IV
LE TRAITÉ
Quand on est enfant, on s'imagine que les événements vont se précipiter les uns sur les autres comme les deux camps opposés dans une partie de barres. Le lendemain, je m'attendais à des péripéties extraordinaires qui se traduiraient en premier lieu par un congé. Sûrement on ne travaillait pas lorsque la maison était menacée. Je fus étonné d'être réveillé à l'heure accoutumée, alors que je pensais rattraper le retard de mon sommeil, et conduit au collège très régulièrement. Etienne, distrait et d'ailleurs occupé de ses prières, n'avait rien remarqué. Mais Bernard, l'aîné, me parut manquer de son entrain habituel; sans doute il me jugea trop petit pour me faire part de sa tristesse. Et nous n'échangeâmes en chemin aucune confidence tous les trois.
Ce silence était le commencement de l'oubli. Je me remis promptement de l'alerte de la veille, et bientôt, puisque nous continuions d'habiter la maison, je crus à une retraite inopinée de nos ennemis.
—Ils n'oseront pas, avait déclaré tante Dine.
Cependant, à quelques jours de là, je me trouvais dans la chambre de ma mère quand elle reçut la visite de sa couturière, une demoiselle entre deux âges, avec des cheveux acajou comme je n'en avais jamais vu à personne. Ma mère s'excusa de la déranger pour peu de chose, seulement une réparation et non pas la commande d'une robe neuve.
—Quand on a sept enfants, ajouta-t-elle gentiment, il faut être raisonnable. Et puis je ne suis plus assez jeune.
—Madame est toujours jeune et belle, protesta l'artiste.
Dans mon coin j'estimais cette protestation déplacée.
Ni l'âge, ni la figure de ma mère n'appartenaient à cette dame aux cheveux acajou, mais bien et dûment à moi et à mes frères et soeurs. Qu'elle fût jolie ou laide, jeune ou vieille, cela ne concernait que nous.