—Toujours la même chose, mon ami.
—Ah! ah! oui, oui, tant pis.
Pourquoi ne s'en allait-il pas? Espérait-il par surcroît un peu d'argent? Tout à coup, à la façon d'un bègue qui a réussi à s'emparer d'une phrase et la brandit, il me déclara presque sous le nez:
—Celui-là, c'était un homme. Oui, oui.
Et il se perdit très vite dans l'obscurité. Je regardai l'ombre où il s'était engouffré et brusquement je fermai la porte, trop tard, car j'avais l'impression que quelqu'un était entré, quelqu'un d'invisible, qui prenait le chemin de l'escalier, du corridor, de la chambre. Je voulus crier et aucun son ne me sortit de la bouche. Et je pensais que, si j'avais crié, on m'aurait cru fou. Je restai là, paralysé, sachant qu'on m'avait précédé à l'intérieur de la maison et que je ne pouvais pas chasser celle qui était là, devant moi, celle qui ne sortirait plus, celle qui montait sans bruit et dont personne ne soupçonnait la présence réelle.
Ce que j'avais entrevu sans l'admettre encore, voici que j'en comprenais le sens véridique, l'irréparable. Ce vieux pauvre bégayant avait dit: c'était un homme. Il parlait de mon père au passé, il parlait de mon père comme si mon père n'était plus. Et cette présence invisible qui avait profité de la porte ouverte, c'était donc la mort. Pour la première fois elle m'apparaissait agissante, pour la première fois —il n'y a pas d'autre mot —elle m'apparaissait vivante. Jusqu'alors je n'avais pas attaché d'importance à ses actes. Et, dans mon horreur et mon impuissance, je laissai pendre mes bras inutilement le long de mon corps. Autrefois, quand nous étions menacés de perdre la maison, j'étais né au sentiment inconnu de la douleur, je naissais maintenant au sentiment de la mort. Et la cruauté de la séparation, je l'éprouvais avant qu'elle ne s'accomplît.
Comme autrefois, je m'enfuis dans le jardin où la nuit m'avait précédé et je me couchai sur la pelouse. La terre était froide et semblait me repousser. Le vent, qui s'était levé, tordait les branches des châtaigniers. Elles craquaient en poussant des plaintes. Un des arbres surtout, celui de la brèche, ne cessait pas de gémir et je m'attendais à le voir tomber. Je me rappelais ceux que j'avais vus après un orage, dans la forêt de l'Alpette, étendus sur le gazon, et si longs que de leurs racines à leur cime l'oeil s'étonnait de les mesurer. Et je me rappelais encore cette gravure de ma Bible qui représentait les hauts cèdres du Liban, gisant sur le sol: ils étaient destinés à servir à la construction du temple de Jérusalem.
Et après les arbres, comme les poutres de la toiture grinçaient, ce fut l'écroulement de la maison que j'attendis. Qu'y avait-il d'étonnant à ce qu'elle s'écroulât, puisque mon père mourait?…