—Vous pouvez aller, Mariette, je vous remercie.
Elle s'en fut, vexée, sans rien savoir, mais envoya bien vite
Philomène qui ne devait pas en apprendre davantage.
Mon père lut enfin. Autant il s'était montré lent dans les préliminaires, autant il fut bref dans sa lecture. Il dut absorber le texte d'un trait. Déjà il mettait le télégramme dans sa poche sans un mot, sans même un jeu des muscles. Puis il fit des yeux le tour de la table, et sous son regard nous replongeâmes le nez dans notre assiette :
—Allons, allons! les enfants! déclara-t-il presque gaîment. Le jour dure encore. Dépêchez-vous d'avaler votre dessert, et vous irez jouer au jardin.
Il avait parlé de son ton habituel qui ragaillardissait et commandait ensemble. C'était si simple que ma mère, un instant, en fut toute réchauffée et illuminée. Je le constatai en relevant la tête, mais ce ne fut qu'un instant fugitif, comme ce retour de la lumière sur les cimes après le coucher du soleil. Tout de suite la brume recouvrit le visage maternel, et même je surpris dans ses yeux deux gouttes d'eau qui brillèrent et disparurent sans tomber. Elle avait compris. Je compris après elle et par elle. La mystérieuse Cour avait jugé contre nous. Le procès, le terrible procès était perdu. Nous étions tous consternés sans connaître au juste pourquoi, mais nous avions senti passer sur nous le vent de la défaite. Mon père, cependant, ne manifestait aucune gène, aucune tristesse, et mon grand-père, après son gruyère, trempait un biscuit dans son vin, ce qu'il aimait particulièrement à cause de ses dents qui étaient mauvaises. Il semblait n'avoir prêté aucune attention à cette histoire de télégramme. L'assurance de l'un me stupéfiait autant que le détachement de l'autre. Ils atteignaient au même calme par des voies différentes. Quant à tante Dine, elle mordait avec rage dans une pêche qui n'était pas mûre et craquait.
Nous quittâmes la table pour gagner le jardin que la nuit envahissait à pas de loup. Je tentai de demeurer en arrière, mais je fus entraîné par ma soeur Mélanie; elle devinait que mes parents désiraient causer hors de notre présence. Je ne pouvais prendre goût à aucun jeu et je fis bientôt bande à part. Mon imagination bondissait sur un monceau de ruines. Ils nous chassaient de ta maison, comme l'ange avait expulsé Adam et Eve du paradis terrestre. Ils entraient chez nous comme dans un moulin. Ils se partageaient nos trésors, comme avaient fait les Grecs avec les dépouilles des Troyens. Qui, ils? Les Ils de tante Dine; je n'en savais pas davantage. Et dans cette catastrophe une parole me revenait, incompréhensible, effroyable et cependant obsédante: Qu'on habite une maison ou une autre, qu'est-ce que ça peut bien faire? Ce propos de mon grand-père me révoltait et en même temps me stupéfiait, m'attirait presque par son audace. Il me donnait une sorte de vertige. Comment acceptait-on d'abandonner sa maison, sans la défendre jusqu'à la limite de ses forces? Intérieurement je criais aux armes. Et pour réaliser ce qui se passait en moi, je saisis une des épées fabriquées par Tem Bossette, j'enfourchai mon échalas favori et, malgré la brusque venue des ténèbres qui éteignaient les dernières lueurs crépusculaires et que je redoutais beaucoup, je montai au galop jusqu'au sommet du jardin, jusqu'au bois de châtaigniers, jusqu'à la brèche. L'ombre de la nuit était déjà entrée par là, et après elle toutes les ombres. Elles rampaient, elles grimpaient aux arbres, elles se traînaient par les chemins, elles remplissaient les bosquets. Il y en avait une armée. C'étaient les courtilières, les courtilières géantes, c'étaient les ennemis de la maison. J'essayai bien de distribuer à droite et à gauche de grands coups d'estoc. Mais je ne rencontrais rien, et c'était pire. Alors, désespérément, je me sauvai. J'étais un vaincu.
Ce fut un soulagement pour moi d'entendre, en me rapprochant, la voix de ma mère qui appelait:
—François! François!
Cet appel me sauva l'honneur; mon retour précipité cessait d'être une fuite.
Ma chambre à coucher, dont les vastes proportions m'inquiétaient, mais que je partageais heureusement avec Etienne et Bernard, était voisine de la chambre maternelle. Je fus longtemps avant de m'endormir. Sous la porte de communication, j'apercevais une raie de lumière. Cette lumière dut briller très tard, et j'entendais le son alterné de deux voix assourdies volontairement, celle de mon père et celle de ma mère. Le sort de la famille se débattait à côté de moi avec calme.