—Marchons vite, me dit-il: ta mère pourrait s'inquiéter de notre retard.
Moi, je songeais:
«Un jour je partirai. Un jour je serai mon maître, comme grand-père. »
VII
LE PREMIER DÉPART
Peu de jours après cette promenade manquée, et peut-être même le lendemain, je voulus entrer dans la chambre de ma mère pour y chercher un livre de classe oublié, et je tournais déjà le loquet de la porte, lorsque j'entendis deux voix. L'une, celle de ma mère, était familière à mon oreille: mais son accent était presque nouveau pour moi, à cause de la fermeté qui se mêlait à sa douceur habituelle; petits, elle nous parlait quelquefois ainsi quand elle exigeait de nous un peu plus d'attention et de travail pour terminer nos devoirs ou apprendre nos leçons. Quant à l'autre, elle devait appartenir à un étranger, et même à un quémandeur, car elle me parvenait assourdie, voilée, douloureuse. Quel était ce visiteur, que ma mère recevait chez elle, et non au salon? Je n'osais pas ouvrir, ni lâcher la poignée que je tenais et qui, en retombant, eût révélé ma présence, et je restai là, immobilisé par ma timidité et ma curiosité ensemble, écoutant le dialogue qui s'échangeait.
—Je t'assure que tu te trompes, disait ma mère. Cet enfant traverse une crise: il n'est pas différent de ses frères et soeurs, il n'est pas éloigné de nous.
—Le fossé est plus profond que tu ne crois, Valentine, répliquait l'autre voix. Je sens que je le perds. Si tu l'avais vu au Malpas, comme il se rebiffait, comme il résistait à mes exhortations, presque à mes objurgations!
—C'est un enfant.
—Un enfant trop avancé. Je ne démêle pas encore ce qui le sépare de nous: je le saurai. Ah! tu as beau tâcher de me tranquilliser, ma pauvre amie: mon père a pu achever sa guérison, il y a trois ans, en le menant au grand air, il ne nous l'a pas rendu tel que nous le lui avions confié, il lui a changé le coeur, et c'est dans l'enfance que le coeur se fait. Cet enfant n'est plus à nous.