—L'argent est immoral, déclarait-il. Partageons nos miches avec ces braves gens.
Je ne comprenais pas pourquoi l'argent était immoral. Cependant on retrouvait, émietté, devant la grille, au pied des colonnes de pierre, tout le pain qu'on avait donné et que les pauvres avaient méprisé.
Ce devait être un samedi de juin. Il faisait grand jour encore, bien qu'il fût plus de sept heures du soir quand je rentrai à la maison, et au bord du jardin s'élevait une motte de foin que Tem Bossette avait dû faucher, en prenant son temps. A peine marmonnai-je un: Bonjour Oui-oui, bonjour la Zize, sans même attendre la réponse. Je ne refermai pas le portail qu'ils avaient laissé ouvert, et je me glissai dans le corridor qui conduisait à la cuisine, car je m'étais attardé, au retour du collège, jouer avec des camarades dans un petit chemin qu'on appelait derrière les murs, parce qu'il longeait des propriétés fermées comme des forteresses. Je ne blâmais pas cette farouche façon de se clore, bien que j'esse préféré ces barrières ou ces haies qui permettent de satisfaire la curiosité et n'arrêtent pas brusquement le regard; mais grand-père, quand il passait par là, ne cachait pas son dégoût:
—La terre est à tout le monde, et on la ligote comme si elle voulait se sauver!
Il en parlait comme d'une personne vivante. Hors de chez nous, j'aurais bien admis que rien ne fût clos. La terre ne m'appartenait- elle pas?
Derrière les murs, nous organisions de grandes parties de billes au beau milieu de la route, certains de n'être pas dérangés. Si quelque char s'y engageait, le conducteur, arrêté par nos protestations, attendait patiemment que nous eussions fini, et parfois même s'intéressait aux péripéties du jeu, après quoi il continuait son chemin. Personne, alors, n'était pressé. Aujourd'hui, c'est le boulevard de la Constitution, et il faut s'y garer des automobiles. Je ne sais où s'en vont jouer les petits enfants d'aujourd'hui.
Ma hâte ne provenait pas de la crainte d'être grondé pour mon retard. J'étais sûr qu'on n'y songerait même point. Mais rien qu'en approchant de la grille, j'avais retrouvé l'inquiétude particulière qui habitait alors la maison, comme une invitée cérémonieuse dont la présence inspire de la gêne à tout le monde. Les drames domestiques s'annoncent longtemps à l'avance, par des signes comparables ceux de l'orage: une atmosphère pénible, presque irrespirable, des pluies de larmes intermittentes, le murmure lointain des récriminations et des plaintes. Or, il y avait de l'électricité dans l'air. Ma mère, qui ne manquait pas d'allumer sa chandelle bénite dès que le tonnerre commençait de rouler, multipliait ses prières, et je voyais bien qu'elle avait du souci, car ses yeux clairs ne savaient rien dissimuler. Tante Dine promenait dans les escaliers une fébrile ardeur guerrière. La colère qui l'échauffait lui communiquait des forces invincibles, dont le Pendu s'émerveillait et dont pâtirent des araignées qui pouvaient se croire hors d'atteinte et que délogea sans pitié la tête de loup vengeresse. Elle adressait des menaces à des ennemis invisibles. Ah! les misérables, ils connaîtraient à qui ils avaient affaire! Les Ils recevaient d'avance de vigoureuses raclées. Mon père même, d'habitude maître de lui, se montrait absorbé. A table il lui fallait rejeter la tête en arrière pour chasser les préoccupations qui le suivaient. Et plus d'une fois je l'aperçus qui s'entretenait à voix basse avec ma mère, en lui donnant lecture de papiers bleus dont je ne comprenais pas les termes. On attendait un événement considérable, peut-être un bulletin de victoire ou quelque malheur, comme il arrive dans un pays quand les armées sont à la frontière.
Seul, au milieu de ces conciliabules secrets, de ces angoisses visibles, mon grand-père gardait la plus parfaite indifférence. Evidemment l'événement qui se préparait ne le concernait pas. Il jouait du violon, il fumait sa pipe, il consultait son baromètre, il inspectait le ciel, il prédisait le temps, comme s'il ne pouvait y avoir de nouvelles plus importantes, et il allait se promener. Rien ne changeait, rien ne pouvait changer que les nuages sur le soleil. Quant aux choses de la terre, elles étaient dénuées de gravité. Une fois mon père tenta de lui demander avis ou de lui représenter le péril d'une situation que je ne pouvais guère soupçonner. Son discours fut suppliant, émouvant, pathétique, et plein d'un respect qui ne réussissait pas à en diminuer l'autorité. Etendu sur le plancher, je n'en perdais rien, au lieu de lire mon livre de classe. Mais je ne retenais que des mots qui peu à peu me remplissaient d'épouvante: Gestion irrégulière, responsabilité, hypothèque, condamnation, ruine totale, vente aux enchères. Enfin je reçus cette affreuse conclusion comme un coup de canne sur la tête:
—Alors il nous faudra quitter la maison?
Quitter la maison! Grand-père, je le vois encore, leva un peu le bras d'un geste fatigué, comme s'il écartait une mouche, le laissa retomber le long de son corps et répliqua avec une grande douceur qui, tout d'abord, me trompa sur ses intentions: