A la place d'honneur, le roi régnant, mon grand-père, se penchait sur la nappe afin de ne pas laisser tomber de la soupe sur sa barbe, et cette précaution l'absorbait visiblement tout entier. Je n'apprendrais rien de lui, et pas davantage de mon père qui, de l'un des angles, commandait la table et dont le regard me fit baisser les yeux, car j'y lus distinctement la connaissance de ma faute. Après avoir interrogé l'un ou l'autre de nous sur l'emploi de sa journée, il s'efforça de donner à la conversation un tour général. Mais il parlait presque seul. Son calme, sa bonne humeur même achevèrent de me rendre la confiance que deux ou trois cuillerées bien chaudes avaient déjà commencé de me communiquer. Tante Dine, qui ne pouvait rester inactive pendant les intervalles du service, s'occupait à l'avance de battre la salade dont elle conservait la spécialité, bien qu'il eût été souvent question de lui retirer cet office à cause du vinaigre qu'elle répandait sans ménagement. Tout en fatiguant les feuilles vertes, elle baragouinait de vagues exorcismes contre les mauvais sorts. Ma soeur Louise taquinait Etienne —le petit curé —qui était distrait et à qui on aurait pu repasser indéfiniment le même plat. Cependant Bernard et Mélanie, les deux aînés, levaient souvent les yeux dans la même direction que je suivis. Ils regardaient ma mère, et ma mère regardait mon père. De lui, à cette heure, semblait dépendre notre sécurité.
On avait allumé la suspension, mais il ne faisait pas encore nuit au dehors. Seulement les arbres paraissaient se rapprocher, épaissir leurs branches, verser une ombre plus profonde. Par les fenêtres ouvertes, le jardin nous envoyait, pêle-mêle, l'air frais, une odeur de fleurs et des phalènes qui, attirées par la lumière, s'en venaient tourner dans l'abat-jour de la lampe. Je m'intéressais à leur course, par instants, plus attentivement qu'à l'expression trop déconcertante des visages.
Le repas touchait à son terme et déjà l'on servait le dessert. J'avais fini par croire qu'il n'arriverait rien du tout. Soudain Mariette se précipita dans la salle à manger, tenant à la main un télégramme. Elle n'avait pas pris la peine de le poser sur un plateau, elle ne l'avait pas remis à la femme de chambre qui était chargée de la table. Tel qu'elle l'avait reçu du facteur, elle l'apportait en personne. Elle aussi flairait quelque nouvelle d'importance et voulait sans délai en être instruite.
—C'est pour M. Rambert, dit-elle.
Elle dépassa la place de mon grand-père et traversa la pièce dans toute sa longueur, comme si elle accomplissait son devoir en allant tendre le papier bleu à mon père qui était du côté des croisées. Mon père le reçut, mais il le tendit au destinataire véritable.
—Le voulez-vous?
—Oh! non, merci, refusa grand-père avec son petit rire. Ouvre-le toi- même.
Néanmoins il jeta un coup d'oeil rapide et vif, que j'attrapai au passage, sur le télégramme. Son petit rire me rappela instantanément une crécelle qu'on m'avait retirée parce qu'elle importunait tout le monde. Ce fut le dernier bruit. Il se fit un silence presque solennel, si complet que j'entendais la déchirure du papier. Comment mon père pouvait-il l'ouvrir avec si peu d'impatience? Je m'imaginais l'ouvrant à sa place crr… crrr… ça y était. Tous nos regards convergeaient sur le travail prudent de ses deux mains, sauf ceux de grand-père qui, tout aussi paisiblement, débarrassait de sa croûte un morceau de fromage et se complaisait dans cette tâche mesquine. Mon père sentit notre anxiété et voulut sans doute la secouer à tout hasard au lieu de lire, il releva les yeux sur nous:
—Continuez de manger, dit-il. Ce n'est pas votre affaire.
Et se tournant vers la cuisinière qui était restée penchée derrière le dossier de sa chaise en point d'interrogation: