—Oh! mon Dieu! murmura-t-elle comme si elle apprenait un malheur qu'elle n'eût pas imaginé.
Et tante Dine qui la suivait leva les bras au ciel:
—Ce n'est pas possible! Ce n'est pas possible!
On ne me gronda pas davantage. Bon gré mal gré, on avait ramené l'enfant prodigue. Et moi, loin d'être reconnaissant de cette indulgence que je m'explique mieux aujourd'hui par l'incertitude de mes parents sur les influences que j'avais subies et sur la façon de me reconquérir, j'appelais de toutes mes forces récupérées ma douleur d'amour que tous ces incidents avaient recouverte, en me répétant:
«Nazzarena part demain. Nazzarena part demain.»
V
LES DEUX VIES
Je ne dormis guère de la nuit, et dans un demi-sommeil je confondais la guerre sacrée de l'indépendance et la perte définitive de Nazzarena. Mon amour faisait partie de cette liberté que célébrait grand-père et pour laquelle il avait pris un fusil. Au matin, j'étais fermement résolu à ne pas me rendre au collège et à courir la suprême chance d'assister au départ des forains. Les adieux de la veille avaient été manqués: sans préparation, je n'avais rien trouvé à dire. Non, non, cela ne pouvait finir ainsi.
Je prétextai donc un mal de tête, auquel on voulut bien croire. Je compris qu'on me tenait pour ébranlé par la scène du Café des Navigateurs. Et même tante Dine m'apporta en cachette un lait de poule mousseux et digestif, favorable aux migraines, si savoureux que je m'en délectai malgré mon chagrin, ce qui m'occasionna une humiliation intérieure.
—Tu resteras au lit jusqu'à midi, conclut-elle en emportant la tasse.