—Oui, pour toi. Quand tu étais petit, une autre influence s'est substituée à la mienne. Le magistrat, le pépiniériste, l'homme des roses…
—Votre père.
—Oui, t'a donné le goût des arbres taillés, des allées ratissées, des lois divines et humaines, quoi!
—Pourquoi m'en vouloir de ressembler à notre race?
—Sous mes yeux, je t'ai vu changer. Sais-tu si je n'en ai pas souffert, moi aussi?
—Oh! vous avez toujours été si détaché de moi et de…
Mon père n'acheva pas sa phrase et je ne l'achèverai pas aujourd'hui davantage, bien que j'aie trop de crainte d'en deviner le sens. Le respect qu'il a gardé, même à distance s'impose à moi. Tous deux venaient de rouvrir une plaie secrète dont le sang n'était pas entièrement tari. Ils restaient face à face, avec ce souvenir entre eux, effrayés peut-être de ce qu'ils découvraient dans le passé et ne voulaient pas approfondir devant moi, quand un secours inattendu leur vint. Ma mère entra. Sans doute avait-elle de sa chambre entendu le choc des voix et accourait-elle, tremblante, pour empêcher le conflit de s'aggraver. Elle apportait la paix de la famille.
—Qu'y a-t-il? s'informa-t-elle avec douceur.
Déjà, par sa présence, elle les séparait, et j'eus l'impression que la conversation n'offrirait plus d'intérêt pour personne.
—Je suis venu reprendre mon fils, déclara mon père.