—Quelquefois.

—Tu n'y remettras jamais les pieds.

Je compris qu'en effet je n'y pourrais jamais remettre les pieds. Mais serait-ce là toute ma punition? Nous marchions côte à côte, et très vite. Bien qu'il ne manifestât plus rien de ses pensées, je ne saurais dire à quel signe je le sentais agité d'une grande tempête en dedans. Il pouvait me briser, me casser en deux, et il se taisait. Nous passâmes ainsi sur la place du Marché. Je me découvrais semblable à ces malfaiteurs que j'avais vu conduire en prison par un gendarme. Pourvu que Nazzarena ne me reconnût pas? Elle me représentait la vie libre, comme j'étais l'esclavage.

Enfin nous arrivâmes devant la porte de la maison. Mon père, avant de l'ouvrir, se retourna vers moi et, m'enveloppant tout entier de son regard sous lequel je baissai la tête, malgré moi, comme un coupable:

—Pauvre petit! dit-il (c'étaient les expression mêmes de Martinod), qu'est-ce qu'on voulait faire de toi!

J'étais dans un tel état de tension que cette pitié soudaine eut raison de ma révolte et que je fus sur le point de me jeter dans ses bras en pleurant. Déjà il s'était repris et, de sa voix de commandement, déclarait:

—Il faudra bien que tu obéisses. Il le faudra bien.

Du coup je me rebiffai de nouveau. Il affirmait son autorité dont il n'avait pas abusé pourtant: ce serait pour moi la guerre sacrée de l'indépendance.

Ma mère inquiète, dont j'avais déjà distingué l'ombre derrière la fenêtre, guettait notre retour et vint au-devant de nous jusqu'au sommet des marches.

—Il y était, expliquait simplement mon père, je ne m'étais pas trompé.