Théodoros écrit à M. Rassam touchant M. Flad et ses ouvriers. —Ses deux lettres comparées.—Le général Merewether arrive à Massowah.—Danger d'envoyer des lettres à la côte.—Ras-Engeddah nous apporte quelques provisions.—Notre jardin.—Résultats pleins de succès de la vaccine à Magdala.—Encore notre sentinelle de jour.—Seconde saison des pluies.—Les chefs sont jaloux.—Le ras et son conseil.—Damash, Hailo, etc., etc.—Vie journalière pendant la saison des pluies.—Deux prisonniers tentent de s'échapper.—Le knout en Abyssinie.—Prophétie d'un homme mourant.
Un serviteur de M. Rassam, que celui-ci avait envoyé à Sa Majesté quelques mois auparavant, revint, le 28 décembre, porteur d'une lettre de Théodoros, qui en renfermait une autre de la reine d'Angleterre. L'empereur informait M. Rassam que M. Flad était arrivé à Massowah, et était chargé d'une lettre dont nous devions prendre connaissance. Sa Majesté engageait M. Rassam à attendre son arrivée, qui serait prochaine, pour se consulter avec lui sur la réponse à faire. Nous fûmes bien heureux du contenu de la lettre de la reine; il était clair qu'à la fin on avait pris un ton plus haut, que le caractère de Théodoros était mieux connu, et que tous ses projets chimériques échoueraient devant l'attitude prise par le gouvernement anglais.
Le 7 janvier 1867, Ras-Engeddah arriva à l'Amba, conduisant une fournée de prisonniers. Il nous envoya ses compliments et une lettre de Théodoros. La lettre de Théodoros était impérieuse et vaine; d'abord, il donnait un compte rendu sommaire de la lettre que M. Flad lui avait écrite; tout ce qu'il avait demandé avait été d'abord accepté, mais sur ces entrefaites, il avait changé sa manière de faire à notre égard; Théodoros nous donnait sa réponse projetée: il disait que l'Ethiopie et l'Angleterre avaient été primitivement sur un pied d'amitié, et que, pour cette raison, il avait excessivement aimé les Anglais. Mais, depuis lors, ajoutait il, «ayant appris qu'ils m'avaient calomnié auprès des Turcs et qu'ils me haïssaient, je me suis dit: Est-ce que cela peut être? et le doute est entré dans mon coeur.» Il voulait évidemment passer sous silence les mauvais traitements qu'il nous avait infligés, car il ajoutait: «J'ai reçu dans ma maison, dans ma capitale, à Magdala, M. Rassam et sa suite, que vous m'avez délégués, et je les traiterai avec égards jusqu'à ce que j'aie obtenu un gage d'amitié.» Il terminait sa lettre en ordonnant à M. Rassam d'écrire aux autorités elles-mêmes, afin que les ouvriers lui fussent envoyés; il voulait que cette lettre de M. Rassam lui fût expédiée promptement, et que M. Flad arrivât sans retard.
Cette lettre probablement n'avait été qu'un ballon d'essai; ce n'était pas la ligne de conduite qu'il devait adopter: il savait trop bien que sa seule chance était de flatter, de paraître humble, doux et ignorant; il savait qu'il pouvait gagner la sympathie de l'Angleterre en prenant cette voie, et qu'un ton impérieux ne servirait nullement ses projets et ne lui serait d'aucun secours pour le but qu'il poursuivait depuis longtemps. Le lendemain, de bonne heure, un envoyé arriva du camp impérial avec une lettre du général Merewether, et une autre de Théodoros. Qu'elle était différente, cette dernière lettre, de celle qu'avait apportée Ras-Engeddah! Elle était insinuante, courtoise: il n'ordonnait plus, il demandait humblement; il suppliait, il implorait avec douceur; il commençait ainsi: «Maintenant, pour me prouver que vous voulez établir de bonnes relations d'amitié entre vous et moi, promettez-moi, dans votre réponse, de m'envoyer d'habiles ouvriers; que M. Flad vienne aussi par la route de Metemma. Ce sera le gage de notre amitié.» Il citait l'histoire de Salomon et d'Hiram, à l'occasion de l'incendie du temple, puis il ajoutait: «Et maintenant, quand je me jetterais aux genoux de la grande reine, de ses nobles, de son peuple, de ses hôtes, m'humilierais-je davantage?» Il décrivait ensuite la réception qu'il avait faite à M. Rassam, la façon dont il l'avait traité, comment il avait relâché les premiers prisonniers le jour même de son arrivée, afin de condescendre aux désirs de notre reine; il expliquait la cause de notre emprisonnement en reprochant à M. Rassam d'avoir fait partir les prisonniers sans les lui avoir présentés auparavant; et terminait en disant: «Comme Salomon tomba aux pieds d'Hiram, moi aussi, sous le regard de Dieu, je tombe aux pieds de la reine, de son gouvernement et de ses amis. Je désire que vous me les expédiiez (les ouvriers) par la via Metemma, afin qu'ils m'enseignent la science et qu'ils me montrent les beaux-arts. Lorsque ces choses seront terminées, je vous remercierai et vous renverrai par le pouvoir de Dieu.»
M. Rassam répondit à Sa Majesté, en lui annonçant qu'il avait consenti à sa demande. L'envoyé, à son arrivée au camp de l'empereur fut bien reçu, on lui offrit une mule et on le dépêcha promptement à sa destination. Pendant plusieurs mois nous n'entendîmes plus parler de rien.
Le général Merewether, dans sa lettre à Théodoros, informait celui-ci qu'il était arrivé à Massowah avec les ouvriers et les présents, et que si les captifs lui étaient envoyés il permettrait aux ouvriers de rejoindre le camp de l'empereur. Nous fûmes bien heureux lorsque nous apprîmes que le général Merewether était chargé des négociations; nous connaissions son habileté; nous avions pleine confiance en son tact et en sa discrétion. Vraiment il mérite notre reconnaissance, car il fut l'ami des prisonniers; du moment où il débarqua à Massowah jusqu'au jour de notre liberté, il ne s'épargna aucune peine et aucun désagrément pour obtenir notre délivrance.
Les messages circulaient maintenant plus régulièrement; nous écrivîmes de longs détails, touchant Théodoros, et la nécessité d'employer la force pour obtenir notre élargissement. Nous connaissions le danger auquel nous nous exposions; mais nous préférions mourir plutôt que de vivre d'une telle existence. Nous informâmes nos amis de tout ce que nous avions décidé; le soin de notre vie ne devait pas peser un instant dans la balance; aussi bien l'emploi de la force était la seule chance que nous eussions d'échapper à la mort et nous insistâmes pour qu'elle fût tentée. Nous donnâmes toutes les informations que nous pûmes sur les ressources du pays, sur les mouvements de Théodoros, la puissance de son armée, la route qu'il ferait suivre probablement à ses troupes sur la terre ferme, les moyens à prendre pour négocier avec lui et s'assurer le succès. Nous savions que si quelqu'une de ces lettres tombait entre les mains de Théodoros, nous n'aurions ni pitié, ni merci à attendre; mais nous considérions que notre devoir était de nous soumettre à toute éventualité et d'aider de toute notre habileté ceux qui travaillaient à nous délivrer.
A cette époque nous reçûmes souvent des nouvelles de nos amis, des journaux ou des articles détachés et mis sous enveloppe. On y parlait fort peu de la guerre; la presse, à quelques exceptions près, semblait considérer la chose comme une folle entreprise qui ne pouvait réussir. Les journalistes, à notre grand désespoir, discutaient sur les insectes, le poison subtil, l'absence d'eau, et de semblables vétilles. Deux mois et demi se passèrent encore dans une vie monotone. Mes remèdes tiraient à leur fin et le nombre de mes malades était grand. J'aurais bien voulu me procurer d'autres remèdes.
Le 19 mars Ras-Engeddah arriva à l'Amba avec un millier de soldats. Ils apportaient avec eux de l'argent, de la poudre et d'autres provisions diverses que Théodoros envoyait à Magdala pour y être plus en sûreté. En même temps il nous fît parvenir les provisions et les remèdes que le capitaine Goodfellow avait apportés à Metemma bientôt après l'arrivée de M. Flad. Je rendrai cette justice à Théodoros, que dans cette circonstance, il se conduisit bien. Aussitôt que nous fûmes informés que plusieurs objets étaient arrivés pour nous à Metemma, M. Rassam écrivit à l'empereur, lui demandant la permission d'envoyer des serviteurs et des mules, afin de les faire transporter à Magdala. Théodoros répondit qu'il les aurait apportés lui-même, et donna l'autorisation. Il envoya l'un de ses officiers à Wochnee avec des instructions pour les différents chefs des districts, d'avoir à nous faire porter ce qu'on nous envoyait à Debra-Tabor. J'avais depuis longtemps épuisé mes ressources et je fus bien heureux lorsque ces quelques objets nous parvinrent. Pendant plusieurs jours nous nous régalâmes de pois verts, de viandes confites, de cigares, etc., etc., et nous fûmes plus gais; non pas tant à cause des provisions elles-mêmes, qu'à cause de la conduite de notre hôte à notre égard.
Je me souviens que les mois qui suivirent, le fardeau de notre existence nous parut bien plus lourd. Nous nous attendions à des événements importants, et rien ne se manifestait; à notre arrivée à Magdala nous n'eussions jamais cru possible d'y passer une seconde saison des pluies; nous n'aurions jamais pu croire qu'an temps si long s'écoulerait sans amener un événement quelconque. Ce dont nous souffrions par-dessus tout, c'était de l'incertitude dans laquelle nous vivions; nous tremblions à la pensée des cruautés et des tortures que Théodoros infligeait à ses victimes; et chaque fois qu'un messager royal arrivait, on aurait pu nous voir allant d'une hutte à l'autre, échangeant des regards d'angoisse, et demandant plusieurs fois à nos compagnons de souffrance: «N'y a-t-il rien de nouveau? N'y a-t-il rien qui nous concerne?»