelle. J'ai souvent admiré la patience de M. Rassam. Il s'asseyait, causait et riait avec eux pendant des heures; les gorgeant de rasades de tej, jusqu'à ce qu'ils roulaient de leur place, et qu'ils devenaient un objet de risée, peut-être même un objet d'envie, pour les soldats qui devaient les aider à regagner leur maison. Avec tout cela c'étaient de viles créatures; pour plaire à Théodoros ils n'auraient reculé devant aucune infamie et ne se seraient laissé arrêter par aucun crime. Lorsqu'ils pouvaient supposer que quelque acte de cruauté plairait à leur maître ou plutôt à leur dieu, aucune considération d'amitié ou de famille ne pouvait retenir leurs mains ou attendrir leurs coeurs. Ils étaient bons pour M. Rassam parce que cela faisait partie de leurs instructions et qu'ils pouvaient ainsi satisfaire leur goût pour les boissons spiritueuses; mais si, n'ayant pas d'argent, nous eussions été réduits à faire appel à leur générosité, je doute qu'ils eussent fait quelque chose pour nous, desquels ils recevaient beaucoup. Ils ne nous eussent pas même fourni la misérable nourriture journalière des prisonniers abyssiniens.
Ce fut vers cette époque que ces scélérats eurent l'occasion de montrer leur dévouement à leur maître. Un samedi deux prisonniers profitèrent de l'encombrement du marché pour essayer de se sauver. L'un d'eux, Lij Barié, était le fils d'un chef du Tigré; il y avait quelques années qu'il avait été emprisonné comme «suspect», ou plutôt parce qu'il pouvait devenir dangereux, étant beaucoup aimé dans sa province. Son compagnon de fuite était un jeune garçon, demi-Galla, de la frontière de Shoa, qui était depuis plusieurs années dans les chaînes, attendant son jugement. Un jour, comme il coupait du bois, un éclat vola et alla frapper sa mère en pleine poitrine, et la tua. Théodoros était alors en expédition et pour se concilier l'évêque, il le chargea de ce jugement; celui-ci refusa de faire aucune enquête, disant que ce n'était pas dans sa juridiction. Théodoros, vexé du refus de l'évêque, envoya le jeune homme à Magdala, où il fut chargé de chaînes et dut attendre le bon plaisir de ses juges. Lij Barié, lorsqu'il avait voulu fuir n'avait pu forcer qu'un anneau de ses chaînes, l'autre étant beaucoup trop fort; alors il assujettit les chaînes avec l'autre anneau aussi bien qu'il put à une seule jambe au moyen d'un bandage, mit la chemise et les vêtements d'une jeune servante, qui était dans sa confidence, et plaçant sur ses épaules le gombo (espèce de jarre pour l'eau) il quitta l'enceinte de la prison sans être aperçu. L'autre jeune homme heureusement était parvenu à se débarrasser des deux anneaux, et s'était glissé sans avoir été remarqué; n'ayant pas mis beaucoup de vêtements et ayant les membres libres, il atteignit bientôt la porte, et passa avec les gens de la suite d'un chef. Il était déjà loin et en sûreté lorsque sa disparition fut signalée.
Lij Barié fut trompé dans son espoir. Avec ses fers assujettis sur une seule jambe, embarrassé par ses vêtements de femme et le gombo sur les épaules, il ne put avancer promptement. Il était cependant déjà à mi-chemin de la porte et non loin de l'enceinte, lorsqu'un jeune homme apercevant une jeune fille de bonne apparence, qui venait vers lui, s'avança pour lui parler: mais comme il s'approchait ses yeux tombèrent sur le bandage, et à son grand étonnement il aperçut une portion de la chaîne qui se montrait au travers. Il comprit aussitôt que c'était un prisonnier qui tâchait de s'échapper, et il suivit l'individu jusqu'à ce qu'il rencontrât quelques soldats; il leur communiqua ses soupçons et ceux-ci se précipitèrent sur Lij Barié et l'arrêtèrent. La foule fut bientôt ramassée autour de l'infortuné jeune homme, et l'alarme ayant été donnée qu'un prisonnier avait été pris comme il tentait de s'échapper, plusieurs des gardes se précipitèrent vers le lieu où on le gardait et aussitôt qu'ils eurent reconnu leur ancien pensionnaire, ils le réclamèrent comme leur propriété. En un instant tous ses vêtements lui furent déchirés sur le dos, et ces lâches le frappèrent du bout de leurs lances et avec le dos de leur sabre jusqu'à ce que son corps tout entier ne fût qu'une plaie et qu'il tombât sans connaissance, presque mourant sur la terre. Ce n'était pas encore assez pour satisfaire leur sauvage besoin de vengeance; ils le portèrent à la prison enchaîné des pieds et des mains, placèrent un long et dur morceau de bois sous sa nuque, mirent ses pieds dans les ceps et le laissèrent là plusieurs jours, jusqu'à ce qu'on connût la volonté de l'empereur à son égard.
Une recherche immédiate fut ordonnée concernant son compagnon de fuite ainsi que la jeune fille, sa complice. Le premier était déjà hors de leur atteinte, mais ils s'en vengèrent en s'emparant de la malheureuse jeune femme. Le ras et son conseil s'assemblèrent immédiatement et la condamnèrent à recevoir une centaine de coups de la lourde girâf (fouet à lanières de cuir) en face de la maison de l'empereur. Le lendemain matin le ras, accompagné d'un grand nombre de chefs et de soldats, arriva sur le lieu désigné pour l'exécution de la sentence. La jeune fille fut étendue sur la terre, on déchira ses vêtements et on lui lia avec des lanières de cuir les pieds et les mains pour lui conserver la position horizontale. Un misérable fort et puissant fut chargé de mettre à exécution la condamnation. Chaque coup de fouet qui tombait résonnait comme un coup de pistolet (nous pouvions l'entendre de nos huttes) et déchirait un lambeau de chair; tous les dix coups la girâf devenait si lourde de sang qu'on était obligé de la nettoyer pour continuer. La pauvre patiente ne se plaignit jamais et ne dit pas un mot. Lorsqu'elle fut relevée après le centième coup, les côtes étaient à nu et l'épine dorsale pouvait s'apercevoir à travers les flots de sang qui ruisselaient, la chair du dos ayant été entièrement enlevée par morceaux.
Quelques instants plus tard un messager arriva apportant la réponse de Théodoros. Lij Barié fut le premier à avoir les mains et les pieds coupés en présence de tous les prisonniers abyssiniens. Ils devaient ensuite être précipités tous les deux du haut de la montagne. Les chefs se firent un jour de fête de cette exécution; ils envoyèrent même une personne pour dire poliment à Samuel: «Venez et assistez à notre réjouissance.» Lij Barié fut apporté, une douzaine des plus forts soldats se jetèrent sur lui et de leurs sabres dégainés ils lui coupèrent les pieds et les mains avec toute la délicatesse d'Abyssiniens habiles à répandre le sang. Pendant qu'il était soumis à cette agonie, Lij Barié ne perdit jamais courage et conserva toujours sa présence d'esprit. Ce qu'il y a de plus remarquable c'est que, tandis qu'il était si cruellement meurtri, il prophétisait, à la lettre, le sort qui était réservé à ses meurtriers: «Lâches poltrons que vous êtes! vils serviteurs d'un scélérat! Ils ne peuvent s'emparer d'un homme que par trahison; et ils ne peuvent le tuer que lorsque celui-ci est désarmé et en leur pouvoir! Mais prenez garde! avant peu les Anglais viendront pour délivrer les leurs: ils vengeront dans votre sang les mauvais traitements que vous avez infligés à leurs concitoyens, et ils vous puniront vous et votre maître de toutes vos lâchetés, de toutes vos cruautés et de tous vos meurtres.» Les scélérats ne firent que peu d'attention au brave garçon mourant; ils le précipitèrent dans l'abîme et puis tous ensemble se rendirent, pour finir une journée si bien commencée, chez M. Rassam et se partagèrent les faveurs de sa généreuse hospitalité.
XIV
Fin de la seconde saison pluvieuse.—Rareté et cherté des approvisionnements.—Meshisha et Comfou complotent leur fuite.—Ils réussissent.—Théodoros est volé.—Dainash poursuit les fugitifs.—Attaque de nuit.—Le cri de guerre des Gallas et le sauve qui peut.—Les blessés laissés sur le champ de bataille.—Hospitalité des Gallas.—Lettre de Théodoros à ce sujet.—Malheurs de Mastiate.—Wakshum, Gabra, Medhim.—Récit de la vie de Gobazé.—Il sollicite la coopération de l'évêque pour s'emparer de Magdala.—Plan de l'évêque.—Tous les chefs rivaux intriguent à l'Amba.—L'influence de M. Rassam exagérée.