Grand-père se hissa le premier dans le véhicule, avec ses instruments qui ne le quittaient pas, bien que la caisse à violon fût encombrante. Il montrait, comme le petit Jacquot, une gaieté de collégien en vacances. Jamais il n'avait témoigné un si vif attrait pour l'Alpette. Louise, au contraire, et Nicole imitant sa soeur qu'elle admirait, manifestaient une émotion que pour ma part j'estimais excessive. Elles s'accrochaient à mes parents et versaient des larmes, comme s'il s'agissait d'une absence prolongée.

—Allons, mes petites, dit mon père, dépêchez-vous et soyez sans crainte.

Les adieux que je lui fis moi-même, à cause de la scène de la veille, furent empreints de froideur. Il m'avait contraint à l'obéissance et froissé dans mon orgueil: je ne pouvais l'oublier si vite et ma dignité m'obligeait à prendre un air offensé.

Les moindres détails de ce départ, sur lequel devait tant s'exercer ma mémoire pour chercher vainement à en amoindrir l'amertume, m'apparaissent avec une netteté que le temps n'a pu obscurcir. Tout le monde s'impatientait plus ou moins, les chevaux à cause des mouches qui les harcelaient, le cocher par tendresse pour se bêtes, grand-père et Jacquot dans leur hâte de goûter le plaisir de la course, Louise et Nicole dans leur tristesse de s'en aller, tante Dine parce qu'elle redoutait le fracas de sa sensibilité, moi pour en finir avec le malaise que j'éprouvais. Ma mère tâchait de conserver son calme. Seul, mon père y réussissait naturellement. Quand je montai à mon tour, le dernier, il eut un court moment d'hésitation comme s'il voulait me retenir, me parler. Je ne sais plus exactement ce qui me le révéla, mais j'en suis certain. Et une fois assis, je ressentis une envie irraisonnée de redescendre. Etait-ce un désir instinctif de réconciliation? Combien j'aimerais en être assuré; mais ce fut trop vague pour le pouvoir affirmer aujourd'hui. Installé sur la même banquette que grand-père, je traduisis mon sentiment intime par un geste de mauvaise humeur: je m'emparai de la caisse à violon qui me heurtait les genoux et la déposai brusquement dans le fond de la voiture.

—C'est délicat, observa grand-père en manière de protestation.

Je me souviens encore de la vibration de la lumière dans l'air et de l'éclat de la route sous le soleil.

—Ça y est-il? s'informa le cocher grimpé sur son siège.

—En avant! ordonna mon père.

Et ma mère ajouta le voeu qu'elle formulait à chaque séparation:

—Que Dieu vous garde!