—C'est un malheur pour la France, qu'il eût sagement gouvernée. Mgr le comte de Paris lui succède: les deux princes se sont réconciliés et c'est l'achèvement de cette noble vie. Mais qu'avez-vous, l'abbé?
Plus encore que tante Dine, l'abbé paraissait inconsolable. Grand- père, qui de moins en moins manifestait ses opinions politiques depuis l'affaire des listes électorales, ne put retenir sa langue en cette occasion:
—Vous ne voyez donc pas que ses prophéties l'étouffent. Il songe à l'abbaye d'Orval et à la soeur Rose-Colombe. Pas moyen de hisser son jeune prince sur le trône! Le voilà qui meurt pour avoir mangé trop de fruits. Et le nouveau prétendant n'est guère plus frais que l'ancien.
—Père, je vous en supplie! protesta mon père.
L'abbé effondré et gisant au fond d'un fauteuil redressa tout à coup les lignes brisées de son corps qui s'allongea démesurément, au point que l'on put croire qu'il grimpait sur un meuble pour vaticiner, et d'une voix tonnante il affirma sa foi:
—Le roi est mort. Vive le roi! Et les lis refleuriront.
—Ils refleuriront, répéta tante Dine convaincue.
Paralysé dans sa vie publique, mon père reportait visiblement sur nos avenirs ses ambitions: il s'achevait en nos. Seul je m'excluais de sa sollicitude, mis en défiance depuis les insinuations de Martinod. Sans peine, je continuais d'accumuler des griefs. Ainsi je me refusais à tenir mon départ, ce départ qui était mon oeuvre, pour moins important que celui de Bernard pour les colonies, d'Etienne pour le séminaire, ou de Mélanie pour le couvent de la rue du Bac où les Filles de la Charité passent le temps de leur noviciat. Celui de Mélanie surtout me faisait du tort parce qu'il coïncidait avec le mien. Les visites que l'on rendait à ma mère à l'occasion de l'«holocauste» de ma soeur, ainsi que s'exprimait Mlle Tapinois, m'exaspéraient: il n'y était point question de moi, personne ne plaignait mes parents de me perdre, je passais inaperçu, je m'en irais par-dessus le marché. Et grand-père lui-même ne prenait aucune mesure pour me retenir, ou tout au moins pour me témoigner ses regrets.
Le jour de la séparation arriva, un jour gris, pluvieux, conforme à la tristesse qui pesait sur la maison. La rieuse Louise s'attachait en pleurant aux pas de Mélanie qui ne quittait point ma mère. On disait des choses insignifiantes. Personne ne prononçait des paroles appropriées, et le temps avançait. Il fallut se mettre en route pour la gare. On y songea longtemps à l'avance, ma mère ajoutant à ses inquiétudes celle de l'heure.
Grand-père ni tante Dine ne devaient prendre part au cortège. Le premier redoutait les effusions, et tante Dine s'excusa auprès de Mélanie: elle ne pouvait pleurer en silence et préférait la solitude où l'on peut librement se livrer à son chagrin sans causer d'esclandre, et ce disant, elle commença de se lamenter avec bruit.