—Oh! moi, qu'on habite cette maison ou une autre, ça m'est complètement égal.
Puis, s'accompagnant de son éternel petit rire, il ajouta:
—Eh! eh! quand on est locataire, on réclame des réparations. Chez soi on n'en fait jamais.
Ce fut à ce moment que mon père m'aperçut. Ses yeux étaient si terribles que j'eus peur et fus pris de la chair de poule. Il se contenta de me dire, sans hausser la voix:
—Va-t'en d'ici, mon petit. Ce n'est pas ta place.
Je me sauvai, stupéfait de cette mansuétude qui contrastait si étrangement avec son regard. Maintenant j'y trouve un témoignage du prodigieux empire qu'il exerçait sur lui-même. Je m'élançai au jardin, emportant, comme une bombe sous le bras, cette déclaration formidable : Qu'on habile une maison ou une autre… L'idée ne m'était jamais venue, ne me serait jamais venue, qu'on pût habiter une autre maison. J'avais l'impression d'avoir assisté à un sacrilège, et en même temps ce sacrilège s'acclimatait dans mon cerveau parce qu'il n'avait pas eu de sanction immédiate, et qu'il s'était accompli sans aucune solennité comme un acte de rien du tout. Etait-il possible qu'une telle phrase eût été prononcée à la cantonade, négligemment et du bout des lèvres? Pour la première fois mes notions de la vie étaient bouleversées. Je fis part de mon désarroi à Tem Bossette qui ruminait appuyé sur sa pioche. Il me prêta une oreille complaisante, mais en profita pour me confier cette histoire personnelle:
—J'avais un fils à l'hôpital. Quand j'ai vu qu'il allait mourir, je l'ai plié dans une couverture et je suis parti avec mon paquet. Il a passé chez nous.
Je ne saisissais pas l'actualité de son récit qu'il me débita fièrement, comme s'il rappelait un trait d'héroïsme. Puis il condescendit à des explications:
—C'est votre procès qui les travaille.
Notre procès? Nous avions un procès? Je ne savais pas ce que c'était, et bien que j'eusse vergogne de mon ignorance, j'interrogeai le vigneron: