Déjà notre lourd véhicule s'ébranlait et ce furent les dernières paroles que nous entendîmes. En avant et Que Dieu vous garde: elles se confondent, elles se mêlent, elles s'accompagnent toujours l'une l'autre dans mon souvenir, et lorsqu'il m'arrive aujourd'hui de me mettre en route, il me semble que je les entends.
Au tournant, là-bas, devant la grille du portail, je revois les trois ombres qui se détachent dans le jour cru: celle de tante Dine un peu massive; celle, plus fine, de ma mère et la grande ombre fière de mon père qui redresse la tête. Pourquoi n'ai-je pas appelé? D'un seul mot : «Père», il se fut contenté, et il eût compris. Sa silhouette révélait tant de force, une si riche vitalité, et l'autorité d'un tel chef, qu'il était sans doute bien inutile de songer à s'humilier pour lui donner satisfaction. J'en aurais toujours le loisir, si je le désirais: plus tard, plus tard.
Grand-père fourrageait mes jambes pour remettre à flot sa caisse à violon, et je dus l'y aider. Nous passâmes sous le châtaignier qui avait abrité —un instant —Nazzarena fugitive, Nazzarena qui riait en montrant ses dents. Et la maison se perdit en arrière de nous.
Je ne tardai pas à oublier ce mauvais départ dans l'enchantement de ma vie nouvelle au chalet L'Alpette. Pour la première fois j'étais le maître absolu de mes jours. Grand-père n'exerçait aucune surveillance. Il restait volontiers des heures assis sur un banc, devant la façade la mieux exposée, à se chauffer au soleil en fumant sa pipe. Il ne se promenait plus que dans le voisinage immédiat et gagnait péniblement sa sapinière, car ses jambes étaient devenues molles et ne pouvaient le transporter bien loin. Là, il se livrait à son goût favori qui n'avait pas changé et qui était la chasse aux champignons. Il poursuivait spécialement non sans succès, le bolet tête de nègre à qui l'ombre des pins est propice. Jacquot et son inséparable Nicole l'accompagnaient et se baissaient à sa place pour ramasser le gibier qu'il leur désignait. Il préférait leur enfance à ma jeunesse et je n'en étais pas jaloux. Notre intimité de jadis, il ne cherchait pas à la recréer avec eux. Il évitait toute fatigue, toute conversation qui eût nécessité des raisonnements, des explications. Il se contentait des petits faits évidents qui ne peuvent se discuter. Moi, je préférais ma solitude.
Soit qu'elle eût reçu des instructions à cet égard, soit par affection fraternelle, Louise s'occupait de nous jusqu'à l'obsession: elle aurait voulu se partager pour être à la fois avec moi et avec les deux petits. Quand elle se fut rendue compte de la nature pacifique et banale des propos que tenait grand-père, elle se tourna vers moi davantage, souhaitant de devenir ma confidente et de prendre sur moi un peu d'empire. Elle n'était que de deux ans mon aînée. Sa conduite m'émerveillait, car rien, en bas, à la ville, ne la faisait prévoir et l'altitude la modifiait du tout au tout. Jolie, gaie, insouciante, je le jugeais peu sérieuse et même un brin fantasque, ce qui n'était pas pour me déplaire. Tantôt elle se précipitait sur son piano avec une fureur passionnée, et tantôt elle l'abandonnait pendant des semaines. Elle remplissait la maison de ses rires, de sa charmante humeur, de ses mouvements agiles. «Ce n'est pas elle qui me gênera», pensais-je dans la voiture. Or, voici qu'elle se révélait brusquement pareille à une directrice de communauté ou de pension de famille, prévenante et gentille, mais exigeante, mais intransigeante. Il fallait manger à l'heure, justifier ses absences, veiller sur ses paroles devant les enfants, ne pas se moquer des principes ni des gens. Etait-ce sa responsabilité qui la transformait et lui tarabustait la cervelle? Elle remplaçait mes parents en conscience. Je lui donnai à entendre que les garçons n'obéissent pas aux filles, et que les consignes qu'elle avait reçues ne me concernaient pas: elle insista et nous eûmes presque dès l'arrivée un conflit qui nous mit aux prises.
Ce fut le premier dimanche qui suivit notre installation. Le village était distant de deux kilomètres et l'on n'y célébrait qu'une messe, une grand'messe. Louise nous en informa et, quand elle jugea le moment venu de nous y rendre, elle nous invita à nous mettre en route. Grand- père, qui ne fréquentait pas l'église, souleva une objection désintéressée:
—Les lieux publics sont les plus malsains. Prenez garde à l'épidémie.
—Dans toute la vallée il n'y pas un seul cas de typhus, affirma
Louise triomphante.
—Bien, dit grand-père.
Et il bourra sa pipe du matin.