—Alors, conclut ma mère, voici une toilette que vous pourriez facilement arranger un peu; vous êtes si adroite.

—Madame l'a déjà beaucoup portée.

—Justement, on s'y attache.

Cette fois, je donnai raison à la couturière qui prit un air pincé pour accepter cet ouvrage indigne d'elle. Incontestablement la robe dont il s'agissait avait été beaucoup portée.

Sur le moment je n'opérai aucun rapprochement entre cet épisode et notre drame de famille. Ma mère serait toujours assez belle, et les toilettes n'y changeraient rien. Mais les conciliabules se tenaient généralement dans le salon octogone, où l'on ne pénétrait qu'en traversant notre chambre à coucher. Il était fort isolé, et l'on pouvait être sûr de n'y pas être dérangé. Nous n'y entrions plus guère que pour nos leçons de musique, depuis que la chapelle de l'armoire avait été désaffectée.

Là j'avais perdu ma foi au miracle de Noël. Il est vrai que le rire sec de mon grand-père, toutes les fois qu'il était question de la descente du petit Jésus, m'avait préparé l'incrédulité. Le matin de ce jour de fête que tous les enfants appellent et attendent, nous trouvions dans cette pièce un sapin dont les branches pendaient sous le poids des jouets et qu'illuminaient des bougies bleues et roses. Au pied de l'arbre, un enfant de cire reposait sur la paille et tendait vers nous ses petits bras. L'âne et le boeuf n'étaient pas oubliés, mais l'enfant était plus gros qu'eux. Ce manque de proportions les remettait à leur rang subalterne. Je supposais, sans en approfondir le mystère, que ce sapin poussait tout seul, pendant la nuit, avec ses fruits étranges qui suffisaient à détourner ma curiosité. Or, un soir du 24 décembre, comme la curiosité me tenait éveillé, je vis passer mon père et ma mère. Ils marchaient sur la pointe des pieds: seulement, dans les vieilles maisons, il y a toujours des planches qui crient et trahissent la présence. Il leur arrive même de crier quand personne ne passe, comme si elles supportaient des pas invisibles, les pas de tous les morts qui les ont foulées. Mes parents étaient chargés de toutes sortes de paquets. Je compris dès lors leur collaboration avec le petit Jésus.

Maintenant, de nouveau, je crois au miracle, bien qu'il soit descendu, comme Jésus lui-même, du ciel sur la terre. C'était un miracle d'amour.

Comment faisaient mon père et ma mère pour réaliser à la fois les rêves de nos sept imaginations exaltées, et distribuer à chacun de nous les objets de paradis qu'il avait désirés? Comment, surtout, ont- ils fait pour ne rien diminuer de la générosité divine qu'ils représentaient pendant la période douloureuse que nous devions connaître? Je ne cesse pas de m'émerveiller quand je vois, le jour de Noël, dans les quartiers pauvres, les enfants courir les mains pleines. Ce sont des joujoux de quatre sous: ils portent en eux la vertu du miracle…

Des conciliabules secrets de la salle de musique, malgré la sonorité merveilleuse du lieu, je n'entendais rien. Ni l'un ni l'autre des deux interlocuteurs ne haussait la voix; ils étaient toujours d'accord. Cependant je devinais qu'ils parlaient du procès. Quelque chose de grave se tramait dans l'ombre. On se préparait à repousser l'ennemi. Et je me demandais pourquoi cet ennemi ne se montrait pas.

Un matin, —un jeudi matin, —comme nous rentrions, mes frères et moi, pour le déjeuner de midi, quelle ne fut pas notre stupéfaction, notre horreur, en apercevant, sur une des colonnes de pierre où s'encastrait la grille du portail, un écriteau énorme où nous pouvions lire cette inscription scandaleuse: