Le général Merewether avec une douce prévoyance, nous avait envoyé quelques graines, et nous nous en procurâmes quelques autres à Gaffat. L'enceinte de M. Rassam avait été élargie considérablement par les chefs, et il put se créer un joli jardin. Il avait auparavant semé quelques graines de tomates; ces plantes poussèrent admirablement bien, et M. Rassam avec beaucoup de goût, fit, au moyen de bambous, un très-joli treillage qui fut bientôt recouvert par ces plantes grimpantes. Entre notre hutte, l'enceinte et les huttes opposées à la nôtre, se trouvait une portion de terrain d'environ huit pieds de large et dix pieds de long. M. Prideaux et moi nous la labourâmes, enchantés d'avoir quelque chose à faire. Avec des bambous refendus nous fîmes aussi un petit treillage, divisant notre petit jardin en carrés, en triangles, etc., et le 24 mai, en l'honneur de la fête de notre reine, nous semâmes nos graines. Quelques-unes sortirent promptement; les pois en six semaines furent hauts de sept ou huit pieds. La moutarde, les cressons, les radis prospérèrent. Mais notre jardin de fleurs, situé au centre, resta longtemps stérile et lorsqu'à la fin quelques plantes germèrent, ce furent seulement quelques espèces biennales qui ne fleurirent que le printemps suivant. Quelques pois, juste assez pour les goûter (notre jardin était trop petit pour pouvoir nous en fournir plus d'une ou deux petites corbeilles) des laitues que nous mangions sans assaisonnement (nous n'avions pas d'huile et rien qu'un mauvais vinaigre fait de tej) de temps en temps quelques radis, ce fut là tout le luxe qui nous rendit immensément joyeux, après une nourriture uniquement composée de viande. Lorsqu'un second envoi de semences nous arriva, nous transformâmes en jardin toutes les portions de terrain aptes à cela et nous eûmes le plaisir de manger quelques navets, passablement de laitues, et quelques choux. Bientôt après la saison des pluies, tout fut desséché; le soleil brûla nos trésors et nous laissa encore à notre éternel mouton et à nos volailles.

Environ un mois avant les pluies de 1867, la fièvre, ayant un caractère malin, se déclara dans la prison commune. Le lieu était déjà assez sale, aussi lorsque la maladie fit son apparition, l'horreur de cette demeure n'aurait pu se décrire; lorsque environ cent cinquante hommes de tous rangs se trouvèrent couchés sur le terrain dans un état de prostration, en proie à la maladie, empoisonnant cette atmosphère déjà si impure, la scène était affreuse à voir, et digne du lieu de tourment décrit par le Dante. L'épidémie sévit jusqu'aux premières pluies. Environ quatre-vingts prisonniers moururent, et bien d'autres auraient succombé, si heureusement quelques-unes des sentinelles n'eussent été atteintes. Tant qu'il n'y eut que les prisonniers de malades, leurs gardiens firent les sourds à toutes mes observations; mais dès qu'ils furent atteints eux-mêmes ils suivirent promptement mes conseils et ils purifièrent bien vite le lieu. A tous ceux qui réclamaient mes services je leur envoyais aussitôt un remède; et lorsque quelques-unes des sentinelles vinrent à moi pour être soignées je leur donnai aussi ce qu'il fallait, mais à une condition: traiter avec plus de douceur les malheureux qui leur étaient confiés.

Le général Merewether, toujours prévenant et bon, sachant que notre bien-être dépendait des termes d'amitié dans lesquels nous vivions avec la garnison, m'envoya du virus de vaccine dans de petits tubes. J'expliquai à quelques-uns des indigènes les plus intelligents la merveilleuse propriété de cette substance et les engageai à m'apporter leurs enfants pour être inoculés. Parmi les races demi-civilisées il est souvent très-difficile d'introduire les bienfaits de la vaccination; mais ici ils furent acceptés par tous. Environ pendant six semaines une foule compacte obstruait notre porte les jours où je vaccinais; tellement qu'il nous était très-difficile de les contenir hors de chez nous tant ils étaient désireux de posséder ce fameux remède qui empêchait de mourir du koufing (petite vérole). Mais il arriva que parmi les enfants qui me furent apportés, se trouva le fils du vieux Abu Falek (ou plutôt le fils de sa femme) le garde de jour dont j'ai déjà parlé. Il était d'un mauvais caractère et point complaisant; voulant s'épargner l'ennui d'apporter son enfant pour fournir du virus à d'autres, et en même temps afin de n'être pas accusé d'attachement trop fort à ses intérêts, il répandit le bruit que les enfants auxquels on prenait du virus mouraient bientôt après. C'était la mort de mon entreprise. Un grand nombre furent encore vaccinés, mais personne ne vint nous donner du virus et comme je n'avais plus de tubes, je fus obligé d'interrompre une entreprise qui avait jusque-là si merveilleusement réussi.

Les pluies de 1867 arrivèrent vers la fin de la première semaine de juillet. Nous étions mieux abrités et nous avions pris des arrangements pour nos provisions et celles de nos serviteurs avant que les pluies ne commençassent à tomber; aussi étions-nous mieux que l'année précédente. Mais sous d'autres rapports: par exemple, les difficultés rendues chaque jour plus grandes pour communiquer avec la côte, à cause de l'état politique du pays, cette seconde saison fut peut-être plus pénible et nous éprouva davantage.

Les chefs de la Montagne n'avaient pas été longtemps à s'apercevoir que les captifs anglais avaient de l'argent. Ils s'étaient présentés souvent avec douceur dans l'espoir d'obtenir quelques dollars pour eux, ou des shamas et des ornements pour leurs femmes; ainsi que du tej, de l'arrack, qui était brassé par Samuel sous la direction de M. Bassam, qui partageait fréquemment et librement avec lui les plus pénibles travaux. Les chefs essayèrent de se nuire l'un l'autre. Chacun d'eux, dans sa visite privée prétendait être notre meilleur ami; mais ils ne pouvaient pas quitter ouvertement la salle du conseil, et sortir pour un verre de tej ou d'arrack sans être aussitôt suivis par toute la foule, aussi voulurent-ils faire défendre que l'on nous visitât. Pauvre Zénob, pendant plusieurs mois il ne prit plus aucune leçon d'astronomie, et Mesbisha ne joua plus du luth que devant ses femmes ou ses serviteurs! Ils allèrent même jusqu'à défendre aux soldats et aux chefs inférieurs de venir me demander des remèdes. Les soldats alors envoyèrent en corps leurs chefs inférieurs an ras et aux membres du conseil; ils réclamèrent même que la chose fut exposée à Théodoros; et, comme les chefs étaient loin d'être innocents et qu'ils ne craignaient rien tant que d'en référer à l'empereur, ils furent obligés de consentir à ce que chacun fût libre de venir et retirèrent leur interdiction.

Théodoros, après la prise de Magdala, avait nommé un chef comme gouverneur de l'Amba, lui donnant un pouvoir illimité sur la garnison; mais quelques années plus tard il lui adjoignit quelques autres chefs à titre de conseillers, laissant une grande partie de son pouvoir an chef de la Montagne. Toujours soupçonneux, mais dans l'impossibilité de satisfaire ses soldats comme autrefois, l'empereur prit les plus grandes précautions pour prévenir toute trahison, et pour être sûr que, s'il était obligé de s'éloigner pour une expédition lointaine, il pouvait compter sur la forteresse de Magdala. A cet effet il ordonna que le conseil s'assemblerait dans toutes les circonstances importantes et se consulterait sur ce qu'il y aurait à faire touchant l'économie intérieure de la Montagne. Chaque chef de département et chaque chef de corps avait droit à une voix; les officiers commandant les troupes seraient choisis pour être messagers privés; le ras devait être considéré toujours comme le chef de la Montagne, mais son autorité limitée et sa grande responsabilité, devaient l'empêcher de tyranniser ses subordonnés. Vu ces circonstances, il n'est pas étonnant que, quoique législateur, il suivît l'avis des chefs subalternes qu'il savait être de grands adorateurs de Théodoros, ses fidèles espions et ses bien-aimés rapporteurs. Le chef de la Montagne à notre arrivée était Ras-Kidana-Mariam, dont les relations de famille et la position dans le pays le faisaient considérer comme dangereux par Théodoros, et qui, ainsi que je l'ai déjà rapporté, fut conduit an camp sur un faux rapport. Peu de temps auparavant, l'empereur enlevant le commandement et le titre de dedjazmatch (titre qui fut donné seulement dans les premiers jours aux gouverneurs d'une province grande ou petite) à Kidana-Mariam, l'avait promu an rang de ras. Tous les umbels (colonels) avaient été nommés bitwaddad (quelque chose comme général de brigade), les bachas (capitaines) furent faits colonels, et ainsi de suite pour la garnison tout entière; de sorte qu'après ces nominations la garnison ne se composait que d'officiers ou de sous-officiers, l'officier le moins élevé en grade était le sergent. Théodoros leur écrivit à tous pour les informer qu'ils recevraient la paye et les rations dues à leur rang et que, ainsi qu'il l'espérait, lorsqu'il les verrait sous peu, il les traiterait si généreusement que même l'enfant à naître s'en réjouirait dans le ventre de sa mère. Théodoros dans trois ou quatre circonstances, des quelques dollars qui lui restaient, leur fit une petite avance sur leur paye. Une quarantaine de dollars fut tout ce qu'ils touchèrent pendant notre séjour; le sergent eut pour son compte environ huit dollars, je crois. Ils devaient avec cela se nourrir, se vêtir, eux, leurs familles et leurs serviteurs; aucune ration ne leur ayant été fournie. Ils avaient d'abord été tous réjouis de leur élévation, la seule chose que Sa Majesté pût distribuer d'une main libérale; mais ils s'aperçurent bientôt que leurs dignités consistaient à être affamés, à avoir froid et aller presque nus, et ils furent les premiers à se moquer de leurs titres vains et sonores.

Un parent éloigné de Théodoros, du côté de sa mère, et nommé Ras-Bisawar, fut choisi pour le poste laissé vacant par la démission de Ras-Kidana-Mariam. Dans sa jeunesse il avait eu du penchant pour l'Eglise, il avait même été desservant, lorsque le brillant exemple de son parent lui fit quitter la vie de paix et de tranquillité qu'il s'était choisie pour se jeter an milieu du tourbillon de la vie des camps. C'était un grand, gros et lourd compagnon, à la tête pelée et d'un bon caractère; mais pour tout ce qui concernait le sabre et le pistolet, il ne put s'y habituer à cause du premier choix de sa vie, il demeura desservant d'Eglise. Son défaut fut toujours d'être trop faible; il n'eut jamais de décision dans le caractère, et se laissa influencer par le dernier qui lui parlait.

Après ce dernier, le plus rapproché de lui en importance était Bitwaddad-Damash, le plus vain, le plus orgueilleux faquin ainsi que le plus grand vaurien de toute la Montagne. Il fut très-malade quand nous arrivâmes, mais quoiqu'il ne put venir lui-même il s'intéressa toujours trop à nos affaires, s'informant à toute heure du jour de ce que nous faisions. A cet effet il envoyait l'aîné de ses fils, garçon d'environ douze ans, plusieurs fois par jour nous porter ses compliments et nous demander des nouvelles de notre santé. Aussitôt qu'il put marcher tant soit peu, il vint lui-même à chaque instant me consulter, jusqu'à ce qu'enfin sa santé fût rétablie. Dans le premier feu de sa reconnaissance, il voulait bâtir notre maison. Mais la gratitude n'est pas une qualité persistante, en Abyssinie elle y est même assez rare; bientôt après Damash nous donna à entendre que si nous avions besoin de lui il nous servirait, mais qu'il ne fallait pas l'oublier. M. Prideaux et moi avions peu d'argent à dépenser; mais comme on le connaissait pour un grand scélérat, nous pensâmes qu'il serait sage de ne pas s'en faire un ennemi et nous lui envoyâmes, comme un gage d'amitié, un petit fragment de glace appartenant à M. Prideaux, la seule chose présentable que nous eussions en ce moment. La glace fortifia notre amitié pendant quelque temps; mais lorsqu'une seconde demande d'un gage d'amitié nous fut faite, nous fîmes la sourde oreille à ses douces paroles, il n'eut plus les mêmes rapports avec nous; il nous appela des hommes méchants, il se moqua de nous, nous fit arracher nos chapeaux devant lui, et alla même jusqu'à insulter M. Cameron et M. Stern, secouant sa tête d'une façon menaçante; et, plus ou moins ivre, il quitta une après-midi la chambre de son bien-aimé et généreux ami M. Rassam. Damash avait le commandement de la moitié des fusiliers, environ deux cent soixante-dix hommes, le ras commandait les autres au nombre de deux cents.

Le troisième membre du conseil était Bitwad-dad-Hailo, le meilleur de tous; il était chargé de la prison, mais je n'ai jamais su qu'il eût abusé de sa position. Ses deux frères avaient commandé notre escorte de la frontière an camp impérial dans le Damot; sa mère, personne âgée et belle encore, nous avait aussi suivis une partie du chemin. Les frères et la mère avaient été traités convenablement par nous, aussi étions-nous connus d'eux tous avant d'arriver à l'Amba. Ce chef se conduisit toujours très-poliment envers nous et se montra complaisant dans plusieurs occasions. Lorsqu'il apprit l'arrivée de Théodoros, comme il savait que sa conduite à notre égard serait une charge contre lui, il s'enfuit an camp des Anglais.

Il prépara sa fuite d'une manière très-intelligente. Selon les lois de la Montagne, un bitwad-dad même ne peut passer la porte sans l'autorisation du ras, et depuis qu'il y avait eu quelques désertions, la permission n'était plus accordée. Sa femme et ses enfants étaient avec lui dans l'Amba, et depuis cette époque le chef était soupçonné; si sa famille était partie, il aurait été strictement surveillé. Sa mère avait suivi le camp de Théodoros, désireuse qu'elle était de voir son fils. Lorsque l'armée de Théodoros campa dans la vallée de Bechelo, elle demanda la permission d'aller à Magdala, et à son arrivée à Islamgee, elle envoya dire à son fils de donner l'ordre de la laisser passer à la porte, mais il refusa, déclarant publiquement que le motif de son refus était qu'il n'avait reçu aucun ordre de Sa Majesté pour accorder cette demande, qu'il ne pouvait prendre sur lui de l'introduire dans la forteresse. La mère avait été auparavant instruite du complot et joua très-bien son rôle, c'était jour de marché et à cause de cela la foule remplissait l'endroit ainsi que les soldats et leurs chefs inférieurs. En apprenant le refus de son fils de la faire entrer, elle poussa des cris de désespoir, s'arracha les cheveux et se désola de l'ingratitude de ce fils, prétendant que c'était uniquement pour l'embrasser qu'elle avait fait un si long voyage. Les spectateurs s'intéressèrent à elle et en son nom envoyèrent encore vers le chef.